Culture du viol, agression sexuelle et Parti Pirate : récapitulatif

Une blogueuse féministe a été victime d'une agression sexuelle et fustige sur son blog la culture du viol. Un utilisateur de Twitter, membre du Parti Pirate, s'est permis de lui répondre de façon totalement déplacée...

Culture du viol, agression sexuelle et Parti Pirate : récapitulatif

Fin février 2013, une blogueuse et twitta féministe, connue sous le pseudonyme « La Marquise », a été victime d’une agression sexuelle perpétrée par un exhibitionniste. Ce fut la goutte d’eau qui fit déborder le vase, et elle rédigea alors un long article sur son blog Le Cerebro, fustigeant la culture du viol et le patriarcat. En voici quelques morceaux choisis. Attention, certains passages sont très durs et relatés de façon crue.

En tant que féministe, on parle beaucoup du viol, du harcèlement, des agressions. De ce pouvoir, ce privilège masculin. On le théorise, on lit des écrit de grandes féministes, on en écrit nous-même. On se dispute sur la forme parfois. Mais toujours on y revient : le viol, il est là, omniprésent et il nous tient en joue. Ils peuvent presser la détente et on peut crever en un instant. On doit se battre, l’évincer, l’éventrer, lui donner un énorme coup de New Rock ou d’un bon bouquin dans la figure. Renverser la violence, se soutenir, s’armer, se défendre, parler, faire des espaces safe, extérioriser. Balancer cette peur loin. Et puis, ça arrive. Et on est pas prête.

Ce soir là, je devais partir en voyage scolaire. Un voyage prévu depuis un mois et demi. J’avais validé mon semestre. J’étais aimée. Pas de conflits, pas d’ennuis. Tout allait bien. J’allais découvrir une nouvelle culture et tout irait à merveille. Il a surgit de nulle part alors que je cherchais à faire une photo de mon sac de voyage pour Instagram. J’ai sursauté très faiblement car il faisait nuit et qu’il avait une allure suspecte. Mais mon cerveau a rationalisé subitement mon instinct qui me disait que ce type, avec son écharpe sur le visage et son bonnet sur la tête, était louche. Il m’a dit « Pardon, je voudrais voir les horaires ». Je me suis assise sur le banc, et j’ai pianoté machinalement sur mon portable. Je ne sais pas pourquoi j’ai levé la tête. Je trouvais qu’il était trop proche. Mes yeux sont tombé sur sa queue qu’il branlait frénétiquement, sauvagement. Entre le moment où il m’avait demandé de me pousser du panneau et où je m’étais assise, tout était allé si vite. Mon cerveau a soudain basculé dans un monde de terreur que je ne pensais pas revivre. Je me suis levée d’un bond, incapable de réfléchir, j’ai hurlé. Hurlé comme une bête et courus vers le passage piéton pendant qu’il s’enfuyait dans les bois. Je me suis mise à pleurer, haleter. Des étudiantes sont arrivées vers moi, j’ai touché le bras de l’une d’elle que je connaissais pour être une camarade de classe en bégayant. Incapable de parler. Incapable de raisonner. La peur du viol avait jaillit soudainement, à nouveau. La peur de crever. Quand mes yeux étaient tombés sur son sexe qu’il branlait comme un porc juste à côté de moi, j’ai pensé « Il va t’éjaculer à la gueule, te la fourrer dans la bouche » puis « Tu vas crever. Encore ».

Tu vas crever parce que même si on se remet d’un viol, tu en as marre. Ta vie toute entière a été faite d’une telle violence, telle haine de ton genre, de ton sexe, tel pouvoir de domination machiste qu’il va juste te détruire intérieurement et cette fois-ci, tu ne pourras plus t’en remettre. Tu sais ce qu’ont été les coups, tu as passé tes 22 ans à affronter la peur de crever. Tu es devenue féministe et tu t’es emplie de soif de justice, de colère face à ta condition de meuf qui fait de toi un trou juste bon à humilier, frapper, blesser, violer. Tu as théorisé cette condition, cette violence. Tu t’es battue, tu as trouvé des comparses et des compagnons de routes, des allié-e-s de tout genre, sexe. On t’a aimée, appréciée. On t’a fait comprendre que non, tu n’étais pas responsable de ça, que non, tu ne l’avais pas cherché. Que tu méritais le bonheur. Que tu n’étais pas responsable de ce système. Mais en fait, tu n’étais pas prête à ça. La peur débordante, dégueulante qui t’envahit comme un serpent, une explosion, ton cerveau qui fait boum soudainement. Boum. Boum. BOUM. Incontrôlable, ingérable, terrifiante, un sentiment de pur terreur, panique. La trouille intense, là. Soudainement, tes livres et toutes tes armes féministes, tout ton savoir sont tombée à terre. Tu es nue mentalement parce qu’un type se branle à côté de toi, t’impose la vision de son sexe dégueulasse, de sa jouissance de merde. Dans un instant, il giclera sur ta gueule et tu pourras aller jeter ton féminisme aux chiottes parce qu’il ne t’aura servi à rien face à cette peur qu’ils sont capable de dominer, jouer avec toi, tes nerfs, ta conditions.

