Dimanche Fiction – Dent pour dent

« Dimanche Fiction » continue, avec la suite & fin de « Oeil pour oeil », par Géraldine a.k.a Rascarkapac.

Dimanche Fiction – Dent pour dent
– Géraldine est scénariste, membre de l’association audiovisuelle Art & tAf. Cette fiction a été écrite dans le cadre d’atelier d’écriture de l’asso.
– Si vous souhaitez participer à Dimanche Fiction, envoyez-nous vos textes ! (n’oubliez pas de mentionner dans le titre qu’il s’agit d’une fiction)

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Violetta expliquait son plan avec de grands gestes et en parlant fort comme à son habitude. Elle semblait penser que le volume de sa voix jouait directement sur sa capacité à convaincre. Face à elle, les quatre autres filles écoutaient avec plus ou moins d’attention. En cette période qui voyait arriver la fin de la guerre, Violetta, la leader, Jo, Zorro, Zélie et Zoé, avaient établi leur QG quelque part en sous-sol.

Elles changeaient régulièrement de lieu : leurs « missions œil pour œil » n’étaient pas passées inaperçues et les contrôles se durcissaient en même temps que la parano des soldats.

Heureusement pour le petit groupe, les autorités allemandes mettaient les tueries sur le dos de groupes de résistants importants. Instinctivement, c’étaient des hommes qu’ils chassaient, en aucun cas ils auraient songé à un si petit groupe de femmes. Tant qu’elles ne laisseraient pas de témoin derrière elles, les cinq prédatrices seraient tranquilles. Jusqu’ici, elles avaient fait preuve d’une discrétion exemplaire. Chaque mission était préparée, étudiée, millimétrée à la goutte de sang prêt. Rien n’était laissé au hasard, et même si leur secteur d’activité restait extrêmement risqué, si elles étaient encore en vie, ce n’était pas uniquement dû à la chance. Comme tout travail, ça s’apprend, et elles avaient appris énormément en peu de temps. Si bien, que cette fois, Violetta leur proposait une petite promotion.

« Passer à l’étape supérieure », elle n’avait que ça à la bouche. Leur Vengeance avait commencé par des actes désespérés, et devenait maintenant une véritable entreprise. Violetta voyait grand, c’est l’Histoire qu’elle visait directement. Elles aussi auraient leur chapitre.

Selon Violetta, une rumeur courait qu’une attaque surprise orchestrée par les troupes allemandes avaient lieu dans l’Est.

S’il y avait du gibier à débusquer, c’était là-bas que ça se passait !

Zorro leva les yeux au ciel, elle trouvait toujours les métaphores de Violetta ridicules.
Violetta développa son plan : faire la tournée des villages isolés, ceux qui subissent le plus – en silence. En partant vers l’Est, elles seraient, si ce n’est dans le feu de l’action, au moins proche du foyer.

Seule protesta Zorro : elle avait une mission à proposer. Une mission ici et maintenant et pas à des kilomètres de là. Elle avait entendu parler de l’organisation d’une nuit spéciale, dans un petit hôtel du coin, durant laquelle des soldats s’offraient les services de femmes ramassées dans les alentours. Il était question de tonnes de nourriture indécentes, de chaire livrée comme du gibier, et de gradés. C’était parfaitement une mission dans leur corde.

Mais Violetta ne semblait pas convaincue. Elle rétorqua que ce genre de choses arrivait souvent, et qu’elles auraient l’occasion d’y mettre leur grain de sel une autre fois. Or, cette attaque surprise était une occasion exceptionnelle. Bref, l’idée de Zorro n’étant pas celle de Violetta : ce n’était pas une priorité. Point à la ligne.

Zorro n’insistait pas dans ces cas-là, elle savait qu’elle ne remporterait pas le suffrage. Zellie, Zoé et Violetta s’étaient liées d’une affection quasi familiale. Voyant en Violetta la mère qu’elles n’avaient plus, les deux jeunes sœurs lui étaient dévouées corps et âmes. Violetta en était consciente et protégeait ses « filles » comme une louve. Jo quant à elle, comme Zorro, gardait une certaine distance avec celle qui était devenue leur chef par la force des choses. Mais Zorro savait que Jo ne la suivrait pas dans une mission à deux, c’était une femme courageuse mais prudente, qui avait encore besoin de l’aval des autres pour prendre confiance. Elle n’était pas encore prête à sortir du rang.

Quand Violetta, les Doubles Z et Jo partirent cette nuit-là, Zorro n’était pas avec elles…
C’était la première scission au sein du groupe depuis sa création, et Jo savait que cela n’augurait rien de bon.

