Harcèlement scolaire : parole aux « harceleuses »

Après avoir publié le témoignage de lectrices harcelées à l'école, nous avons posté un autre appel : qu'est-ce que les « harceleuses » ont à dire, avec le recul, sur leurs actes ? On a reçu une vingtaine de témoignages, dont voici la synthèse.

Harcèlement scolaire : parole aux « harceleuses »
À l’occasion de la deuxième journée nationale de lutte contre le harcèlement scolaire, nous ressortons cet article, dans lequel nous avions publié les témoignages d’anciennes « harceleuses », afin de comprendre les causes de ces actes.

À lire aussi : #NonAuHarcèlement : Najat Vallaud-Belkacem présente le plan contre le harcèlement scolaire

— Article initialement publié le 23 juillet 2013

Longtemps tabou, le harcèlement scolaire commence à faire parler de lui. En 2012, l’Éducation Nationale avait lancé une campagne de sensibilisation contre le harcèlement, avec 3 clips. « Ça va, c’était juste pour rigoler », était la chute d’un de ces clips, qui visait à faire prendre conscience que le harcèlement n’est jamais « juste pour rigoler ».

Aucune des madmoiZelles nous ayant envoyé leur témoignage n’a harcelé ou participé à un harcèlement « juste pour rigoler ». Elles avancent plusieurs raisons à leurs actes passés, des justifications parfois, mais pas d’excuse. Aucune ne cherche à excuser ses actes, tout juste à expliquer comment et pourquoi on en vient à faire souffrir l’autre.

« Si les gens que j’ai traumatisés, et bien souvent oubliés, lisent ça, je vous présente mes excuses, ou peut-être que je vous demande pardon. J’espère que les mauvaises années collège s’oublient vite…

Les filles qui se sont fait harceler, je ne sais pas quoi vous dire, mais ce que je sais, c’est que vous n’êtes pas coupables, vous n’avez rien fait pour mériter ça, ça a eu la malchance de tomber sur vous, sans raison, juste parce qu’il y a trop d’ados comme moi, qui croient que pour être quelqu’un, il faut que les gens aient peur de vous… »

Reproduction du schéma de violence subie à la maison

« J’avais intégré que cette violence était normale, que gifler fortement quelqu’un, lui faire énormément de mal par des mots qui blessent exactement là où ça fait mal parce que l’on est en colère est normal. […] C’était juste mon fort caractère. »

Plusieurs filles témoignent d’un cadre familial violent. Impossible pour elles, à 8 ou 12 ans, d’avoir du recul sur la violence de leur comportement alors qu’elles ne font que reproduire ce qu’elles vivent. On ne parle pas d’une maltraitance physique qui se finit à l’hôpital, mais d’une habitude à la réponse violente quand on a un comportement qui agace l’adulte.

Quand on vous dit qu’il n’y a pas de petite claque : il n’y a pas de petite violence. Celle qui « mérite » une claque pour avoir répondu à sa mère conçoit qu’un-e camarade « mérite » aussi la sienne pour avoir fait une remarque agaçante.

« « Un enfant n’a pas à parler à table, c’est un enfant il n’a rien d’intéressant à dire »… C’était mon quotidien. En y réfléchissant bien, ce que je vivais chez moi, notamment une relation plus que conflictuelle avec ma mère, j’essayais de m’en débarrasser à l’école. J’étais la victime de ma mère et le bourreau d’autres filles. »

Un mécanisme de défense : la reproduction du schéma subi et l’attaque préventive

« J’ai harcelé pour ne plus jamais être celle que l’on harcèle. »

Car dans la jungle des cours de récré, mieux vaut être au sommet de la chaîne alimentaire. C’est sans surprise que la plupart des harceleuses ont été victimes avant de devenir bourreau.

