François Hollande fait son bilan des 3 ans face aux Français dans Le Supplément

François Hollande était l’invité de Maïtena Biraben dans Le Supplément. Pendant deux heures, le président est revenu sur ses promesses, ses actions et ses projets, confronté aux critiques des Français•es, dont des lycéen•nes qui « ne sont pas Charlie ».

François Hollande fait son bilan des 3 ans face aux Français dans Le Supplément

Comment faisait-on pour s’intéresser aux émissions politiques avant l’ère de Twitter ? Je l’ignore. En pleine digestion de mon copieux brunch (je suis une bobo parisienne, jugez-moi), c’est en ouvrant mon navigateur sur le réseau social de micro-blogging que j’ai commencé à véritablement apprécier l’intervention du président de la République en direct sur Canal+.

Un dimanche midi dans la famille France

Twitter est fascinant. C’est devenu une espèce d’amplificateur des repas de famille du dimanche midi. Au lieu d’avoir un seul oncle raciste et une seule tante homophobe, ce sont désormais des centaines, des milliers d’utilisateurs qui débitent des lieux communs ou des avis péremptoires en moins de 140 caractères.

Et je trouve ça passionnant. Peu importe ce que peut dire le président, ses partisans saluent sa stature et révèrent son courage, ses opposants lui crachent au visage.

Mais quelque part au milieu de cette grande tablée qui débat sans s’écouter, il reste fort heureusement une majorité peu loquace de citoyen•ne•s qui prennent encore la peine d’écouter ce qui est dit, avant d’émettre un avis.

Pour celles et ceux que mon analyse intéresse, j’ai tenté d’écouter cette prestation sans oeillères ni arrières-pensées.


Revoir l’intégralité du Supplément, dimanche 19 avril

Les vertus du dialogue

Je voudrais commencer par souligner un point qui m’est apparu essentiel : cette émission était agréable à suivre, les échanges étaient agréables à écouter. Je n’ai pas eu le sentiment d’assister à un match de boxe en plusieurs rounds, où le journaliste s’efforce d’attaquer l’homme politique pour l’envoyer dans les cordes.

Pour autant, je n’ai pas eu la désagréable sensation que j’ai (tout à fait innocemment) personnellement renommée « le syndrome Chazal-Pujadas », où il me semble que le journaliste se contente de tenir le micro au bénéfice du politique, qui en profite pour débiter ses discours sans se voir opposer aucune contradiction.

Maïtena Biraben a échangé avec le Président : elle l’a interrompu quand il commençait à dérouler des éléments de langage pré-mâchés par ses conseillers, elle lui a posé des questions qui appelaient des réponses, et pas des questions rhétoriques ni des questions « bloquées » car trop orientées, qui acculent l’interviewé (de type « 79% d’opinion publique négative, de Gaulle a démissionné pour moins que ça. Qu’est-ce que vous attendez pour démissionner ? » Réponse possible : « Je sais pas, la saison des fraises ? C’est mieux pour le moral ».)

J’ai trouvé que les échanges étaient équilibrés. Maïtena a abordé le sujet de la vie privée du Président, qui l’a balayé d’une réponse laconique et définitive, alors elle n’a pas insisté, ce que j’ai particulièrement apprécié : je comprends qu’en tant que journaliste, elle se doive de poser une question sur un sujet qui a tant défrayé la chronique.

Je comprends aussi qu’elle n’insiste pas après la réponse de François Hollande, surtout compte tenu du peu d’intérêt de toute cette histoire, au final.

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La France est en guerre, rappelons-le

S’il y a bien une faute que je ne pardonnerais pas à Nicolas Sarkozy, c’est d’avoir vulgarisé la présidence de la République. Du « casse-toi pauv’ con » au vol de stylo lors de la signature d’un traité international, les anecdotes mesquines sur l’ancien président de la République me font rougir de honte à chaque fois qu’elles ressortent.