À présent constitué de quatre membres, le clan rejoignait l’Est doucement mais sûrement. Les voyageuses de nuit avaient développé différentes astuces au fil du temps, grâce à de solides contacts dans différents réseaux de résistants. Elles se faisaient passer pour des infirmières rejoignant un hôpital en sous-effectif, ou parfois pour des bonnes sœurs, elles bénéficiaient de différents papiers d’identité ainsi que de différents laissez-passer selon les zones.

À l’aube, elles atteignaient enfin leur but. Un contact les attendait dans un village qui servait de repli aux Alliés et dans lequel elles pourraient s’infiltrer. Ce village n’était qu’une étape, elles devaient s’y ravitailler et reprendre la route. Le contact en question était un vieux monsieur, avec un regard d’ourson. Le genre insoupçonnable. Il sortit d’une cachette dans un mur, un sac d’armes. En les voyant, Violetta grimaça. Elles étaient aussi vieilles et rouillées que leur propriétaire. L’homme les fit descendre à la cave pour y trouver un peu d’essence et de la nourriture, autant dire de précieux trésors.

Le petit groupe s’était installé aussi douillettement que possible avant de repartir. Tout était si calme, elles en auraient presque oublié que c’était la guerre…

Une alarme retentit soudain, signal d’une attaque. Le sol se mit à trembler et des tirs se firent entendre. Les quatre filles se levèrent d’un bond. Il fallait absolument qu’elles s’enfuient, et qu’on ne les trouve pas avec des armes. Mais pas question d’abandonner leur mission. Elles sortirent de la maison, pour découvrir au loin des monstres en acier qui s’approchaient à toute vitesse. Dans le village, c’était le chaos total. Les soldats, totalement pris de court, se préparaient à recevoir l’attaque tant bien que mal. Un officier hurlait des ordres, tous les uniformes s’affairaient dans une confusion totale. Des parachutistes Allemands lâchés à quelques dizaines de mètres de là, en étaient déjà au corps à corps avec une troupe Alliée envoyée à leur trousse.

Une partie des soldats prenait en charge les civils pour les évacuer. Ça courait dans tous les sens.

Violetta et les Double Z partirent ensemble de leur côté. Violetta chercha rapidement des yeux Jo sans la voir. La confusion, le bruit, les cris, il était impossible de penser à un plan. Dans ces cas-là, l’instinct de survie prenait le dessus. Violetta, prostrée au milieu du champ de bataille, senti une main l’attraper par le poignet. Zellie la traîna, accompagnée de sa sœur, vers la forêt. Elles couraient aussi vite que possible, jusqu’à ce que les tirs semblent assez loin, pour se reposer et réfléchir. Zoé avait avec elle le sac d’armes. Elle était prête à y retourner, et à se battre. Elle hurlait qu’elle avait déjà vu ça, et qu’elle connaissait la suite.

Zellie et Violetta durent la retenir de force pour l’empêcher d’aller se faire tuer. Il fut décidé d’attendre que ça se calme. Elles gelaient littéralement au fond de cette forêt, et se serraient pour se tenir chaud. Calme ou pas, elles n’avaient pas le choix, si elles ne voulaient pas mourir de froid, il fallait qu’elles sortent de là. Prenant leur courage à six mains, elles se dirigèrent à nouveau vers le village. De loin, elles pouvaient voir de la fumée s’échapper dans le ciel. Elles marchèrent longtemps afin d’atteindre l’autre extrémité du village et y pénétrer plus discrètement. Zoé, qui toute à l’heure était prête à se jeter dans la mêlée, était maintenant silencieuse, blanche comme un linge, morte de froid. Il était temps qu’elles trouvent un refuge.

A des kilomètres de là, Zorro, dissimulée sous une cape noire, était cachée dans un buisson, à quelques dizaines de mètres de l’hôtel. Hors de question qu’elle renonce à sa mission. Elle avait refusé de suivre les autres, et elle était déterminée à réussir de son côté. Concentrée, elle ne sentait même pas le froid glacial qui lui piquait la peau. Quelques heures plus tôt elle avait assisté à « la livraison »: un camion avait déposé une dizaine de jeunes femmes.

Des « volontaires » selon les critères de la guerre, si l’on considère que la peur de voir sa famille tuée en cas de refus est une marque de consentement. Zorro avait attendu la nuit pour agir, elle n’avait pas le choix.

