Je veux comprendre… le triple A

La France a perdu son triple A, la France a été dégradée ! Vendredi dernier, l'agence Standard & Poor's retirait son triple A à la France. Vous ne comprenez toujours pas de quoi on parle ? On va vulgariser.

Je veux comprendre… le triple A

Le triple A, soit on ne le comprend pas, soit on a mis du temps à le comprendre. Et pour cause : très rares sont les papiers qui démystifient le concept. On va essayer de débroussailler le terrain. But de l’opération : vous faire comprendre en moins de 10 minutes. Pour creuser un peu plus, on vous invitera ensuite à aller consulter la presse spécialisée !

Qu’est-ce que le triple A ?

Pour comprendre le triple A, il faut d’abord savoir ce qu’est une agence de notation financière.

La terminologie n’est pas plus compliquée que les mots qu’elle utilise : agence, notation, et financière. Si si, je vous promets. Reprenons. Les agences de notation financière sont des organismes chargés d’évaluer les risques liés aux titres de dette. On dit qu’elles délivrent un service de notation (A) à des clients (B).

(A) pour améliorer l’information sur les marchés financiers (voir l’infographie « Pourquoi avoir recours à une agence de notation » de France24 à ce sujet)
(B) des entreprises, des banques, des compagnies d’assurance, des collectivités locales ou des États

Pour être comprises de n’importe quel acteur financier dans le monde, et ce, quelque soit sa langue, les agences de notation s’expriment via des juxtapositions de lettres. C’est de là que vient le AAA. Plus la note est « haute », plus l’État est dit « sûr » dans sa capacité à rembourser ses dettes et donc moins il doit payer pour emprunter sur les marchés.

En gros, imaginez : Snoop Dogg et Andrea Bocelli ont une entreprise. Ils souhaitent tous les deux évaluer le poids de leurs dettes respectives et comprendre leur marge de manoeuvre, alors ils font appel à des agences de notation financière. Pour délivrer une réponse que tous les deux peuvent comprendre (Snoop s’exprime en américain, Bocelli en italien), chaque agence de notation leur attribue des notes. Celles-ci permettront de mesurer leur solvabilité, c’est-à-dire leur capacité à rembourser leurs dettes.  Snoop Dogg vient d’obtenir un triple A – ce qui signifie que tout va bien pour son entreprise, que les marchés peuvent lui faire confiance et qu’il peut emprunter facilement. Andrea Bocelli, lui, se voit attribuer un AA. Ça veut dire que l’agence de notation considère qu’il doit assainir son économie, mieux gérer ses dépenses pour mieux rembourser ses dettes (vous comprenez maintenant pourquoi plus personne n’entend parler de Bocelli pendant que Snoop lance sa propre marque de cigares).

Comment les agences attribuent-elles leur notation ?

Elles ont toutes leurs méthodes différentes. Mais en général, une fois mandatée (par une entreprise, un État, une opération), une agence s’emploie à l’analyse des documents économiques du client. C’est une étude qui dure souvent plusieurs mois.

À tout moment, une agence peut décider d’une ré-évaluation de la note (augmentation ou baisse de la notation). Autrement dit, un triple A n’est jamais définitif et le défi est de réussir à le garder.

Mais ça ne veut pas dire que les clients sont toujours satisfaits de cette ré-évaluation (certains la contestent, la jugent erronée ou trop sévère…). D’ailleurs, il est fréquent de trouver dans la presse professionnelle des témoignages de clients réfutant leur notation financière.

Décrédibilisation du gouvernement actuel ?

Selon une enquête OpinionWay publiée en décembre 2011, 68 % des Français estimaient que la perte du AAA serait synonyme d’échec pour le chef de l’État. Même son de cloche un peu partout dans la presse française, à l’instar de cette Une de Libération (datant du samedi 14 janvier, lendemain de l’annonce) :

Le nom « Sarkozy » se voit amputé de son A. Une couv’ symbolique qui use d’un jeu typographique pour souligner les conséquences de la mauvaise nouvelle sur la réputation de l’actuel locataire de l’Élysée.

Une ambiance médiatique délétère pour Sarkozy, que l’on ne peut s’empêcher de relier à ce que le président aurait lâché en décembre dernier : « Si on perd le triple A, je suis mort » (propos rapportés par Le Canard Enchaîné).

Pas étonnant alors que les adversaires y voient une occasion de tirer à boulets rouges sur le gouvernement actuel. François Hollande a parlé de « bataille perdue » de Sarkozy pendant que la candidate du Front national, Marine Le Pen, évoque la « fin du mythe du président protecteur ».

France24.com note que :

Pour sa part, le candidat du Modem (centre), François Bayrou, a élargi la critique au-delà du camp de la majorité présidentielle. Pour lui, la perte du triple A « signe des années d’échec et de dérive », faisant allusion aux gouvernements de droite et de gauche des dernières années.

(Le paragraphe ci-dessus est une vulgarisation de cet article de Libération)

Conséquences économiques d’une telle dégradation

DETTE RENCHÉRIE : Si la France est dégradée, ça veut dire que les marchés lui feront moins confiance. Autrement dit, son principal poste de dépense va devenir le remboursement de ses dettes et les taux d’intérêt auxquels elle empruntait vont probablement augmenter. À terme, nos collectivités et nos banques françaises vont devoir limiter leurs emprunts et/ou payer leurs emprunts plus chers. Le dernier maillon de la chaîne, c’est nous.

