Je veux comprendre… le discours de l’extrême droite en France

Pondu par Marie.Charlotte le 7 juin 2013     

L’extrême droite manie bien la rhétorique, le langage et l’art du discours, et il est parfois difficile de déceler le message principal que ses représentant-e-s véhiculent. Explications.

On parle aujourd’hui de l’extrême droite comme d’une « nébuleuse » composée de « groupuscules » divers (cf cette infographie sur Rue89). Si le Front National réfute toute parentalité vis-à-vis de ces groupuscules, tous partagent un point commun, à travers un langage et un discours clairement identifiés.

En effet, tous les groupes se revendiquant de la droite extrême ont recours à une rhétorique quasi-identique, qui s’articule autour de thèmes bien identifiés. Voici un tour d’horizon de ces thèmes ainsi que des éléments de langage qui leur sont associés.

Le peuple contre les élites

Le populisme est un type de discours politique qui vise à défendre le peuple contre une minorité supposément détentrice d’avantages (pouvoir, richesses, etc…), ce sont souvent « les élites », accusées de confisquer le pouvoir. Ce mouvement a connu son apogée avec Pierre Poujade, homme politique et syndicaliste défenseur des artisans et des commerçants, des « petites gens arnaquées et bernées » dans la France post-seconde Guerre Mondiale.

C’est d’ailleurs à Pierre Poujade que Jean-Marie Le Pen doit ses débuts en politique : c’est après l’avoir rencontré que ce dernier se retrouve tête de liste et élu aux élections législatives de 1956. Dès lors, il n’est pas surprenant de retrouver le populisme comme élement prégnant du discours du Front National et de l’extrême droite jusqu’à ce jour : Marine Le Pen serait la seule à vouloir dire la vérité aux Français, qui seraient « floués » par les autres formations politiques, et accuse « le système » de l’empêcher d’être candidate.

Voyez à ce sujet son intervention dans le journal de TF1, en 2012 : du point de vue du discours, c’est un cas d’école.

De même, on retrouve ce discours distillé par les groupuscules se réclamant du « Printemps Français » : l’idée que la République a été « confisquée » par les élites, que c’est au peuple de descendre dans la rue, de récupérer le pouvoir, par la force s’il le faut, l’idée selon laquelle « la République ne fonctionne plus, il faut être une minorité active pour se faire entendre ». On est dans le thème de la majorité opprimée par une minorité détentrice du pouvoir.

Exemple avec le discours du GUD Lyon (sur leur site) :

« Depuis de nombreux mois, les patriotes et nationalistes européens ne cessent de subir une répression de plus en plus accrue de la part du Système qui se traduit par des intimidations, des gardes à vue, des condamnations à des peines pouvant parfois mener à la prison… Cette répression, bien qu’elle entache la vie quotidienne de chaque militant politique actif, ne fait que renforcer notre détermination à reprendre le pouvoir.
C’est pourquoi le GUD Lyon a décidé en ce matin d’hiver d’affirmer avec ténacité le fait que la répression qu’exerce nos gouvernements décadents n’arrêtera en rien nos profondes convictions que nous défendrons toujours. »

L’État fort

L’État fort, souverain, est un élément central de la rhétorique de l’extrême droite. L’État souverain est celui qui est totalement maître sur son territoire, d’où la nécessité impérieuse de contrôler ses frontières. Tout ce qui vient de l’extérieur est assimilé à une menace, un péril. On retrouve donc les idées sécuritaires au sein de ce thème.

Poussée à l’extrême, la nécessité d’assurer la sécurité de la communauté nationale va justifier la privation de certaines libertés, ce qui amène à penser des systèmes de gouvernement totalitaires, exerçant un contrôle absolu sur la population.

Pour ces groupes d’extrême droite, la diversité des opinions politiques est non seulement une menace à la cohésion nationale mais surtout à la force de l’État, qui se retrouverait attaqué par des ennemis intérieurs. L’extrême droite a d’ailleurs une expression pour désigner tous ces groupes qu’elle accuse de « trahir la nation » : l’Anti-France.

Dès lors, on comprend que les extrêmes soient si farouchement opposés à l’intégration européenne, accusée de déposséder la France de sa souveraineté. Ce point de vue occulte complètement le contexte international, où il serait impossible pour  un « petit » État comme la France de pouvoir rivaliser avec des pays comme la Chine ou les États-Unis, au poids démographique et économique nettement supérieur. Qu’importe, puisque la cohérence de leur discours se comprend dans un contexte national uniquement.