La bâtisse était légèrement excentrée, tout juste à la sortie du village, loin des regards indiscrets. L’entrée du bâtiment était gardée par quatre hommes armés. Elle savait que dans quelques minutes tout au plus, une partie de la garde serait appelée à quelques kilomètres de là. Elle avait prévu son coup, et embauché d’autres alliés. De fervents résistants dans l’âme qu’elle avait « motivés » avec une belle somme d’argent, venant de sa fortune personnelle récupérée sur les corps durant les missions. Ils devaient mettre le feu « accidentellement » à un manoir du village réquisitionné par plusieurs gradés. Tant mieux pour les pyromanes s’ils s’en sortaient, mais le plus important pour Zorro était que la diversion fonctionne. Elle n’eut pas à attendre longtemps.

Une camionnette avec quelques soldats à l’arrière, arriva en trombe et dans un cri du conducteur deux des quatre gardes montèrent dans le véhicule, qui s’éloigna aussi vite qu’il était arrivé. Au loin, on pouvait déjà voir de la fumée s’élever dans le ciel. C’était une mission pour cinq, qu’elle s’apprêtait à accomplir seule, mais ces derniers mois d’entraînement intensif, lui donnaient assez confiance en elle pour foncer tête baissée. C’était une mission suicide certes, mais c’étaient les seules missions qu’elle aimait. Zorro sorti des buissons et aussi furtivement qu’un serpent se glissa jusqu’aux deux gardes. Elle prit le premier par surprise et lui trancha la gorge d’un coup net et sec, tout en envoyant un second couteau voler entre les deux yeux du deuxième garde. Sa tête fit un bruit de noix qu’on écrase, et il s’écroula au sol, sans un cri. Le plus facile était fait. Maintenant, elle s’apprêtait à se jeter dans la fosse aux lions.

Dans le village attaqué, Jo, avait couru, le plus loin possible et s’était ruée dans la première grange un peu isolée qu’elle avait vue. A bout de souffle, elle avait refermé la porte derrière elle, et y était restée collé pour voir à travers le minuscule écart qui séparait les planches de bois. Personne ne l’avait vu, mais elle n’était pas à l’abri qu’un de ces crétins décide de mettre le feu à tout ce qui était inflammable, y compris elle-même. C’était un abri plus que temporaire. Mais durant quelques minutes, elle allait pouvoir souffler…

Cette vie à courir la campagne était épuisante, surtout maintenant que l’hiver était là. Sans compter la pression que Violetta mettait au groupe, pour que « ses » filles soient toujours plus fortes, efficaces et sans remords. L’admiration qu’avait ressentie Jo face à Violetta au début, avait fait place à la lassitude. Elle qui n’avait jamais aimé recevoir d’ordre, se voyait suivre ceux d’une machine à tuer, à la dentition de piège à loup.

Violetta s’apprêtait à enfoncer la porte d’une maison, qui s’ouvrit sans le moindre effort. Quelqu’un s’était déjà permis d’entrer… Avec mille précautions, Violetta passa la première. Elle ordonna aux deux autres de monter la garde dehors. Zoé et Zellie, armées, s’exécutèrent. Violetta, revolver au poing, avança prudemment à l’intérieur de la maison, visiblement vide. Pour s’en assurer, elle monta les escaliers qui menaient à l’étage. Tout était silencieux. Elle vérifia une pièce, puis une autre. Rien. Elle souffla et baissa son arme. Alors qu’elle allait dire aux filles de rentrer, un cri étouffé l’interpella. Comme une flèche, elle fonça vers la dernière pièce de l’étage et enfonça la porte. A l’intérieur, elle découvrit un homme en uniforme, le pantalon ouvert, recouvrant de tout son corps une femme au sol, dont il masquait la bouche avec sa main. Le soldat, rouge, pris sur le fait ouvrit de grands yeux hébétés et resta prostré quelques secondes. Violetta, elle, le tenait déjà dans sa ligne de mire. Sans une hésitation, elle appuya sur la gâchette et … rien ne se passa. Saleté d’arme enrayée, elle le savait.

L’homme en profita pour se relever et tenter d’attraper son arme. Violetta, qui sentit monter en elle une force haineuse comme une boule de feu, se jeta sur lui et lui mordit la gorge. Ses dents pointues plantées dans le cou de son adversaire comme on planterait des clous dans une planche. Lui se débattait tant bien que mal, essayant de se détacher de la lionne qu’il avait sur le dos. Loin de lâcher prise, Violetta croqua encore plus fort, du jus de nazi s’écoulait de sa gueule, sous les hurlements de son antilope. Et dans un violent craquement d’oisillons qu’on écrase, elle brisa la nuque du soldat. Il tomba lourdement à terre, suivi de Violetta, essoufflée.