SPECTRE DE L’AUSTÉRITÉ : La France pourrait choisir de se serrer la ceinture en tapant dans des mesures d’austérité, les retraites, la fiscalité… Là, le premier maillon de la chaîne, c’est nous.

CONSÉQUENCES SUR LE SECTEUR PRIVÉ : Même ambiance chez les entreprises du secteur privé. Un crédit plus cher ne pousse pas à l’investissement. Le privé pourrait alors décider de limiter les recrutements. Là aussi, le premier maillon de la chaîne, ça peut être nous.

(Cette sous-partie est la vulgarisation de cet article de Libération)

Crise de la zone euro

Pour tempérer la mauvaise nouvelle de la dégradation par l’agence Standard & Poor’s (S&P), la France peut se consoler en se disant que les agences Moody’s et Fitch, elles, lui ont laissé son triple A.

Attention, comme dit précédemment : cette nouvelle est un facteur de « sérénité » pour les investisseurs aujourd’hui, mais n’est pas voué à l’éternité. En effet, Moody’s prolonge en ce moment l’examen de la perspective et promet une nouvelle annonce de notation courant premier trimestre de 2012.

Le site de l’AGEFI explique :

« Si la crise de la zone euro s’intensifie encore, la note de la France serait sous pression compte tenu des «conséquences directes sur le déficit et la position financière de la France» et d’un possible soutien supplémentaire à des Etats membres ou aux banques domestiques »

Comment Sarkozy peut-il réagir ? L’avis d’Alain Duhamel :

Chargement du lecteur...

Remise en question des agences de notation

– Elles sont parfois suspectées de partialité (même involontaire). Par exemple, l’agence chinoise Dagong (pourtant réputée pour son indépendance) a récemment dégradé la note de plusieurs pays occidentaux (dont les États-Unis) tout en laissant à la Chine son AAA. Sauf que la Chine possédant une large partie de la dette américaine, une dégradation de la note des Etats-Unis est censée entraîner logiquement une dégradation de la note de la Chine. La crise des subprimes avait également mis en lumière le problème d’indépendance de ces agences.

– On leur reproche également de jouer le jeu d’un cercle vicieux. En effet, l’importance accordée aux agences de notation est aujourd’hui telle qu’une dégradation entraîne immédiatement des conséquences. Ainsi, une note dégradée, c’est une dette renchérie, un crédit qui augmente, et donc, plus de difficultés à résorber la dette.

– Les agences de notation ont également des effets sur nos politiques publiques. Ainsi, les Etats pourraient être tentés de s’aligner sur le secteur financier (même si celui-ci n’a aucune légitimité démocratique).

– La critique de l’oligarchie privée n’est pas en reste. Ainsi, les économistes du World Pensions Council accusent Moody’s et S&P d’être un duopole privé dérégulé complexe et entretenu par des pouvoirs publics tellement passifs qu’ils ont laissé aux agences de notation un important pouvoir (non mérité) de régulation.

Le triple A en très très bref

  • C’est une note (la meilleure possible) délivrée par ce qu’on appelle une agence de notation
  • Pour un client, se voir attribuer un AAA correspond à avoir une économie saine et bien régulée, autrement dit une bonne capacité à rembourser ses dettes.
  • Donc un pays qui a un triple A n’est pas soumis à une obligation d’assainir ses finances et peut continuer à emprunter.
  • En perdant son triple A, la France voit son capital confiance amoindri sur les marchés. Son taux d’emprunt augmente.
  • La France (Etat + ses collectivités + PME) peut donc moins emprunter. Elle dépensera moins, mais par la même occasion, voit également sa dette renchérie.
  • Qui dit dette renchérie dit nécessité de moins dépenser. D’où les conséquences : dans le public, le spectre de l’austérité (même si le gouvernement promet qu’aucune autre politique de rigueur ne serait lancée) et dans le privé, moins d’investissements (et de recrutements ?)
Cet article t'a plu ? Tu aimes madmoiZelle.com ?
Tu peux désormais nous soutenir financièrement en nous donnant des sous !
Big up
Viens apporter ta pierre aux 19 commentaires !

Voici le dernier commentaire en date :

  • Leshayaa
    Leshayaa, Le 31 janvier 2012 à 20h05

    Faadele;2848785
    une question qui me tracasse : si la france (quand même archi puissante !) a perdu le triple A, qui l'a encore ?
    Haze;2849081
    Je sais que l'Allemagne a conservé le triple A, ce qui casse toute cette parade du couple franco-allemand que Nicolas Sarkozy souhaite nous faire avaler.
    Il doit y avoir d'autres pays qui l'ont toujours mais l'Allemagne m'a marquée :shifty:
    Je réponds un peu tard désolée!

    Donc:
    AAA: Allemagne, Finlande, Luxembourg, Pays-Bas
    AA+: Autriche, France
    AA: Belgique
    AA-: Estonie
    A+: Slovénie
    A: Espagne, Slovaquie
    A-: Malte
    BBB+: Irlande, Italie
    BB+/BB/BB-: Portugal, Chypre
    CCC-: Grèce

Lire l'intégralité des 19 commentaires

(attention, tu dois être connectée pour participer — tu peux nous rejoindre ici !)