Alors, peut-être que les journalistes ont pris l’habitude d’être plus familiers, plus virulents, moins rigoureux lorsqu’ils parlent du premier fonctionnaire de l’État.

De plus, voilà plusieurs mois que les chiffres du chômage monopolisent la une de l’actualité, ce que je ne critique pas : le sujet intéresse très directement des millions de Français•es. On se demande légitimement ce qui est fait pour remédier à cette situation, et c’est bien normal.

Ce qui l’est moins, en revanche, à mon avis très humble, c’est l’absence de remise en perspective des sujets présentés par les journalistes. Je m’explique : à regarder les JT et les émissions d’actualités ces derniers temps, on a l’impression que le président de la République se tourne les pouces dans son château d’ivoire depuis l’adoption de la loi pour le mariage pour tous.

Et à raison : les chiffres du chômage ne diminuent pas, malgré les promesses ! Alors qu’est-ce qu’ils fabriquent, au sommet de l’État ? Ce serait oublier que d’une part, la France n’a pas la main libre pour résoudre une crise économique qui s’étend au-delà de la zone Euro, et d’autre part, que d’autres crises et d’autres conflits sont en cours : ce n’est pas parce que les JT n’ouvrent pas leurs sommaires sur les guerres dans lesquelles la France est engagée qu’elles sont négligeables.

J’ai vu beaucoup d’internautes interroger la pertinence du sujet consacré aux forces armées (je cite de mémoire « On s’en fout du Mali, et le chômage en France ? »), j’ai personnellement trouvé extrêmement juste et important de rappeler que le chômage n’est pas notre seul problème national, ainsi que rendre hommage à celles et ceux qui risquent leurs vies, car le nombre de soldats tombés au front n’est pas moins important que les points de croissance au troisième trimestre…

Ça ne met rien à manger sur la table de ceux qui souffrent en France, mais ce n’est pas négligeable pour autant.

François Hollande face aux déçus de la gauche, convertis au FN

François Mitterrand avait été le premier président de Gauche de la Vème République. Il avait fallu attendre 17 ans (un septennat et un quinquennat de Jacques Chirac, un quinquennat de Nicolas Sarkozy) pour que la Gauche revienne au pouvoir avec François Hollande.

Les attentes étaient énormes. Et comme sous François Mitterrand, elles ont été déçues. Déçues parce que des promesses faites lors des discours exaltés du candidat n’ont pas été mises en oeuvre. Pire : on a le sentiment que c’est tout l’inverse qui a été finalement adopté…

Le discours du Bourget avait véritablement lancé la campagne de François Hollande, ce discours où il s’exclamait « mon ennemi, c’est la finance ». Alors forcément, ça fait mal d’apprendre ensuite que c’est sous sa présidence qu’il a été décidé d’alléger les charges sociales payées par les entreprises d’un côté, et de renforcer le contrôle des chômeurs de l’autre.

Rappelons à toutes fins utiles que la fraude fiscale se chiffre en milliards, et que la fraude aux prestations sociales se compte en millions, tout en restant bien inférieure aux montants des aides sociales non réclamées par les ayants-droits.

En trois ans, les promesses du Bourget semblent loin.

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On dit que les promesses n’engagent que ceux qui y croient, et justement, celles et ceux qui les ont crues sont nombreux•ses à s’être engagé•es… ailleurs. Les équipes du Supplément sont allées à la rencontre de Français•es passés du vote Hollande en 2012 au vote Front National en 2014 et en 2015.

« Certains citoyens considèrent que Marine Le Pen est plus à gauche qu’Emmanuel Macron », souligne Maïtena Biraben.