« [Au collège] je me retrouve quatre ans dans la même classe qu’un autre garçon, lui aussi bouc émissaire de la classe entière, et en regardant la situation de mon point de vue d’aujourd’hui, j’aperçois le même schéma qu’en CM1 : je suis heureuse qu’il existe quelqu’un de (sensiblement) plus impopulaire que moi, et je me mets à être sa principale harceleuse, peut-être pour me donner de l’importance (sans doute). »

« Je me rends compte que je n’ai fait que reproduire bêtement le schéma dont j’ai été victime, histoire de briser mon image d’intello ; histoire de ne plus être en bas de la hiérarchie des boucs émissaires ; histoire de croire que cela me fait exister socialement. »

« Frapper fort mais surtout frapper d’abord, pour ne pas être soi-même frappée. […] Pour moi, c’était juste un moyen de défense, ma carapace pleine de piquants. »

« Je m’arrangeais toujours pour l’attention des gens se porte sur un bouc émissaire comme ça j’étais sûr que pendant qu’ils lui faisaient sa fête à elle, ce n’était pas moi la cible. »

C’est le schéma le plus courant parmi les témoignages reçus. Les harceleuses ont pour la plupart été elles-mêmes victimes de harcèlement, peu de temps avant d’inverser le rapport de force.

Difficile de remettre en question le schéma de violence lorsque, victime, on arrive à faire cesser le harcèlement en rejoignant le groupe. On peut y voir une contradiction : puisqu’elles ont été victimes, elles connaissent exactement la conséquence de leurs actes. Pourquoi n’agissent-elles pas pour justement briser ce cercle vicieux ?

L’effet bande, le groupe aux commandes

Si certain-e-s reproduisent effectivement un schéma violent familier, avoir été victime ne suffit pas à se transformer en agresseur-se. Le harcèlement se construit sur plusieurs déterminants — il résulte surtout d’une configuration spécifique, dans laquelle des caractéristiques situationnelles croisent des caractéristiques individuelles.

Les enfants et adolescents, comme les adultes, entretiennent des relations sociales et participent à des groupes : Marie Raynal, dans l’un de ses éditos pour la revue Diversité, explique ainsi que l’affiliation au groupe est essentielle pour eux – les enfants veulent être reconnus par les autres, adopter les codes et normes en vigueur, ils veulent « être comme ». Tout comme nous, ils veulent avoir un « groupe d’appartenance ».

Pour survivre, pour intégrer le groupe, il faut donc suivre à tout prix. Se retrouver isolé, c’est s’exposer au risque de devenir soi-même la victime du groupe. On se protège derrière le groupe.

Dans la plupart des témoignages, les harceleuses disent « j’ai honte » mais décrivent leurs actions au pluriel : « nous faisions / on était », « la classe », « ma meilleure amie et moi ». Le groupe aux commandes, jamais l’individu.

La situation de harcèlement se construit donc, hors personnalités pathologiques, sur une relation triangulaire entre le-la harcelé-e, le-la harceleur-se et les spectateurs — c’est d’ailleurs le silence de ces derniers qui permet la durée de la violence.

Victimes et bourreaux : même profil

Qui ont-elles harcelé ? Souvent, harceleurs-ses et harcelé-e-s partagent la même vulnérabilité – et les bourreaux attaquent la personne qu’ils ont eux-mêmes été, peu de temps auparavant.

  • La nouvelle venue dans l’école, celle socialement isolée, souvent suite à un déménagement.
  • Celui socialement inadapté, avec son année d’avance ou de retard par rapport à sa classe.
  • Celle au style vestimentaire, capillaire, à la manière d’être et de s’exprimer qui diffère du groupe, de la norme, de la masse.
  • Celui différent physiquement : plus grand, plus petit, plus gros, plus maigre, moins vif, plus lent, à lunettes, etc.
  • Et d’une manière générale, celle en décalage par rapport à la majorité.

Le harcèlement se construit sur la stigmatisation de la différence. D’une manière ou d’une autre, celle qui est différente, isolée et/ou fragilisée, devient de facto « la proie idéale ». En s’attaquant à celui ou celle qui est différent-e, la harceleuse souhaite cacher une fragilité et recherche la caution de ses pairs. Son comportement violent lui permet de pallier un sentiment de vulnérabilité et soulage (en tout cas temporairement) ses angoisses.