Et moi, je voudrais juste faire exploser cette bulle sourde de colère et de « Pourquoi ? » Pourquoi tu te branles à côté de moi, pourquoi putain, POURQUOI ?! Mais qu’est-ce qui se passe dans ta tête pour te dire que tu vas humilier, faire peur, foutre en insécurité totale une meuf, un soir, tard, où il n’y a personne ? Alors je vais reprendre mes armes, remettre mes New Rock, continuer à lire et m’armer, parler, théoriser, discuter, argumenter, m’échauffer sur des désaccords. Être encore plus forte, plus révoltée, plus déterminée à donner d’énormes coups de pieds dans les idoles du patriarcat. Jusqu’à ce que cette peur du viol, de la mort s’éloigne. Et jusqu’au prochain qui me rappellera que je ne suis qu’une meuf et que je n’aurais jamais le privilège de la sécurité, de la liberté, du bonheur tant que le patriarcat sera sur pieds et bien portant.

Pour lire l’intégralité de ce témoignage poignant, c’est sur Le Cerebro, blog de La Marquise.

Mais cette histoire déjà affreuse ne s’arrête pas là. La Marquise a évoqué l’agression sur son compte Twitter, en quête de soutien et de réconfort, et un twitto a sauté sur l’occasion : slut-shaming, minimisation, remise en question de la victime, tout y était. (Captures ci-dessous via le blog Aldarone, qui résume très bien cette affaire.)

Le souci, en plus de ces réactions abjectes ? Romain Devouassoux est membre et ancien candidat du Parti Pirate, et l’affiche à la fois dans son pseudo Twitter, sur sa photo de profil et sur sa bio. Bien que son compte et ses opinions soient personnelles, il est clairement affilié à un parti politique, et le Parti Pirate n’a réagi que mollement, appelant tout d’abord à éviter les amalgames entre un membre et son parti, puis envoyant, après de nombreuses réclamations, une lettre d’excuses officielle à La Marquise. Toujours sur le blog Aldarone, Alda, ancien membre du Parti Pirate, explique la fin de l’histoire et les raisons qui l’ont poussé à quitter le parti. On a invoqué « l’état psychologique de la victime » – La Marquise, trop choquée, n’aurait pas été à même de saisir « l’humour » du tweet de Romain – et Romain a simplement dû retirer la mention « Official Account » (compte officiel) de sa bio Twitter.

Cette « affaire » pose de nombreuses questions. Celle de la culture du viol, de la peur dans laquelle beaucoup de femmes vivent, même inconsciemment : la peur d’être violée, ou agressée, uniquement parce qu’elles n’ont pas de pénis entre les cuisses. C’est cette même culture qui permet à un inconnu de minimiser l’agression sexuelle dont a été victime une femme parce que bon, si elle part quand même en vacances à Rome, ça devait pas être si grave que ça. Qui permet à un autre twitto de considérer qu’un homme qui se masturbe devant le visage d’une inconnue ne l’agresse pas, puisqu’il ne l’a pas touchée.

Mais elle pose aussi la question de la liberté d’expression, qui selon l’adage « s’arrête là où commence celle des autres », de ce qu’on peut faire ou dire lorsqu’on est affilié de façon officielle à une organisation (parti politique, entreprise…), de l’immunité que certains semblent croire acquise sur les réseaux sociaux, comme si on pouvait tout y dire, sous couvert d’humour.

L’avis du Parti Pirate

Edit : Suite à un mail qu’il m’a envoyé, j’ai discuté avec Mistral OZ, Secrétaire National du Parti Pirate, au sujet de cette affaire. Il a soulevé les points suivants :