Et quand ils parlent de « racines européennes », il faut bien sûr entendre et comprendre « racines chrétiennes ». Chrétiennes-catholiques. Dans le Petit Reportage de Laystary sur Civitas, on pouvait d’ailleurs lire que l’Institut « explique militer pour une nouvelle souveraineté nationale qui s’oppose à l’intégration européenne, [citant] Pie XII (discours du 21 juin 1955) pour soutenir son propos : « L’État doit posséder l’autorité nécessaire à sa charge, c’est la souveraineté. »
CQFD.

L’identité nationale

Ce thème est central à l’idéologie d’extrême droite. L’identité est définie par l’appartenance à la Nation, mais également par exclusion de celle-ci, donc par la xénophobie. Cette vision exclusive de l’appartenance à la Nation se retrouve déclinée dans les programmes politiques des partis constitués ou dans la propagande des groupuscules.

C’est de là que vient la « préférence Nationale », qui voudrait que l’on pratique une différence de traitement systématique entre les nationaux et les autres.

Si ces expressions vous semblent familières, c’est que vous les avez entendues à plusieurs reprises ces dernières années. Nicolas Sarkozy comptait parmi ses plus proches conseillers un dénommé Patrick Buisson, théoricien proche de l’extrême droite. Le Ministère de l’identité nationale, c’est lui. C’est sous sa plume que le discours sarkozien s’est mis à flirter avec ces thèmes auparavant chasse gardée des extrêmes.

Lors du discours de Villepinte par exemple, le candidat UMP avait de façon surprenante remis en cause l’intégration européenne (en insistant sur les décisions « unilatérales » qu’il comptait prendre une fois réélu) ; de façon beaucoup plus directe, au soir du premier tour, il en appelait à « ceux qui placent l’amour de la Patrie au dessus des considérations partisanes » (ou plus prosaïquement, aux électeurs du FN).

Il faut espérer que ces incursions du langage de l’extrême droite au sein de la droite « classique » ou « modéreé » ne soient qu’une stratégie électoraliste et non pas une adhésion à l’idéologie. Il reste heureusement suffisamment de responsables prêts à sans cesse réaffirmer leur différence et leur opposition aux discours extrémistes.

Les mots changent, les idées restent

On a beaucoup parlé lors de la campagne présidentielle 2012 du « changement de look » du FN.

On disait que Marine Le Pen passait bien, elle n’avait pas le discours extrémiste de son père. Or en y portant attention, on constate que le discours est toujours le même. Si le vocabulaire a évolué, on reste toujours scrupuleusement dans les thèmes évoqués précédemment.

Marine Le Pen parle davantage de « République » que de « Nation », parce que le nationalisme a aujourd’hui une connotation négative. Mais elle appelle à une République forte, libérée du joug de Bruxelles : on est toujours dans la rhétorique de l’État fort.

Mme Le Pen défend la laïcité, mais n’y voyez pas une volonté de s’affranchir de la branche identitaire-catholique : elle parle de laïcité pour dénoncer la place de l’Islam en France. Le catholicisme n’est pas concerné, il est rangé au rang des valeurs traditionnelles de la France, et non d’une religion.

Par cette pirouette, la chef de file du FN fait d’une pierre deux coups : elle réaffirme l’importance des valeurs traditionnelles dans l’identité nationale française, tout en dénonçant tout ce qui relève de l’Islam en France, excluant de facto de la communauté nationale telle qu’elle la conçoit ceux qui ne puisent pas leurs racines dans le catholicisme européen.

L’emballage change, le produit est toujours le même. La banalisation des idées d’extrême droite passe par la modulation du discours, l’évolution du langage vers un champ lexical davantage en phase avec les préoccupations actuelles.

On parle de République et de laïcité, de défense de la famille et de « la nature », mais dès qu’on analyse de plus près les discours, on retrouve les mêmes thèmes. Sous la forme d’un collectif supposé « défendre la famille », on insulte la mémoire d’un jeune.

Je veux comprendre... le discours de lextrême droite en France tweet lemillion

Sous couvert de « nouveau féminisme », on prône un retour aux valeurs traditionnelles, une société et une famille dans laquelle les femmes sont avant tout « filles, épouses, mères ». Les groupuscules d’extrême droite se cherchent des tribunes, mais leur discours est toujours le même. À l’extrême droite, rien de nouveau.

