Pourquoi les faits divers nous fascinent tant

Il ne laisse personne vraisemblablement insensible, pourtant il a mauvaise presse : le fait divers, entre screenshot de faits sociétaux et sensationnalisme, intéresse de près ou de loin lecteurs populaires mais aussi intellectuels. Pourquoi nous fascine t-il tant ? Reportage.

Pourquoi les faits divers nous fascinent tant

Publié initialement le 19 mai 2011

L’autre soir, après avoir rafraîchi une énième fois la page des dépêches AFP, j’ai réalisé que ce mois-ci, il n’y a pas une saga mais deux, qui m’ont tenue en haleine : ma série du moment (je me fais toutes les saisons des Soprano) et le drame de Nantes (ou « Xavier Dupont de Ligonnès, l’homme le plus recherché de France »).

Dans l’esprit actuel des Français et – même si ce n’est pas un « fait divers » au sens le plus « classique » du terme et qu’il est en train de devenir une polémique politique, l’affaire DSK n’est pas en reste non plus : l’homme politique est-il victime d’une manipulation, ou est-il vraiment coupable des faits qu’on lui incrimine – si oui, que lui est-il passé par la tête et à quel moment a t-il pu perdre à ce point la raison ?

En discutant autour de moi, j’ai constaté plusieurs types de réaction face aux faits divers :

l’addiction, la plupart du temps avouée avec un soupçon de honte : « quand j’ouvre le journal, la page faits divers est celle qui me passionne le plus » ; « OK, j’achète même France Soir exprès pour ça »
l’agacement : « les faits div, c’est l’opium du peuple : ça divertit la populace, et pendant ce temps-là, on ne parle pas des vrais problèmes du pays »
le discours qui relativise : « les faits divers ne m’attirent pas outre mesure, mais j’avoue que l’affaire du petit Grégory m’avait scotché », « j’ai suivi le procès d’Outreau, mais à part ça, je préfère les pages Sport »

Entre voyeurisme malsain et empathie tout ce qu’il y a de plus humaine, où se situent les faits divers ? Si le genre est souvent accusé de sensationnalisme (cf. l’été, la presse, faute de pouvoir relayer une actualité politique trépidante, se rabat sur les faits divers jusqu’à les faire mousser et les mettre en Une), faut-il pour autant le blâmer jusqu’à en oublier que le fait divers est avant tout un fait de société ?

Les « lois de proximité »

Elles expliquent en grande partie ce qui fait qu’un fait divers va vous émouvoir plus qu’un autre.

1. la proximité temporelle : quand elle est « à chaud », l’information vous paraît toujours plus intéressante.
2. la proximité géographique (également appelée « la loi du mort-kilomètre ») : c’est le fait qu’un mort tout près de chez vous suscitera toujours plus d’intérêt que 2 morts dans une autre ville, 10 dans un pays voisin ou 1 million dans un pays lointain (au hasard, le Rwanda ?)
3. la proximité affective : autrement dit, les passions humaines. Sexe, mort, maladie, argent, violence… vont forcément faire appel, de près ou de loin, à des thématiques que vous expérimentez dans votre vie.
4. la proximité sociale (socio-culturelle et socio-professionnelle) : c’est le fameux « qui se ressemble s’assemble ». Entre le titre « des lectrices de madmoiZelle violentées à la sortie d’un spectacle » et le titre « des employés de maison séquestrés en Inde », il y a fort à parier que le premier vous attirera davantage l’oeil que le second.

Autrement dit, si hier soir (1.), à 2 rues de chez vous (2.), une jeune fille d’une vingtaine d’années (4.), a été violée puis étranglée (3.), il y a de fortes chances pour que ça vous fasse au moins un petit quelque chose.

La critique de la visée commerciale

Il est de bon ton de mépriser le fait divers via la critique de son aspect vendeur. Le reproche est valable, jusqu’à un certain point – on peut effectivement accuser la presse de jouer le jeu de la trivialité (les faits divers gagnent en intérêt lorsqu’ils sont dépeints avec le vocabulaire de l’horreur), du sensationnalisme (ils sont parsemés de détails sordides) et de la surenchère (ils endorment la masse et jouent le rôle de berceuse populaire quand de plus gros enjeux de fond devraient animer le pays).

Faut-il pour autant choisir de totalement décrier le genre ? « C’est la presse qui a inventé les faits divers ! », entend-on souvent dans l’argumentaire des partisans d’une presse noble. Historiquement, ça n’est pas exactement vrai : ce n’est pas la presse qui a inventé les faits divers, mais bien les faits divers qui ont inventé la presse.