« J’étais persuadée de ne rien faire de mal, à part exprimer mon opinion qui était : je n’aime pas cette fille. Pourquoi aurais-je dû me priver de le lui faire savoir, surtout si ça amusait la galerie ? »

« Ce sentiment d’être avec les forts. D’être inclus dans le groupe et de dominer l’autre. »

Reprendre le contrôle

« Ceci dit, je crois que sur le coup, le harcèlement me permettait juste de m’amuser et de me sentir bien ; dans ma tête d’enfant de huit ans j’évitais de trop y réfléchir, parce que maltraiter ce pauvre garçon m’aidait à me construire socialement, à m’imposer.

Je ne sais pas du tout si l’amélioration de mes relations sociales entre le CE2 et le CM1 est due à ce harcèlement : sans doute pas. Mais dans ma tête, c’était amusant, jouissif, et surtout cela me permettait d’exister. Quitte à rabaisser l’autre. »

Exister, reprendre le contrôle, un vocabulaire qui revient dans plusieurs témoignages. Le harcèlement devient alors un échappatoire, condamnable, mais un véritable exutoire de toutes les frustrations et les angoisses de l’adolescence. À un âge où tout nous échappe, avoir un pouvoir sur l’autre est plus que jouissif : c’est presque une nécessité.

« Le harcèlement pour moi c’est toute la frustration, la colère, l’impuissance qui ressort en chacun (ou presque) quand on pointe du doigt une cible. Du bashing, du shaming. […]

Il y a des incitations de toutes parts à blâmer telle personne pour une raison qui n’est qu’une excuse pour blesser quelqu’un. Parce que la faire souffrir signifie qu’on a un pouvoir sur elle.

Quand je n’avais aucun pouvoir sur ma vie, sur ce que je subissais chez moi, quand je pensais que les mots ne me font mal que parce que j’étais faible, faire du mal à cette nana timide me permettait un instant de me dire j’ai le pouvoir de rendre mal quelqu’un. Je ne serai pas la seule à souffrir ce soir dans mon lit. »

« Ma confiance en moi se décuplait au fur et à mesure que je réduisais celle des autres. »

Les dangers du harcèlement

Le harcèlement heurte la victime, bien sûr, mais aussi l’agresseur-se — notamment si l’entourage adulte ne répond pas, ou répond maladroitement, à ses comportements violents.

« Avec le recul, je me dis que j’ai été conne, mais ses parents à elle l’ont été encore plus, ils ont déposé plainte contre moi, mais ils n’ont pas demandé à ce qu’on me change de classe, ils ne sont pas venus me voir personnellement, ils n’ont rien fait pour la protéger. »

Dans un Guide pratique sur le harcèlement entre élèves (élaboré pour le gouvernement par une équipe d’universitaires, de professionnel-le-s de la santé et de l’éducation sous l’égide de Nicole Catheline), les auteurs soulignent par exemple…

  • Qu’à court terme, voyant ses actes sans conséquences, le harceleur pourra continuer la violence, répéter le harcèlement et peu à peu développer un manque d’empathie (plus on harcèle, plus notre capacité à ressentir de l’empathie diminue).
  • Qu’à moyen terme, l’exclusion du harceleur (littérale – c’est-à-dire son éviction d’une école, par exemple) pourra le marginaliser et potentiellement mener à la radicalisation de sa violence.
  • Qu’à long terme, les bourreaux pourraient rencontrer des problèmes sociaux (à 48 ans, les anciens harceleurs seraient 21% à penser avoir une vie sociale « ratée », contre 9,4% chez des non-harceleurs ; ils seraient également plus susceptibles d’adopter des comportements maltraitants envers leurs conjoint-e-s et enfants), entrer dans la délinquance (être harceleur à 14 ans augmenterait significativement les condamnations pour violences entre 15 et 20 ans), développer des troubles dépressifs…

Plus simplement, devenus adultes, les anciens harceleurs doivent également apprendre à composer avec ce passé et accepter qu’ils et elles ont été du côté des agresseurs… et qu’ils et elles ont fait des victimes.

Avec le recul des ans : de la honte… des excuses… mais pas de regret ?

En se retournant sur leur passé, certaines exprimeront ainsi leurs hontes, leurs culpabilités, leurs excuses, leurs remords, leur souffrance même – utilisant le même champ lexical que les victimes de harcèlement dans leurs témoignages.