Zorro pénétrait dans l’hôtel pour se retrouver dans un petit vestibule. De l’autre côté de la porte, à quelques mètres d’elle à peine, elle entendait une fête battre son plein. Elle prit une grande inspiration, mit un masque à gaz sur son visage et se lança. Comme au ralenti, elle poussa la double porte battante qui amenait à un hall, transformé pour l’occasion en grande salle à manger débordant de nourriture et de décorations tape-à-l’œil. Un immense buffet trônait au centre de la pièce, les officiers s’esclaffaient d’un rire gras, croquant un coup dans une cuisse de poulet, un coup dans la chaire d’une jeune femme.

Zorro, d’un geste ample, fit voler les deux battants de sa cape sur ses épaules, pour dévoiler tout un attirail attaché à elle. Elle lâcha deux grenades lacrymogènes dans la pièce. Face à elle, les cinq ou six officiers débraillés eurent à peine le temps de réagir. Zorro sortit de se sous sa cape un pistolet et se mit à tirer sur tous les soldats qu’elle voyait, tout en hurlant aux femmes de sortir. Certains, plus réactifs que d’autres coururent trouver leur arme tandis que le gaz remplissait la pièce. Des cris retentissaient, certains se jetaient au sol. Sautant sur une table, Zorro frappa l’un d’un coup de botte, embrocha l’autre de son épée-tisonnier. Tout se passa très vite. Elle vint rapidement à bout des amuse-gueules, et accéda vite aux étages. Il était temps de passer au plat de résistance.

Alors qu’elle cherchait de quoi manger, au fond de la grange Jo découvrit un corps gisant au sol. Un corps en uniforme allemand. Elle eut d’abord un mouvement de recul, puis fixa le corps inerte quelques secondes, avant de s’approcher. Pour « constater le décès », elle donna un coup de pied dedans comme on frapperait un vulgaire sac de farine. Aucune réaction. Elle se rapprocha encore pour lui faire les poches, ignorant volontairement du regard le visage inanimé. Quand elle était en mission « Œil pour œil », elle ne regardait jamais les visages de ses proies, ou en tout cas elle ne les voyait pas. Tout ce qu’elle voyait c’était sa rage qui semblait se matérialiser et guidait ses gestes.

Elle trouva dans l’une des poches quelques pièces et un portefeuille. Quel soldat se balade avec un portefeuille ? se demanda-t-elle. A croire qu’il comptait faire des emplettes. En ouvrant pour chercher de l’argent, elle découvrit sa pièce d’identité… et fut frappée par la photo. Le visage de Jo changea… avant de passer au blanc quand elle sentit une main lui saisir le poignet. Le sac de farine était en vie ! Elle découvrit alors les yeux d’un jeune homme, les mêmes yeux qui venaient de la troubler sur la photo, braqués sur elle. Sous le coup de la surprise, elle eut un violent geste de recul, et s’échappant de la faible étreinte, fit un bond en arrière. En y regardant mieux, le soldat pressait sa main contre son ventre, qui crachait du sang. Jo, resta là quelques instants, silencieuse, à observer la scène. Elle lâcha enfin un mot, un des seuls qu’elle connaissait dans la langue de l’ennemi : « Deutsch ? ». Question rhétorique, mais il fallait bien commencer quelque part. L’homme acquiesça et se redressa légèrement en grimaçant. Jo le considéra longuement sans savoir quoi faire.

Zellie et Zoé avaient rejoint la scène du crime après avoir entendu les cris. Elles découvrirent Violetta, assise par terre, la bouche pleine de sang. Si vous demandiez aux gens qui la connaissaient avant la guerre, ils vous diraient tous la même chose : Violetta avait toujours été comme ça, même avant qu’on la vide d’elle-même, elle avait toujours eu cette colère retenue, cette hargne et cette volonté. La guerre avait été le détonateur qui avait fait exploser tout ça. Violetta incarnait la détermination et refusait l’échec. Dans certaines circonstances se sont des qualités enviables, dans d’autres ça peut être des armes redoutables. On crée des armes pour faire la guerre, mais certaines guerres créent leurs propres armes.

La femme à la robe déchirée se tenait debout dans un coin de la pièce. Tandis que Zoé se dirigeait vers Violetta, Zellie considéra un instant le cadavre. L’uniforme. Quelque chose n’allait pas avec l’uniforme. Il s’agissait d’un Allié…

Les quatre femmes descendirent au rez-de-chaussée. Zellie et Zoé condamnèrent la porte d’entrée et les fenêtres. Violetta s’occupait de l’inconnue, l’enroulant dans une couverture et tentant de la réconforter.