Les faits divers ont inventé la presse

Dès le début de l’imprimerie, on a vu se développer ce qu’on appelle des « occasionnels », soit des feuillets qui paraissent à un rythme régulier, au gré des événements », explique Jean-Michel Adam, professeur de linguistique française. « Le fait divers est une répétition, c’est d’ailleurs par là qu’il est puissant. Il raconte toujours la même histoire : « je t’aime, je te tue », l’incroyable et l’effroyable sont partout autour de nous. »

Vraisemblablement, ce qui a toujours intéressé le lecteur curieux de savoir ce qu’il se passe dans la cité, c’est l’irruption de l’extraordinaire dans la vie ordinaire. N’est-ce pas un hasard si le conte « la Barbe bleue » de Perrault a régulièrement été imprimé dans les premiers canards du XVIè siècle ? Jamais qu’une histoire de terrible serial killer, démasqué grâce à la curiosité de sa dernière épouse et l’aide de ses frères et soeurs, n’est-ce pas…

Faits divers et littérature : l’homme aime qu’on lui raconte des histoires

De la même façon que vous appréciez un roman via la charge émotionnelle qu’il déclenche (vous vous identifiez aux personnages : vous êtes Emma Bovary, parce que rêveuse et idéaliste, Hercule Poirot parce qu’instinctive et perspicace, marquise de Merteuil parce que libertine et féministe), le fait divers vous passionne parce qu’il aurait pu « vous arriver », à vous aussi. De nombreux écrivains l’ont très tôt compris : au XVIIè siècle, François de Rosset et Jean-Pierre Camus racontaient des histoires tragiques, destinées à un public plus intellectuel que le lectorat populaire des occasionnels.

« Les personnages dont il lit les aventures dans les colonnes des journaux se parent à ses yeux des qualités magiques des héros de romans. Coulés dans le plomb des imprimeurs, ils n’existent pas et ils existent, ils sont à la fois irréels et vrais… A la fois parce que nous retrouvons en eux nos instincts profonds mais qu’ils ne sont plus des humains comme les autres, les personnages de faits divers deviennent des sortes de héros sur lesquels nous projetons les mythes que nous portons en nous. »

Roger GRENIER, Le rôle d’accusé, revue Les Temps modernes, 1947.

L’effet pervers de cet intérêt que nous avons tous pour le fait divers est bien sûr la récupération politique. Le fait divers permet d’une part, d’excuser des dérives sécuritaires en synthétisant toutes les peurs inhérentes à la société, d’autre part, de divertir le lecteur-citoyen et de l’éloigner des vrais débats du pays.

Faits divers et feuilleton : alimenter le suspens…

Quoi de plus prenant qu’un fait divers ? Un fait divers en plusieurs épisodes. Et c’est là qu’on en revient à la saga Xavier Dupont de Ligonnès. Ce fait divers nantais, démarré en grande trombe par un très efficace trailer (l’annonce de la disparition d’une famille entière) est rythmé par un fil conducteur précis (leitmotiv : comprendre ce qui s’est passé exactement). Les épisodes, ce sont les découvertes de la police qui les sortent au compte goutte. Les corps retrouvés sous la terrasse, les lettres, la fuite du meurtrier présumé, ses confidences sur Internet, le soupçon du copycat… Qui n’a jamais expérimenté le stress d’un Chair de Poule, la curiosité-épouvante face à un Faites entrer l’accusé, l’impatience du dénouement devant un Agatha Christie ? Le faits divers se nourrit de la nature humaine : dès l’enfance, l’homme aime qu’on lui raconte des histoires. Le succès des revues « Le Nouveau Détective » et « Paris Match » ainsi que la page Facebook créée par les internautes-enquêteurs en herbe en attestent.

La fascinante irruption de l’extraordinaire dans le très ordinaire

Comment un père de famille en principe bien sous tout rapport a t-il pu en arriver à tuer tous les membres de sa famille, un par un ? Comment expliquer que Natascha Kampusch, jeune femme a priori normale, ait pu finir par s’attacher à son geôlier ?

Qu’est-ce qui est passé par la tête de Zidane, cette fois où il s’est permis un coup de boule dans un espace aussi codifié que le stade de football ? La force du fait divers réside dans le « pourquoi ». C’est à chaque histoire instinctivement incompréhensible que la nature humaine se retrouve mise à nue : pour quelles raisons, comment, que s’est-il exactement passé ?

Rôle social du fait divers, dans la mémoire et le débat

Au final, ce que nous reprochons aux faits divers, c’est bien souvent son voyeurisme et son inutilité. Faut-il pour autant militer pour la mort du fait divers ?

Ce serait oublier le rôle que celui-ci joue dans le deuil des proches. Ce serait également jouer le jeu malsain d’une hiérarchisation des morts (on devrait continuer à parler des personnes célèbres décédées, mais pas de la vieille dame fauchée sur le grand boulevard ?). Ce serait aussi délibérément oublier que le fait divers, c’est avant tout « un fait d’actualité inclassable autre part », mais qui peut s’avérer tout aussi important qu’une nouvelle loi ou le discours d’un politique, en ce sens qu’il renseigne sur l’homme.

Le fait divers, lorsqu'incongru, est aussi propice au rire. Cet article a, par exemple, beaucoup circulé sur la toile.

Bien amené, le fait divers est une fenêtre sur des débats, explications psychologiques (« Natascha Kampusch était touchée par le syndrome de Stockholm »), et enjeux de la vie en société (« il faudrait installer des ralentisseurs sur le grand boulevard, afin de limiter la vitesse de circulation des voitures »).

Le fait divers reste immanquablement un équilibre à trouver, entre le voyeurisme (qui fait vendre les titres de presse) et son rôle sociétal (moins palpable, mais pourtant bien présent).

Et vous, lisez-vous les faits divers ?

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Gustave
    Gustave, Le 30 mai 2011 à 0h16

    Cet article est vraiment bien tenu, agréable à lire et plus fouillé que ce à quoi je m'attendais : bravo et merci !

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