« Aujourd’hui, j’ai vingt ans, et j’ai bien sûr honte, très honte de ce que j’ai fait. Le pire, c’est que j’ai du mal à croire que j’aie pu être si cruelle. […] Je suis désolée. »

« C’est une attitude plus que pitoyable, et croyez-moi je suis bien loin d’en être fière, mais à l’époque même si je savais que c’était mal, cela ne me paraissait pas être si grave, alors que ça l’était. »

« Quand j’y repense c’est avec des remords énormes et beaucoup de dégoût pour moi-même. »

D’autres soulignent l’absence de choix, l’obligation implicite de passer par là :

« Je vais pas faire mon mea culpa, je pense que vous avez senti à travers mon récit, combien je trouve mon moi de 13 ans débile, et pourtant je suis sûre que si aujourd’hui, on me disait : « Retourne en arrière, et choisis mieux tes copines », je choisirais toujours M., parce que je crois que j’avais besoin d’une « amie » comme ça pour me construire et faire la personne que je suis aujourd’hui : une ancienne petite peste influençable, qui ne se laisse plus marcher sur les pieds et qui fuis les histoires et les meufs à histoires dès qu’elle les repère. Et le fait d’en avoir été une facilite le repérage… »

Finalement, ce mécanisme leur permettrait de se protéger et de mettre à distance une situation douloureuse – soit en n’admettant pas avoir blessé quelqu’un, soit en valorisant l’absence de choix : parfois, le coût social et psychologique est trop fort, et les personnes qui ont harcelé ne peuvent pas se percevoir comme des oppresseurs (D. boyd & A. Marwick).

Le groupe peut également servir de prétexte : faire partie d’un groupe permet de se percevoir dans un état « agentique » – j’agis de façon répréhensible, mais je ne suis qu’un agent, je ne le « choisis » pas et je profite d’une « dilution de responsabilité » (puisque je ne suis pas le seul à le faire et que personne n’intervient, alors je ne porte pas la responsabilité seul).

« L’effet de groupe y était pour beaucoup aussi : rien de plus efficace que la haine pour rassembler, souder et rapprocher les personnes. »

« J’en rajoutais toujours une couche, histoire de me faire apprécier en les faisant rire, aux dépends de ce pauvre garçon. Simplement parce qu’elles le faisaient, et que je ne voulais pas qu’elles me considèrent comme quelqu’un de « coincé », « pas cool ». »

Le silence des adultes et de l’entourage

Nous l’expliquions plus haut, la victime et le bourreau ne sont pas les seuls protagonistes lors de situations de harcèlement : les témoins jouent un rôle essentiel dans la construction et le maintien de celui-ci. Parmi les différents témoins, les adultes sont des spectateurs à part entière et brillent souvent par leur absence d’intervention… ou leurs réponses inadaptées.

« Nous vivons dans une impunité ambiante, et le meilleur moyen de ne pas finir en victime, c’est d’être soi-même le bourreau. »

« Les adultes nous ont fait promettre d’être « plus gentils avec [la victime] ». On a promis. Et rien n’a changé. »

Le CSA avait initialement souhaité censurer le clip de College Boy d’Indochine, en raison de sa violence. Le réalisateur avait répondu au CSA.

En n’agissant pas ou en agissant maladroitement, les adultes valident l’agresseur et privent la victime d’aide, de soutien et d’empathie. Parfois, certains adultes céderont à « l’erreur fondamentale d’attribution » (Ross) — c’est-à-dire à préférer opter pour des explications « dispositionnelles » (qui touchent à la personne) plutôt que pour des explications situationnelles (qui touchent au contexte), et à la « croyance en un monde juste » (Lerner) – une victime aurait forcément une responsabilité dans ce qui lui arrive.

