J’ai été harcelée dans la rue, et les témoins n’ont rien fait

Le harcèlement de rue, Mann y a été confrontée en plein jour devant des témoins qui n'ont pas bronché. Elle aime fort son pays, mais n'a pas franchement l'impression qu'il le lui rend par son sexisme opprimant.

J’ai été harcelée dans la rue, et les témoins n’ont rien fait

C’était un vendredi. Le 11 novembre, à la gare de Marseille Saint-Charles.

Une belle journée… et un crétin insultant

Ce jour-là avait pourtant bien commencé. Il faisait beau, le vent soufflait légèrement mais c’était une belle journée. Habillée d’un jean, d’un pull large, d’une grosse écharpe noire et de bottines, je traversais la gare en écoutant Reality, de Vladimir Cosma (rendue célèbre par La Boum, elle est trop bien cette chanson).

J’étais heureuse. Friande de profiter de cette promenade dans la ville de Marseille.

Mais ma chanson était perturbée par des bonjours incessants. Comme si on tentait de percer la bulle dans laquelle j’étais. Mais je n’y ai pas prêté attention : ce n’était sûrement pas pour moi, je ne connaissais personne dans ce coin.

J’oubliais qu’ici, quand les crétins disent bonjour, tu dois visiblement leur répondre, et puis donner ton nom, ton numéro, etc. J’oubliais sûrement que quand on m’insulte, je dois apparemment sourire, et faire ce que l’on me demande.

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Alors, trop prise par ma chanson, je ne répondais pas, et je suis arrivée au dépose minute pour y attendre mon ami. Puis j’ai senti une personne en colère derrière moi :

« Qu’est-ce qu’elle a cette gadji ? Hein ? C’est quoi cette pouf ? »

Là, je peux vous dire que j’en suis sortie de ma petite bulle de La Boum. J’ai retiré mes écouteurs et je lui ai demandé quel était le problème, que je n’avais pas entendu. Je tentais le respect avec un crétin qui n’en avait aucun pour moi.

Il m’a de suite demandé :

« As-tu peur ? Tu as peur ? Tu as peur ? Pourquoi tu me réponds pas quand je te parle ? »

C’est vrai, ce crétin que je n’avais jamais vu, et qui m’insultait, j’aurai dû lui répondre. Limite s’il n’aurait pas fallu que je lui paye un café. Surtout qu’il connaissait apparemment mon prénom ; soi-disant que je m’appelais Marie. Je devais m’appeler comme ça parce qu’il en avait décidé ainsi.

Je devais aussi discuter avec lui parce qu’il le voulait. Parce que j’étais jolie pour lui, il avait le droit de venir m’importuner dans cette belle après-midi d’automne.

Et là, la Marie que j’étais a senti un regard huileux qui s’est attardé sur son corps entier. Un autre crétin l’a rejoint, mais son regard à lui était réprobateur et il a dit à son ami « Laisse tomber, elle est pas belle ».

J’étais là ! Juste là ! Je les voyais et les entendais, ce « je » pronom personnel se rapportant à un être humain. Apparemment, je ne devais être que l’objet de ce défi. Mais le crétin a insisté, et a lancé à son pote une phrase qui m’était adressée : « Si, elle est bonne. Elle doit bien savoir faire des pipes en plus ».

Et sans mentir, j’ai fermé les yeux. Je me suis retournée et j’ai continué à attendre mon ami. J’ai alors eu droit à une très belle invitation dans un hôtel près de la gare, pour une nuit torride.

J’étais clouée sur place, blasée même.

C’est vrai que je n’attendais que ça : qu’un crétin vienne me crier au visage qu’il voulait me baiser parce que j’étais bonne, et que je devais très bien savoir faire des pipes. Cette scène m’a beaucoup tracassée, je m’en suis voulu de ne rien avoir dit. Mais j’étais clouée sur place, blasée même. J’avais peur aussi qu’il dise pire que ce qu’il ne racontait déjà.

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Parce que, oui, il parlait fort, pour que tout le monde entende et se retourne dans ma direction. Tellement fort que le monde s’est immédiatement remis à ses petites occupations, que l’agent de sécurité en jaune n’a jamais bronché, que le militaire présent à ma droite a continué à sourire à son ami.

Alors j’ai fait pareil, j’ai remis ma musique, fini le Reality de La Boum. Puis mon ami est arrivé, je suis montée dans sa voiture et on a visité Marseille.

J’aime mon pays, mais je veux le quitter

Je suis française, j’ai 21 ans. J’adore mon pays. Je suis fière du patrimoine qu’il me donne, des lieux dans lesquels il me transporte. J’aime dire que je suis française. J’ai le cœur serré et les poils qui se hérissent quand j’entends le son de la Marseillaise. J’aime Paris, Lyon, Bordeaux, Lille. Je suis la première à être chauvine pour défendre mon pays.