Pour aller plus loin…

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Marie.Charlotte a été jeune cadre dynamique pendant 3 ans avant de rejoindre la team MadmoiZelle. Elle aime les débats politiques et de société, les séries américaines et le sport (mais surtout à la télé). Elle est toujours à la recherche de jeunes professionnelles dans tous les secteurs, n'hésite pas à la contacter si tu souhaites témoigner !

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Les 10 dernières réactions à cet article sur le forum

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  1. MynetteMillerMynetteMiller

    Le 09 juin 2013 à 12:40

    Posté par roox
    Alors ta maman présidente !!
    Enfin une française bien de chez nous pour nous montrer la Voie. :D

    (Comment on fait pour remonter son arbre généalogique aussi loin ?? C'est fou !)



    Oh oui ! Votons pour elle ! \o/ Comme ça nous pourrons enfin retourner vers une ère où nous avions un Roi à chérir et nous pourrions repartir en Croisade ! \o/

    En fait, remonter son arbre généalogique quand justement tout est centré en France, et mieux encore, sur une seule région, c'est très facile, d'autant que jusqu'à la révolution, sa famille était d'une noblesse assez importante (les chouans, tout ça), du coup, il y a pas mal d'archives. Forcément ça aide.
    On l'a fait du côté de mon père aussi, qui a la chance d'avoir un nom de famille très peu répandu, on est remonté loin aussi, mais pas autant.
  2. MynetteMillerMynetteMiller

    Le 09 juin 2013 à 12:46

    Posté par tantelau
    @MynetteMiller  Ca m'intrigue ce que tu dis sur les polonais car j'avais l'impression que justement maintenant, ils étaient mieux intégrés et que les clichés dont tu parles sont totalement devenus désués.
    Sinon, copine de pratiquement pure souche.


    Ah ça doit dépendre des milieux alors. Dans le centre d'hébergement où je bosse, on a des concentrés de conflits inter-pays, et les quelques franco-français qu'on a méprisent vraiment les polonais, c'est assez fou. Mais du coup, c'est peut être juste dans le milieu SDF alors, ce qui n'est pas impossible.
  3. ZalindaZalinda

    Le 09 juin 2013 à 12:51

    Posté par mynettemiller
    Ah ça doit dépendre des milieux alors. Dans le centre d'hébergement où je bosse, on a des concentrés de conflits inter-pays, et les quelques franco-français qu'on a méprisent vraiment les polonais, c'est assez fou. Mais du coup, c'est peut être juste dans le milieu SDF alors, ce qui n'est pas impossible.

    Effectivement, on ne parle pas des mêmes.
    Je pensais plus aux nobles polonais ou ceux qui sont là depuis plus d'une génération.
  4. MynetteMillerMynetteMiller

    Le 09 juin 2013 à 12:54

    Posté par tantelau
    Effectivement, on ne parle pas des mêmes.
    Je pensais plus aux nobles polonais ou ceux qui sont là depuis plus d'une génération.



    Ah oui, dans ce cas, effectivement, les secondes et troisièmes générations sont assimilées comme françaises par le reste de la population, on est d'accord
  5. Deutsche G.Deutsche G.

    Le 09 juin 2013 à 15:42

    Personnellement, j'ai a priori un peu de mal avec la dernière photo d'illutration (LMPT).

    Je trouve que de suite, ça assimile le fait d'être du FN et le fait d'être un intégriste homophobe.

    Alors certes, il est vrai que dans les faits ça va souvent ensemble, mais il me semble que Marine Le Pen n'a jamais eu officiellement de discours homophobe.
    (Et on peut être contre le mariage pour tous sans être homophobe ni d'extrême droite, malgré ce que beaucoup de lectrices pensent, mais c'est pas le sujet).

    Bon, peut-être que Le Million est axé "extrême droite" (expression que je trouve impropre mais passons) mais c'est pas le FN.

    Du coup je trouve que c'est maladroit.