Pour le dire simplement, il serait bien plus facile de penser que ce qui arrive à la victime est dû à sa personnalité plutôt qu’au contexte. Une madmoiZelle rapporte ainsi :

« Les adultes se voilent la face car c’est plus simple de se dire que la personne harcelée a un problème d’intégration, car le groupe prédominant est bien sympa et ne pourrait jamais se comporter de la sorte. »

Et une autre souligne :

« Au collège on me disait que « les moqueries c’est normal, tout le monde subit, arrête d’être aussi sensible ». J’ai arrêté d’être aussi sensible, j’ai fait du mal. »

À d’autres moments, des adultes pourront « rationaliser » la situation :

« [Les profs] ont toujours considéré ça comme des chamailleries d’ados (et pour nous ça n’était pas grave du coup). »

« Les professeurs et autres CPE n’ayant jamais pris la peine de nous remettre en place, considérant ces comportements comme des « bêtises d’adolescents », ils ont fermé les yeux, alors que nous aurions vraiment nécessité une bonne remise en place pour considérer la gravité de nos actes. »

« J’en parlais aux adultes, […] mais ils regardaient de l’autre côté, en me disant que je m’en sortirai mieux que mes bourreaux plus tard, qu’il fallait juste que j’attende que le vent tourne. »

Pourquoi rationaliser ? La violence des enfants et des adolescents est extrêmement difficile à admettre, et lorsque nous sommes dans une situation contraire à nos convictions, nous avons tendance à rationaliser – en minimisant, ou en trouvant des excuses… Cette rationalisation permet de sortir du malaise et de mettre à distance la situation.

De façon pragmatique, les adultes n’ont également pas toujours les moyens de repérer et de répondre à ces situations : manque de formation, absence de moyens humains, mauvais fonctionnement organisationnel (pas de communication entre les différents acteurs, conflits entre adultes…), etc. Les équipes éducatives et l’entourage familial des enfants ne sont parfois pas outillés pour observer et comprendre ce qu’il se passe.

De fait, pour pouvoir agir et prévenir le harcèlement, nous devons être capables d’admettre le harcèlement lui-même et adopter des attitudes vigilantes. Pour résoudre ces situations et empêcher au maximum leur apparition, nous devons mettre les moyens techniques et humains, nous devons instaurer un climat non-violent au sein des établissements, nous devons faciliter le dialogue, nous ne devons pas répondre à la violence du harcèlement par une punition violente…

Nous devons également parler, sensibiliser au harcèlement, mettre des mots clairs sur ce qu’est le harcèlement, sur ses conséquences… En d’autres termes, nous devons nous mobiliser – parents, équipes éducatives, politiques et entourages élargis.

Ainsi, après avoir été dénoncée au directeur par les parents de la victime, une madmoiZelle se souvient :

« Tout le collège a été sensibilisé au harcèlement, à l’impact d’Internet, tous les profs ont répété que c’était mal, sans citer de noms et je les en remercie, car maintenant j’ai tellement honte. Il n’y a pas eu de sanctions, l’attitude des profs à notre égard était plus que suffisante. »

Comment arrête-t-on ? La fin ?

Lorsque la limite est franchie. Comme s’il y avait une violence acceptable. Pour les harceleurs-ses, serait-ce la violence qu’ils-elles ont eux-mêmes subie ? Et au-delà, l’inacceptable ?

Une madmoiZelle a été témoin de l’agression d’un autiste, par deux garçons plus âgés et plus costauds que lui.

« Ce jour-là, une borne a été franchie dans la violence et la gratuité de la violence. Et c’est cette histoire qui m’a fait comprendre que le harcèlement, c’est toujours mal, c’est toujours gratuit, c’est toujours stupide. »

Lorsque l’on prend conscience de l’étendue de nos actions. Que leurs conséquences résonnent bien au-delà des grilles de l’école :

« J’ai compris que ça allait trop loin quand, au lycée, une amie à moi a piraté la boîte mail d’un ancien pote, a trouvé des mails pour des sites de rencontres libertines, avec des photos de lui, nu. Elle a imprimé tout ça, en a mis dans la boîte aux lettres de ses parents, et a voulu en accrocher dans le lycée. Je ne m’y suis pas réellement opposée, mais pour moi c’était fini. »

« [La victime] était tombée en dépression, ne mangeait plus, pleurait tous les soirs, suppliait tous les matins de ne pas aller à l’école. Cela peut sembler très naïf, ou rétrospectivement malhonnête, mais je suis tombée des nues. Je ne pensais pas que mon pouvoir de blesser [la victime] allait au-delà de l’école, pouvait affecter sa vie profondément. Jusque là, ce n’était qu’une sorte de jeu : on avait joué au justicier, qui punissait la « méchante ». »

L’excuse de l’âge ? Non.