  • Le Parti Pirate, « surtout des bénévoles », n’a pas l’habitude de « ce genre de crise » ; ils ont essayé de « peser les choses, de laisser la parole à [leur] adhérent, d’essayer de comprendre si c’est un malentendu ». Il reconnaît qu’il y a eu un souci de réactivité, car il n’y a pas de marche à suivre « type » pour ces situations.
  • Le Parti Pirate a transmis une lettre d’excuses directement à La Marquise, car « en tant que parti, dans la mesure où on a investi ce candidat-là pour les législatives, ce n’était pas sain de se contenter d’ignorer », pour éviter de relancer l’affaire sur Twitter : « une agression porte atteinte à l’intégrité, c’est choquant, d’en rajouter beaucoup sur Twitter, je pense que ça n’aide pas forcément à faire le deuil de cette agression ». Il précise : « On a essayé de calmer le jeu, on n’a pas vraiment réussi. Il y a eu un souci au niveau de la gestion de cette crise. »
  • Le Parti Pirate condamne l’attitude de Romain Devouassoux qui ne correspond pas aux valeurs du parti. Mistral OZ a clairement affirmé qu’« il n’a pas grand-chose à faire au Parti Pirate », précisant que « Romain est un membre « passif » qui n’a pas renouvelé son adhésion à ce jour ». Il considère néanmoins que son éviction du parti serait un geste « symboliquement important ». Cependant, Mistral OZ n’était pas présent à la réunion relatée par Alda sur son blog et indique : « Il a été demandé des excuses, je crois avoir compris que Romain ne souhaite pas les faire, donc la situation est très claire je pense. Je ne saurais pas commenter le détail des différentes motions votées mais le résultat est là, et c’est un résultat très dommageable, y compris pour lui, je pense qu’il passe à côté de quelque chose et se trompe de cible : quand quelqu’un se fait agresser, on n’accuse pas la victime  ».
  • Une commission indépendante doit décider d’infliger ou non des sanctions à Romain. Cependant, elle n’est composée que de trois membres démissionnaires qui la quitteront fin avril. De nouveaux membres n’y seront assignés qu’à partir d’octobre 2013, mais Mistral OZ indique que la commission « va traiter ce dossier-là avant octobre, je pense ».
  • Cette « affaire » a entaché l’image du Parti Pirate, et les a amenés à réfléchir à leur manque d’engagement au niveau de la diversité et de l’égalité : « pour être honnête, notre programme politique n’est pas très axé sur les questions de diversité, de féminisme, et c’est un manque […] on est pour la liberté, pour l’expression individuelle de chacun, et pour beaucoup de personnes au Parti Pirate, ça inclut le féminisme. Personnellement, et nous sommes plusieurs à penser cela, ça ne suffit pas, il faut aller plus loin, l’inscrire noir sur blanc. ». De nouvelles motions concernant l’égalité hommes/femmes ont été ajoutées lors de l’Assemblée Générale d’octobre 2012, et ces questions seront abordées dès leur prochaine action qui aura lieu début avril.
  • Mistral OZ reconnaît le manque de parité hommes/femmes au sein du Parti Pirate mais l’explique par le fait que « l’engagement politique ne semble pas accessible aux femmes, de même qu’il n’est pas accessible aux gens qui ne sont pas juristes, qui ne sont pas à Sciences Po, en gros, aux gens qui ne sont pas des jeunes hommes blancs de moins de 40 ans. Ça pose un gros problème, on en est conscients, et on a prévu la semaine prochaine une réunion sur la constitution, en interne, d’une section sur la diversité. On a fait beaucoup d’efforts pour inclure au sein du Parti Pirate des gens qui ne sont pas des professionnels de la politique […] et on pense que si on arrive à inclure une diversité beaucoup plus large […] on arrivera à être plus pertinents sur l’ensemble de notre programme. »

Pour aller plus loin :

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Jojo el asticot
    Jojo el asticot, Le 11 mars 2013 à 6h12

    C'est triste de toujours se sentir en danger. Je pense que malheureusement les femmes le seront toujours plus que les hommes. Une madz a dit que sa la dérangeait autant un couple qui baise dans un parc qu'un mec qui se branle devant toi. Je sais pas si j'ai bien compris, j'ai parcouru un peu, mais si c'est ça je trouve que c'est un peu dingue de dire ça... Le mec qui se branle devant toi y'a une attention claire et dirigée vers toi. Enfin, voilà si je vois un mec se branler dans son coin, tout seul sans manifester quoi que ce soit à mon égard, ben là oui, on peut le comparer au couple qui baise dans son coin.

    J'admire beaucoup les filles comme celles de l'article, qui se renseignent, parlent beaucoup, théorisent, se battent! Mais je les plains un peu aussi car je crois qu'elle n'arriverons jamais à leurs objectifs. Oui c'est défaitiste. Toute cette culture du viol est dégueulasse, on la subit, et je comprendrais que certaines pensent que c'est aussi à cause de gens comme moi que cela n'avance pas, mais je pense malheureusement que sa ne changera jamais. L'homme est plus fort physiquement, ça joue énormément je pense. Il y aura toujours des mecs détraqués pour violer des femmes, et au fond je pense que le problème est bien plus souvent psychologique (pas au sens des maladies mentales) avant d'être social (dans le sens vie politique pas dans le sens des interactions sociales). Quoi qu'il en soit je ne quitterais jamais mon couteau et ma bombe lacrymo, et ce n'est pas de la paranoïa, comme pensent certaines, le danger est là.

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