Dans l’hôtel, alertés par les tirs et les cris, les soldats sortaient des chambres les uns après les autres, ridiculement rhabillés à la va-vite, tenant leur pantalon, certains simplement entourés d’un drap autour de la taille. Zorro lâcha une troisième grenade à gaz. Elle tira sur le soldat à sa droite, et planta son tisonnier dans le torse de celui de gauche. Elle avança dans le couloir exigu en envoyant une balle ou un coup de couteau dans tout ce qui se trouvait sur son passage. Les soldats, aveuglés, tombaient les uns après les autres tandis que Zorro redoublait d’agilité et d’efficacité. Plantant son couteau à tour de bras, tirant à bout portant, elle se retrouva vite recouverte du sang de ses ennemis, y compris sur la visière de son masque.

Elle voyait de moins en moins bien mais rien ne l’aurait arrêté. C’était de la boucherie de haute voltige, de la chirurgie sans anesthésie. Le sang se mêlait à la fumée blanche du gaz lacrymogène et tout se transformait en un tableau abstrait. Alors qu’elle pensait avoir dératisé la zone, une main la saisi à la gorge par derrière et l’entraîna violemment. Elle tomba à la renverse sur son assaillant, qui crachotait à cause du gaz. Il se retourna sur elle et lui serra le cou. Zorro, dont le visage tournait au rouge brique, attrapa sa dernière grenade lacrymogène, et tandis que l’officier grimaçait en serrant plus fort, dans un ultime effort, Zorro lui enfonça la grenade dans la bouche et tira la capsule. L’Allemand, surpris, se jeta en arrière, ce qui permit à Zorro de se libérer de son emprise. Elle sortit accompagnée par un effroyable cri de l’officier. Mais pas le temps de savourer, elle entendait déjà les bruits de bottes qui descendaient du second étage.

Dans la nuit, Jo avait entendu des bruits, des troupes, des voitures. Elle était restée recroquevillé au fond de la grange. Le soldat blessé ne bronchait pas. L’un comme l’autre ne savait pas qui était dehors, et dans l’ignorance, tout est était potentiellement dangereux. Puis au matin finalement, tout était redevenu silencieux. Elle avait fini par aller jeter un œil. Le village qui était maintenant vide, avait été littéralement balayé. Elle avait mis une bonne heure à oser sortir de la grange en quête de matériel qui pourrait lui être utile. Et une autre bonne heure à y revenir, tant elle redoutait chaque déplacement. Les missions « Œil pour œil » lui avaient appris au moins ça : re-tripler de prudence. Devenir invisible.

De retour dans la grange, elle déversa sur le sol tout ce qu’elle avait rapporté : serviettes, bandages, alcool, couvertures et nourriture. Elle tenta de nettoyer la blessure du soldat tant bien que mal. Aucun des deux ne se faisait d’illusion : un peu d’alcool n’empêcherait pas une infection si le blessé restait ici. Jo prenait mille précautions, ça faisait longtemps qu’elle n’avait pas eu à faire quelque chose avec « douceur ». Dans son quotidien avec le groupe, elle ne faisait pas franchement dans la dentelle. Des blessures elle en avait vu, et surtout provoqué. Pourquoi nettoyer celle-là ? Pourquoi soigner celui-là ? Jo avait du mal à se l’avouer mais elle était loin de la personne qu’elle était durant les missions. Etait-ce l’odeur de la paille, ou ce silence reposant qu’elle n’avait pas entendu depuis longtemps, mais à cet instant, tout lui rappelait sa maison. Son chez elle d’avant la guerre. Et ce jeune homme, bien qu’il ne parla pas un mot de français, lui rappelait son frère. Son jeune frère parti à la guerre, dont elle ne savait pas ce qui lui était arrivé. S’il était vivant ou mort – si ça se trouve, la gorge arrachée par une Violetta allemande.

Lors des missions, la rage de chacune entraînait l’autre, tout paraissait clair et simple. Leur troupe jouait une pièce, elles se déguisaient, et suivaient une trame, puis improvisaient dessus. Elles jouaient une tragédie sanglante mission après mission.
Mais c’est quand on se retrouve seul dans le calme, que tout se complique intérieurement. Là, elle était seule face à quelqu’un qui -elle le savait- elle aurait pu démolir dans d’autres circonstances.
Penser à tout ça, la fit souffler, et Jo fini par prendre la bouteille d’alcool, en boire une longue gorgée et la tendit au soldat qui la remercia d’un discret rictus.