Nous avons eu des témoignages de tous âges. Allant de l’école primaire, 6-8 ans, à la fac, 18-20 ans. Les mécanismes sont les mêmes. Les comportements sont les mêmes. L’âge n’est ni une excuse, ni une explication. Et on peut imaginer que les comportements sont identiques chez les adultes et tout au long de la vie.

« Je ne me souviens plus pourquoi » ; « il n’y avait pas vraiment de raison ». Pourtant si. Car si les harceleuses se refusent à justifier leur comportement passé, elles s’appliquent à l’expliquer, le rationaliser (sans jamais l’excuser). Les excuses, ce sont les adultes de leur entourage qui les donnent. « Ce ne sont que des gamineries », « Ça forge le caractère ».

Une vingtaine de témoignages, ce n’est pas assez pour tirer des conclusions définitives. Mais c’est assez pour se rendre compte que le harcèlement scolaire, c’est bien plus — et bien plus profond — que des claques, des rumeurs ou des insultes.

Le harcèlement scolaire n’est jamais « un jeu d’enfant », ce ne sont pas « des bêtises d’adolescent ». Les causes sont plus profondes. Et si l’on veut véritablement s’attaquer au harcèlement scolaire, il faudra commencer par comprendre pourquoi et comment ce climat de violence ordinaire s’installe, subi par quelques-un-e-s, toléré par tous les autres.

Plus généralement, la question du harcèlement scolaire rejoint celle du harcèlement global : si l’on tolère les violences dans les cours de récré, c’est bien parce qu’on les tolère de la même manière ailleurs – dans nos entreprises, dans nos familles, dans nos téléréalités, dans nos vies quotidiennes.

— Merci aux madmoiZelles qui nous ont fait parvenir leur témoignage.
Article co-écrit par Justine et Marie.Charlotte

Pour aller plus loin :

Cet article t'a plu ? Tu aimes madmoiZelle.com ?
Tu peux désormais nous soutenir financièrement en nous donnant des sous !
Big up
Viens apporter ta pierre aux 245 commentaires !

Voici le dernier commentaire en date :

  • Cococat
    Cococat, Le 4 novembre 2016 à 13h55

    On parle peu du harcèlement adulte. j ai été témoin d un cas de harcèlement au boulot. J étais en stage dans un bureau de 5 personnes. Et une des collègues était littéralement rejetée par les 4 autres (messes basses, moqueries, elles lui répondaient toujours d un air exasperé quand elle osait poser une question, ne lui adressaient jamais la parole). Et cette personne mangeait toute seule le midi. Bref affreux comme ambiance. Ce que je ne comprenais pas, c était que les 4 autres collègues étaient des personnes très sympas avec le commun de mortel, ouvertes d esprit, plutôt intelligentes (l opposé des harceleurs je pensais). Donc un midi je leur ai demandé pourquoi elles étaient si cruelles avec l autre, je leur ai demandé si elles arrivaient à dormir le soir ? Et ils ont tous eu la meme réaction : "non mais tu dis ça parce que tu la connais pas encore. Tu vas voir comme elle est chiante, on pensais comme toi aussi au début". Bref tout ça pour dire que quoi qu elle fasse, elle était la tete de turc sans vraiment de raison, mais d autre part elle allait le rester parce que ses collègues lui pourrissaient la réputation auprès des nouveaux. Je pense que c est très dur de sortir de ce schéma quand on est victime, d un part parce que les gens aiment faire perdurer la tradition (ya une victime et elle le reste) et d autre part parce que la victime est tellement brisée qu elle se renferme sur elle meme et n arrive même plus à redresser la tete et se défendre.

Lire l'intégralité des 245 commentaires

(attention, tu dois être connectée pour participer — tu peux nous rejoindre ici !)