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 « Il faut débattre face à Marine Le Pen »

Si les « déçu•e•s » de la gauche sont aussi nombreux•ses, c’est aussi qu’ils et elles ont le sentiment d’avoir été abandonné•e•s. Le FN n’a pas de solutions, mais il fait illusion en désignant des boucs émissaires. Et depuis que Jacques Chirac a refusé de débattre avec Jean-Marie Le Pen avant le second tour de l’élection présidentielle, la plupart des responsables politiques (et des médias) ont suivi son exemple : on-ne-débat-pas-avec-le-FN.

C’est pas comme si la politique de l’autruche à base de « si j’ignore le problème, il va finir par disparaître » avait porté ses fruits jusqu’à présent, bien au contraire : le Front a retourné cette situation à son avantage en dénonçant un « système médiatico-politique » de connivence et de complicités, s’en servant pour démontrer que tous les partis se valent et qu’eux seuls se démarquent dans le paysage politique.

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Et en plus, leur discours dérange, la preuve, ils n’ont pas la parole dans les médias ! (Alors que c’est faux : Le Petit Journal démontrait récemment que Florian Philippot est l’invité le plus récurrent des matinales.)

À ce stade de l’émission, j’ai été extrêmement déçue par les réponses du président, jusqu’à ce qu’il affirme finalement que oui, il faut débattre avec Marine Le Pen, pour déconstruire ses arguments.

François Hollande a demandé « à ceux qui le peuvent » d’aller débattre contre Marine Le Pen, et j’ai envie de dire que ce n’est pas trop tôt, parce que les gens qui votent FN (et ceux qui ne votent pas ou plus) ne sont pas plus idiots que les autres, beaucoup sont extrêmement lassés, inquiets, se sentent méprisés… Et ce n’est pas en leur opposant un silence suffisant qu’on arrivera à rétablir le dialogue, avec celles et ceux qui se sentent exclu•es des débats.

À lire aussi : La baffe et la balafre – L’après-premier tour des Présidentielles 2012

François Hollande face aux jeunes « qui ne sont pas Charlie »

Pour la dernière séquence de l’émission, ce sont des lycéen•nes de banlieue parisienne qui sont venu•es sur le plateau, pour échanger avec le président de la République, autour de leurs angoisses quant à l’avenir, mais surtout sur un thème prédominant : ces jeunes « ne sont pas Charlie », et ne comprennent pas la différence entre les caricatures de Charlie Hebdo et « l’humour » de Dieudonné.

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J’ai été surprise et déçue par cette séquence, surprise que l’équipe du Supplément ait laissé le travail de pédagogie au président de la République, et que les internautes se soient déchaînés de façon aussi virulente en condamnant l’ignorance de ces jeunes.

Que le but du reportage ait été de montrer que de nombreux lycéens sont insensibles au poids de l’Histoire, qu’ils manquent cruellement de recul et de perspective pour comprendre et analyser l’actualité, je le conçois, mais je ne comprends pas l’intérêt de les avoir laissés arriver sur le plateau et interpeller le président de la République, sans leur avoir expliqué justement en quoi Dieudonné et Charlie ne sont pas comparables.

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Quel est l’intérêt de les laisser avoir cette discussion en direct, sinon pour qu’on se moque de leur ignorance ? François Hollande a fait preuve de patience et de pédagogie, mais ce n’est pas son rôle que de se substituer au prof d’histoire, en dix minutes sur un plateau de télévision…

J’aurais voulu une bonne fois pour toute que les journalistes fassent leur travail de décryptage et d’analyse, pour qu’on arrête enfin de parler de ceux qui « ne sont pas Charlie », cette étiquette dangereuse qui confond à la fois les opposants à la liberté d’expression, et toutes celles et ceux qui ne se reconnaissent pas dans la ligne éditoriale d’un hebdo satirique (qui n’a jamais prétendu être le symbole de quoi que ce soit).