Après quelques heures, l’inconnue de la maison ne l’était plus. Elle s’appelait Juliette, avait 18 ans, et s’était réfugiée dans cette maison au moment où l’alarme avait retentit. Après s’être mise d’accord avec Zellie et Zoé, Violetta décida de dévoiler à Juliette les activités de leur groupe. Violetta avait reconnu dans les yeux de Juliette l’étincelle qu’elle avait vue dans ceux de ses acolytes. Elle était sûre que la jeune femme pourrait faire une recrue de choix. Zellie et Zoé n’en étaient pas aussi certaines. Parfois, Violetta était la seule à voir certaines choses. Mais si Zorro décidait de ne pas revenir, et si Jo restait introuvable, une recrue ne serait pas de trop. Il était évident que, privée de tous ses éléments, la machine était en train de tomber en panne.
Mais pour l’instant il était temps de se reposer. Violetta avait laissé la nuit à Juliette pour réfléchir à la proposition. Le lendemain, quoiqu’il arrive, elles reprenaient la route.

Zorro, toujours au premier étage de l’hôtel, savait qu’à partir de là c’était quitte ou double. Elle en avait pris l’habitude au cours des missions. Violetta avait beau scander que tout était prévu, il y avait toujours une part de hasard et d’improvisation. Elle entra dans l’une des chambres, maintenant dégagée et s’enferma. D’un geste brusque, elle renversa la lourde armoire de la chambre contre la porte. Puis elle se déshabilla. Elle retira sa combinaison d’artillerie, sa cape, son masque à gaz maculé de sang, ses gants, son pantalon… De l’autre côté, les coups dans la porte se répétaient. Visiblement ils étaient allés chercher un bélier. Zorro essuya les gouttes de sang qui s’étaient faufilées dans son cou. Les soldats s’affairaient toujours, Zorro entendait l’un deux hurler en allemand. Et soudain le bois de la porte craqua sous les coups, laissant se déverser une mêlée de soldats qui tombèrent alors sur Zorro… recroquevillée et sanglotant, en nuisette à dentelle noire, assise dans un coin de la pièce, serrant un drap entre ses mains. Zorro leva ses yeux les plus innocents vers les soldats et balbutia « l’est parti par-là », désignant du menton la fenêtre grande ouverte. Deux des hommes se précipitèrent vers la fenêtre et scrutèrent l’extérieur en hurlant des insultes incompréhensibles. Puis, tous se précipitèrent par la porte démontée en quête du mystérieux fuyard, abandonnant Zorro à ses larmes de crocodile. Elle attendit plusieurs minutes. Par la fenêtre, elle pouvait voir une nuée de soldats défroqués courir dans la nuit, remuer les buissons, rejoindre leur voiture. Si l’adrénaline qui redescend n’était pas en train de la faire trembler, elle rigolerait sûrement.

Dans la grange, la bouteille presque vide trônant au sol, le rictus du jeune homme avait cette fois fait place à un franc sourire. En plus d’endormir la douleur externe chez l’un, interne chez l’autre, l’ivresse les avait détendus. En ces temps difficiles, les heures de répit sont précieuses. Au milieu d’un incompréhensible baragouinage entre la langue allemande, belge et éméchée, Jo avait réussi à comprendre que son voisin de grange s’appelait Charlie, ce qu’elle avait trouvé très étonnant. Il devait y avoir une histoire là-dessous qu’elle aurait aimé être capable de comprendre si son niveau d’allemand l’avait permis.

Il avait zwei petits frères et trois hunde qui l’attendaient chez lui. Jo ne lui avait pas dit la vérité sur elle évidemment, et avait simplement raconté qu’elle habitait le village. Elle lui apprit le jeu auquel elle jouait avec ses compagnes de tuerie certains soirs, jeu qui consistait à faire rentrer une pièce dans un verre en la faisant décoller du dessus de sa main. Le verre en question était un vieux pot qui sentait mauvais, et rien que d’y plonger la main pour récupérer la pièce les faisait tous les deux rires comme des gosses. Ils jouèrent ainsi jusqu’à s’endormir sur le sol. En sombrant, Jo avait le sourire aux lèvres, un sourire simple, sans cruauté, sans ironie, sans l’ombre d’une pensée de revanche.

Emmitouflée sous une couverture, Violetta se réveilla en sursaut. Des bruits de bottes ! Ce bruit résonnait désormais en elle comme un signal d’alarme, et pouvait la tirer du sommeil le plus profond. Les quatre femmes s’étaient barricadées à l’étage, dans la même chambre. Dehors il faisait encore nuit noire. Violetta réveilla en silence Zoé et Zellie et constata l’absence de Juliette.