    (Et avant qu'on me lance des pierres je suis loin d'être d'extrême droite) (je souffre déjà bien des discriminations liées à mon origine, merci bien)
  6. ZalindaZalinda

    Le 09 juin 2013 à 16:13

    @Deutsche G. L'article parle de l'extrême droite en général dont le FN . Mais l'article parle aussi des Civitas qui sont loin d'être des enfants de chœur.
    D'ailleurs, Marine Le Pen prévoit de faire abroger la loi sur le mariage pour tous (ce qui est une des raisons d'être de LMPT)
  7. MiawouMiawou

    Le 09 juin 2013 à 17:53

    Ça me désole vraiment que le discours "les immigres qui en foutent pas une et vivent très bien avec les aides sociales pendant que nous pauvres français nous tuons à la tâche " soit devenu aussi banal et accepté.

    Je vais pas faire un long post parce qu'à la lecture des précédents j'ai pas grand chose de plus à ajouter, tout à été dit.

    Je vis à Lyon et c'est flippant de voir comme les agressions "au hasard" se multiplient, rentrer le soir quand on vit dans le vieux Lyon et qu'on est arabe c'est franchement pas sûr. Je vis dans le coeur des pentes, soit un quartier plutôt de jeunes actifs/étudiants de gauche, les bars des pentes sont quasi tous associatifs et y a de plus en plus de bagarres à la sortie. Bref, ça fait peur.

    Quant à comparer l'extrême gauche et l'extrême droite je ne suis absolument pas d'accord, elles n'ont rien à voir. Cette interview explique assez bien la différence.
    Je ne trouve pas anormal ou extrême d'Etre anti-fasciste, par contre porter un t-shirt sur lequel est écrit "White power" si.
    http://mobile.liberation.fr/societe/2013/06/08/henri-weber-l-extreme-gauche-et-l-extreme-droite-different-radicalement_909282
  8. Kat-astrofKat-astrof

    Le 09 juin 2013 à 19:28

    Posté par mynettemiller
    Alors, pour ta première phrase, merci. Tellement de gens votent encore à la tête du candidat !
    Mais n'oublions pas : il y a aussi ceux qui lisent les programmes et qui sont d'accord avec ça.
    Combien de femmes, de toutes générations confondues, pensent encore qu'avoir recours à l'IVG est une forme de meurtre (et ma mère en fait partie, pourtant, elle a moins de 50 ans) ?


    Pour ta deuxième phrase, j'avoue que je me pose souvent la même question.
    Puisque j'ai senti l'arnaque Hollande venir de loin, j'avais dit, l'an dernier, si Hollande, Sarkozy ou LePen passe, je quitte la France. Et je ne l'ai finalement pas fait. J'ai pas réussi à quitter le bateau, et du coup, j'essaie, du mieux que je peux, de sensibiliser mon entourage sur ces questions (mais c'est loin d'être simple).
    Il y a, dans ce cas, deux cas de figure :
    - Soit tu te dis que si ce parti est élu, c'est qu'une majorité de français a voté pour elle, et que donc,c 'est un pays de con qui n'évolue pas
    - Soit tu te dis qu'avec tes petits bras tu peux faire la différence. (et il faut de la patience).
    Et je crois qu'il n'y a pas de bonne réponse à cette question.


    Les p'tits bras ! Les p'tits bras ! :cheer: (:cretin:)
  9. TessyTessy

    Le 09 juin 2013 à 20:43

    @deutsche-g: J'ai du mal à comprendre ton post. Tu dis qu'en citant LMPT, ça fait passer l'extrême-droite pour homophobe, mais tu dis qu'on peut être contre le mariage pour tous sans être homophobe? Ou j'ai loupé une subtilité quelque part?
  10. Deutsche G.Deutsche G.

    Le 10 juin 2013 à 12:40

    @Tessy Oui, enfin la dernière partie de la phrase c'était juste mon opinion minoritaire et c'était encore un peu un HS, du coup il y a pas le lien entre les deux affirmations que tu cites, le point que je voulais soulever c'était qu'il me semblait pas qu'en adhérant au FN on était forcément homophobe (mais en fait j'avais trop vite lu l'article donc y a plus vraiment de débat ;D)


    @Hoffen ah au temps pour moi, en fait en lisant le contenu de l'article j'ai pensé qu'on ne présentait QUE le parti politique Front National. Maintenant que je relis le titre je comprends mieux.  je savais pas pour l'abrogation (enfin, je me doutais que c'était une attente de beaucoup d'electeurs du FN mais j'avais pas entendu MLPen parler de l'abrogation alors je pensais qu'ils avaient fait le choix de la neutralité pour rallier plus de monde).

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