Et puis, dans le Grand Journal lundi soir, j’ai entendu Jean-Michel Aphatie commenter cette séquence en disant :

« Les petits cons, ça fait des bons journalistes »

Ah bon ? Mais comment ça ? Je n’ai ni compris l’intérêt de cette confrontation, ni apprécié qu’on exhibe ces jeunes devant les caméras, qu’on utilise leur ignorance et leur naïveté pour illustrer le manque de culture, pour dénoncer « la faillite républicaine », selon l’analyse de Bruno Roger-Petit dans Challenges :

« À ce moment précis de l’échange, on mesure alors combien le format de l’émission, de l’infotainment appliqué à une opération de communication présidentielle désireuse de dessiner l’image d’un président cool et décontracté, pour jeunes et bobos, est une catastrophe citoyenne. François Hollande dispense un cours d’histoire élémentaire à des jeunes qui ne savent pas ce qu’ils devraient savoir et, pire encore, ne paraissent pas enclins à l’accepter. Plus tard, après l’émission, sur d’autres antennes, ils clameront même que le président ne les a pas convaincus. »

J’apprends avec horreur que d’autres journalistes ont donc continué cette mascarade en demandant aux jeunes si les réponses du président les avaient « convaincus » ; pour mémoire, on parle bien du moment où François Hollande explique le concept de génocide et de solution finale à des jeunes qui ne comprennent pas la différence entre un meurtre et un génocideune mort ça reste une mort » dira l’un d’entre eux).

La faillite du journalisme ?

Davantage qu’une « faillite républicaine », je trouve que cette séquence démontre une faillite du journalisme, qui renonce à expliquer, analyser, critiquer, à rendre l’information accessible au public (à TOUS les publics, incluant les « petits cons » — merci pour eux).

Et c’est fort dommage, pour une émission qui jusqu’à ce moment, m’avait plutôt séduite. C’était rafraîchissant d’écouter le président échanger avec une journaliste, plutôt que de le voir passer un grand oral, devant « un jury » panel du service public, sur fond de colonnes, tentures et palais.

C’était intéressant d’alterner les reportages et les questions, pour proposer un dialogue plutôt qu’une confrontation. Mais j’avoue ne pas comprendre pourquoi ce format a été abandonné dans cette dernière partie, qui aura finalement été quasi-intégralement consacrée à cette explication surréaliste du concept de génocide.

C’est dommage, parce qu’en écoutant le sommaire du Supplémentje me réjouissais de constater qu’une section entière serait dédiée à la jeunesse. Maïtena Biraben avait justement rappelé qu’il s’agissait d’une des priorités du quinquennat de François Hollande… mais finalement, cette émission aura fait la part belle au spectacle navrant d’une confrontation stérile.

Pour les attentes, les angoisses et les espoirs de la jeunesse, on repassera… C’est un peu à l’image de ces trois premières années du quinquennat.

À lire aussi : Réponse à la lettre ouverte à François Hollande de Clara G., 20 ans

La Bio Interdite de Vincent Dedienne a été salutaire, sans quoi mon brunch me serait certainement resté sur l’estomac à l’issue de cette séquence décevante. Elle a permis de clore ces deux heures de direct avec légereté… et pertinence.

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Touché.

Et toi, qu’as-tu pensé de cette émission ? Quels sujets aurais-tu voulu aborder, quelles questions aurais-tu posé au président de la République ?

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Gloomy
    Gloomy, Le 26 avril 2015 à 20h29

    Clemence Bodoc
    Hey ! Merci infiniment pour vos commentaires les filles ! :puppyeyes:

    Spoiler: Instant Confession

    Mais du coup, vous ne répondez pas à mes questions soyeuses et pétillantes ( :cretin: ) à la fin de l'article : et vous, quelles questions auriez-vous voulu poser au président ? Quels sujets auriez-vous voulu aborder, creuser davantage ? (Cette question est tout à fait intéressée, ça risque de me servir pour un futur article... :troll: )
    Tout d'abord bravo, cet article était superbe!
    Il y a un sujet pour lequel j'aimerai tant qu'on réagisse c'est Tafta. Je suis si désespérée sur ce sujet...

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