Les bruits de bottes se rapprochaient pour atteindre maintenant l’intérieur de la maison. Et impossible de savoir à quel camp elles appartenaient. De toute façon ça ne changerait rien, même s’il s’agissait d’Alliés, le corps de l’un deux au cou déchiqueté dans la pièce d’à côté, aurait vite scellé leur sort. Violetta proposa de se sauver par la fenêtre sans attendre. Elle se doutait que dehors d’autres soldats avaient débarqués, mais c’était leur seule chance de s’en sortir. Zoé sortit son arme: elle avait autre chose en tête. Les bottes étaient à présent dans l’escalier. Plus le temps de réfléchir. Zellie et Zoé d’un commun accord poussèrent Violetta à s’enfuir pendant qu’elles feraient diversion. Elles étaient entraînées maintenant, n’avaient plus peur, et si elles n’avaient pas pu sauver leur première mère, elles réussiraient à protéger leur seconde. Violetta protesta d’abord avec rigueur, et devant l’inflexibilité de ses deux amies, se jeta par la fenêtre.

Les deux sœurs s’attachèrent les cheveux dans un parfait synchronisme : elles étaient prêtes à découvrir la couleur des uniformes. Elles tirèrent à travers la porte en direction des bottes pour faire gagner du temps à Violetta.

Celle-ci regrettait déjà d’avoir accepté de sauter. L’atterrissage lui avait broyé une cheville et elle boitait péniblement. L’air était gelé et lui coupait les joues. Couverte par la nuit, elle courrait ainsi jusqu’à la lisière de la forêt. Depuis sa cachette, elle ne quittait pas des yeux la maison. Elle la distinguait vaguement, mais si l’une des filles en sortait, elle la verrait. Pour l’instant elle suivait le déplacement des soldats. Il s’agissait d’Allemands finalement. Ils embarquaient des caisses, des radios, des bidons d’essence, sûrement toutes les réserves que les Alliés avaient accumulées ici. Des tirs retentirent, Violetta sursauta. Des larmes coulaient sur son visage, elle ne les sentait pas, elle savait que quelque chose n’allait pas.

Zorro ramassa ses affaires sous le lit, et descendit enfin au rez-de-chaussée, où gisaient les corps qu’elle avait refroidi plus tôt. Tout était très calme et désert. Ça n’allait pas durer, il fallait en profiter. Elle prit le temps d’inscrire un « Z » sur la peau de chacun d’eux et quitta enfin les lieux : le style avant tout. Alors que, rhabillée de son uniforme de guerre à elle, elle regagnait la sortie, elle entendit une détonation puis plus rien…

Après un silence pesant qui lui parut une éternité, elle tomba à genoux au sol, se tenant le ventre. Ses mains étaient pleines de sang – son sang. L’inévitable se produisait enfin. Elle payait son manque de rigueur. Elle s’écroula au sol, sur le dos, pour découvrir le visage d’un vieux soldat, à l’uniforme bardé de médailles. Il la regardait froidement, fixement. C’était donc cette expression que ses victimes à elle voyaient avant de mourir. Elle essaya d’attraper son pistolet d’un geste maladroit, mais le soldat shoota dans sa main pour envoyer valdinguer l’objet dans le décor. Il s’approcha d’elle en lui parlant en allemand. De sa main, il dessina un Z. Zorro était démasquée. A ce moment-là, elle priait pour que sa blessure l’achève aussi vite que possible. Elle savait ce qui l’attendait si elle survivait : interrogatoire, torture et charnier. L’homme aux médailles s’approcha encore plus près, et la dominait maintenant de toute sa hauteur. Il se baissa pour empoigner Zorro quand une giclure rouge fusa de la tempe de l’homme. Il s’écroula aussitôt. Zorro resta interloquée, sans comprendre ce qui venait de se passer. Une jeune fille était là, trop jeune pour assister à ce genre de choses, se tenant à l’écart, le pistolet de Zorro entre les mains, en pleurs mais le regard dur. Alors qu’elle s’approchait de Zorro, cette dernière lui tendit son tisonnier et un sac de munitions, et lui ordonna de quitter les lieux. La jeune femme hésita quelques instants, puis attrapa les armes et s’enfuit en courant. Zorro se tourna en hurlant de douleur pour passer sur le ventre. Elle se mit à ramper quelques mètres, laissant derrière elle une traînée rouge. Elle pensait à sa petite bande, est-ce qu’elle s’en sortait mieux qu’elle ? Elle attrapa un bord de table pour tenter de se redresser, et dans un ultime effort, s’écroula définitivement au sol.
C’était une mission pour cinq… Mais quand même elle s’en était bien sortie.