Mais parfois, j’aimerais tout simplement l’envoyer se faire voir. Pourquoi ? Parce que je suis une femme et que du haut de mes 21 ans, me faire suivre par « le sexe fort » n’est pas rare.

Parce que sentir une main sur mon épaule pour me retourner, entendre une voix sale et haineuse m’insulter parce que je n’ai pas pris la peine de répondre à son « bonjour salope », n’est pas étranger à la plupart des femmes de ce pays.

À lire aussi : Harcèlement de rue, cette épuisante banalité

Et le pire, c’est que nous-mêmes finissons par nous y habituer. Ce risque est devenu un quotidien et il influence notre vie, notre manière de marcher, de regarder devant nous, de parler, de nous toucher les cheveux, de nous mordre la lèvre, de nous mettre du stick quand elles sont gercées.

Combien de fois je n’ai pas mis de talons, aussi petits soient-ils, pour ne pas attiser l’esprit tordu de ces petits gens, parce que le moindre bruit se rapportant au sexe féminin les fait bander ?

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Je ne me sens pas en sécurité dans mon propre pays.

Alors, oui, nous sommes en France, pays des droits de l’Homme, oui oui, on sait, on me l’apprend depuis le CM1. Mais, moi, Française de 21 ans, je ne me sens pas en sécurité dans mon propre pays.

Et j’aspire à le quitter. Pour un endroit où les femmes ne se font pas cracher dessus, où des crétins ne les invitent pas impunément — sans savoir leur prénom — à écarter les jambes ou à leur tailler une pipe.

En tant que Française de 21 ans, je suis en colère. Parce que je ne peux pas sortir comme je le veux. Parce que dès qu’il fait noir, j’ai peur, je préfère baisser le son de ma musique, si ce n’est l’éteindre, pour guetter le moindre pas qui prendrait un chemin similaire au mien.

J’ai chaud et le cœur qui va vite, très vite. Parce que ces cinq minutes à pied me semblent interminables. La rue est hostile, la rue noire l’est particulièrement. Mais le jour aussi.

Je suis en colère contre ces gens qui s’habituent à ces paroles que peuvent prononcer ces crétins. Je suis choquée du comportement de cet agent de la sécurité en manteau jaune flash, qui aurait dû être là quand le crétin m’a approchée. Mais qui, au lieu de cela, est resté face à moi à fixer ce qu’il se passait, sans bouger.

À croire que le jaune criard de son manteau n’était là que pour me rappeler sa présence mais qu’il ne viendrait pas. Qu’il ne viendrait pas s’interposer entre ce crétin et moi.

Ce pays que j’aime mais qui ne nous aide pas

Ce n’était que la gare Saint-Charles, et pourtant, je m’en souviens étonnamment bien. Ce jour-là, un pauvre type m’a insultée devant vingt personnes alors que je n’avais rien demandé. Il m’a prise pour sa chienne alors qu’il ne ne me connaissait pas.

Il m’a insultée parce que je n’ai pas répondu à ses bonjours insistants. Il m’a suivie parce que je ne m’étais pas arrêtée. Il m’a crié au visage « parce que j’étais bonne et que je ne le regardais pas ».

Ce pauvre crétin m’a réduit à un objet sexuel, moi, Française de 21 ans, sur une place publique de mon pays. Il m’a salie devant des gens que je ne connaissais pas. Et qu’est-ce que j’ai fait ? Ou plutôt qu’est-ce que je n’ai pas fait ?

Je ne demandais pourtant rien en tant que femme libre, tranquille, écouteurs aux oreilles. Je m’apprêtais juste à visiter une ville phare, en ce jour d’armistice, de mon cher pays que j’aime et qui pourtant ne nous aide pas. Nous, femmes de tous âges, contre ces crétins de tous âges.

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Voici le dernier commentaire en date :

  • ChansonMuette
    ChansonMuette, Le 7 décembre 2016 à 0h04

    @Gia_Juliet L'inaction vient surtout d'une crainte d'avoir des problèmes et de se faire taper dessus à son tour plutôt que des " problèmes " de notre système judiciaire je pense. En gros, je pense que les gens ne réagissent pas par peur de se faire frapper/insulter à leur tour plus que par peur de sur réagir. Surtout qu'on n'est pas dans le même cas entre une personne victime d'une agression qui se défend elle-même ou une personne extérieure qui intervient et qui va déjà moins réagir sous le coup de l'émotion.
    Pour la fille de l'article, je trouve ça fâcheux vraiment. C'est un des premiers trucs qu'on nous apprend en self defense : jamais taper " plus " que l'agresseur. ( Genre si on t'agresse avec une arme blanche et que tu arrive à t'en saisir, ne surtout pas blesser l'agresseur avec sinon c'est toi qui est en tort ). C'est super difficile je trouve, c'est demander à la victime d'agression d'être totalement détaché de la situation, de prendre du recul et de ne pas avoir d'émotion en fait.

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