Jo s’était levée de bonne humeur. Elle était à nouveau sortie de la grange, pour vérifier les alentours. Elle pensait avoir attendu assez longtemps pour pouvoir quitter l’abri sans trop de risque. Les troupes semblaient s’être définitivement éloignées. Aucun moyen de savoir si d’autres allaient suivre, mais si elle devait partir c’était maintenant ou jamais. Alors qu’elle se faufilait aussi discrète qu’une ombre, elle se demanda ce qu’elle devait faire de Charlie. Clairement, il ne supporterait pas de partir à pied. Même en voiture, il n’aurait pas la force de conduire. Est-ce qu’elle devait le laisser là ? Est-ce qu’elle pouvait le laisser là ? Les moments passés à se cacher l’avaient poussé à se poser des questions. Elle ne regrettait pas ses actes, elle ne regrettait pas les missions, mais elle avait toujours su que ça ne durerait pas. Elle s’étonnait même de ne pas déjà s’être fait tuer. Tout est question d’occasion : quitter le village entre deux arrivages de troupes, peut être quitter la bande entre deux missions…

Elle pourrait cacher Charlie dans le coffre d’une voiture et le larguer dans un endroit où ses copains en uniforme pourraient le trouver. Et déguerpir vite fait…

Après avoir vérifié les alentours et repéré une voiture, elle revint à la grange pour expliquer son plan à Charlie. Il allait être soigné, avec un peu de chance resterait en convalescence jusqu’à la fin de la guerre, et ne serait pas renvoyé dans la bataille. Elle s’approcha de lui avec entrain, et tenta de le réveiller doucement. En touchant sa joue, elle comprit tout de suite : cette fois il était définitivement revenu à l’état de sac de farine. Jo fut parcouru d’un frisson, comme un gros glaçon qui lui traversait soudain le corps. Des cadavres, elle en avait touché, mais celui-là avait un nom. Depuis quand était-il comme ça ? Elle essaya de positiver en se disant qu’au moins il était mort après une soirée bien arrosée, à rigoler: c’était un luxe. Cette pensée ne marcha qu’un instant. Ces derniers mois, sa vie se résumait à trouver des excuses, tordre les faits jusqu’à ce qu’ils lui conviennent, faire semblant d’aller bien. C’était fini. De toutes les morts qu’elle avait vu, et elle-même donné, il avait fallu attendre celle-là pour qu’elle ressente enfin à nouveau quelque chose.

« T’es triste, alors pleure maintenant » se dit-elle froidement. Elle s’assit quelques instants face à au cadavre, et ne pleura pas. Ça faisait trop longtemps qu’elle s’était asséchée de l’intérieur. Mais elle regarda la réalité en face, et décida à ce moment qu’il était temps de reprendre sa route à elle, loin des autres filles, avant que son corps soit aussi froid que celui qui reposait devant elle.

Zellie et Zoé sortirent de la maison les mains sur la tête, poussée par le bout des fusils de quelques soldats Allemands. Juliette les avait dénoncés. Dans ces temps difficiles, tout se marchande. Elles avaient sans doute eu le tort de faire confiance trop vite, mais jamais elles n’auraient pensé que la menace viendrait de là. Elles qui avaient vu pas mal de choses, elles se sentaient soudainement naïves.

Mais qu’importe, leur mission était accomplie : Violetta devait être loin. Cette pensée les réconfortait. On les entraîna derrière la maison. Elles ne le savaient pas, mais au loin Violetta observait la scène, ne distinguant que deux petites têtes blondes.

Quatre coups de feu retentirent et c’était fini. Certains racontèrent qu’elles s’étaient étreintes si fort, qu’il fut impossible de séparer leurs corps. De là, elles gardèrent le surnom « des siamoises à têtes blondes ».

Personne ne sait ce qu’il advint de Violetta, l’enragée.

Mais il paraît que des années après on retrouvait encore des corps qui semblaient avoir été mordu par « un animal enragé », puis plus tard on parla de « vampire ».

Tous ces noms devaient plaire à Violetta. Finalement, elle avait gagné, d’une certaine façon, elle était entrée dans l’Histoire.

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Voici le dernier commentaire en date :

  • ElisaRami
    ElisaRami, Le 20 octobre 2014 à 15h50

    Belle histoire ça donne vraiment envie d'écrire aussi :)

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