Carte postale de Singapour, entre multiculturalisme et… régime autoritaire

Clémentine a vécu sept ans à Singapour ; elles vous raconte ce pays et ses paradoxes, entre tolérance et autoritarisme.

vue singapour nuit

Quand je dis aux gens que j’ai habité pendant sept ans à Singapour, j’ai invariablement droit à la même réponse :

« Singapour… Ce serait pas la dictature où on n’a pas le droit de mâcher du chewing-gum ? »

Singapour a beau être une toute petite île (à peine 700 km², c’est-à-dire environ sept fois Paris), il y a davantage dans cette cité-état qu’un parti politique au pouvoir depuis 1959 et des règles de propreté qui, certes, font grincer des dents.

Ma famille a déménagé à Singapour pour le travail de mon père en 2004 : j’étais dans un lycée français de la sixième à la terminale, jusqu’à ce que je sois prise dans une université canadienne et parte en 2011. Je vous emmène à la rencontre du Singapour que je connais !

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Manger et faire du shopping, des sports nationaux à Singapour

La vie n’est pas chère à Singapour : on déjeune copieusement pour 10$ (à peu près 5€) dans les food-courts. Wikipédia les décrit comme une « aire de restauration », c’est un peu le principe de la cafétéria : un endroit pour manger avec plein de tables, et une dizaine de vendeurs indépendants. En général, ce sont des vendeurs spécialisés qui proposent de la nourriture indienne, thaïe, indonésienne… et il y a toujours un stand pour acheter ton bubble tea !

Cela peut être en plein air, dans un centre commercial ou un marché, avec une ambiance hyper conviviale. Pour l’anecdote, pour « réserver » leur place pendant qu’ils vont acheter leur plat, les gens laissent leur paquet de mouchoirs sur la table. Véridique !

Comme Singapour est en plein milieu de l’Asie du Sud-Est, elle profite des meilleures spécialités des pays qui l’entourent. On y trouve par exemple :

  • Les curry puffs, qui sont les meilleures choses au monde, tout simplement. C’est un genre de beignet chaud en forme de demi-lune avec des légumes au curry dedans. C’est gras, épicé et délicieux.
  • Le chicken-fried rice : comme son nom l’indique, c’est juste du riz avec des morceaux de poulet !
  • Le char-siu, une façon de cuisiner le porc dans une sauce aigre-douce.
  • Le nasi goreng et le nasi lemak, des spécialités indonésiennes à base de riz, avec selon la recette des petits pois, du concombre, des morceaux de poulet ou d’omelette…
  • Les dimsums, des petits plats (sucrés ou salés) qui comprennent les « dumplings », des raviolis aux légumes ou à la viande cuits à la vapeur ou frits (MES PRÉFÉRÉS).

Rien qu’en y repensant, j’ai l’eau à la bouche. Moi qui suis végétarienne, je n’avais aucun mal à composer des repas sans viande. Par contre, en sept ans je n’ai jamais eu le courage d’apprendre à apprécier le durian, ce fruit emblème de Singapour qui pue atrocement (on a le camembert, les Singapourien•ne•s ont le durian).

La nourriture, en plus du temps au beau fixe toute l’année (si on ne compte pas la saison des pluies), c’est probablement LA chose de Singapour qui me manque le plus. Rien de très raffiné — c’est même en général plutôt gras — mais c’est savoureux au possible.

maison little india singapour

Un magasin de Little India.

Venons-en à la deuxième activité préférée des Singapourien•ne•s, après manger : le shopping. C’est une activité que les habitant•e•s prennent très au sérieux. C’est quasiment sacré. Les Singapourien•ne•s aiment tellement ça qu’ils et elles se font parfois des petits trips en Malaisie (au Nord), pour la journée, juste pour faire du shopping !

Personne ne vous jugera jamais sur le nombre indécent de shorts, débardeurs et paire de tongs que vous possédez. Orchard Road, la principale rue commerçante, est the place to be le samedi. On fait du lèche-vitrines tout l’après-midi, puis on va voir un blockbuster dans l’une des salles de cinéma au dernier étage du centre commercial.

Pourquoi cette obsession du shopping ? Parce que les centres commerciaux sont immenses, agréables et climatisés. Il est possible d’aller d’un bout à l’autre de la rue sans jamais voir la lumière du jour, en passant d’un shopping mall à un autre par des souterrains et les couloirs du métro.

Il faut dire que le climat équatorial pousse à être sacrément détendu de la culotte. À ce propos, le premier ministre a dit il y a quelques années :

« Ce qui a fait le succès économique de Singapour, c’est la climatisation ! »

Du coup, cette ville, c’est un bon compromis entre des vacances au Club Med et l’un des premiers ports du monde, avec des universités hyper sélectives, et un Business District super animé où des dizaines de banques internationales sont implantées.

À lire aussi : Carte postale de Malaisie — Multiculturalisme et « nasi lemak »

Le multiculturalisme de Singapour

Comme Singapour est au carrefour de l’Asie, c’est le point de départ idéal pour voyager partout en Asie, et c’est l’exemple même du multiculturalisme.

Il y a quatre langues officielles ici : l’anglais, que pratiquement tout le monde parle (c’est la langue utilisée par le gouvernement et les grands médias), le mandarin, le tamil (une langue indienne) et le malais. D’où les quartiers communautaires, soit Chinatown, Little India et Kampong Glam. Mon préféré était Little India, pour ses petites maisons colorées, sa musique de Bollywood diffusée dans la rue, et ses échoppes où l’on pouvait se faire décorer au henné pour 2$. Au collège, quand une fille arrivait le lundi avec du henné sur les mains, tu savais tout de suite qu’elle était allée faire du shopping à Little India pendant le week-end !

Du coup, niveau religion, c’est la grosse teuf. Je pense que c’est l’un des rares pays où l’on peut trouver, sur une si petite superficie, autant de mosquées, d’églises, de synagogues, de temples bouddhistes, taoïstes, hindous, et protestants ! Et tout ça vit sa petite vie sans se taper dessus. C’est beau, hein ?

Le multiculturalisme est tellement ancré dans la société que Singapour, en plus du nouvel an, du 1er mai et de sa fête nationale célébrée le 9 août, prend en compte de nombreuses fêtes religieuses dans son calendrier : sont donc fériés Deepavali (la fête des lumières hindoue), Vesak Day (l’anniversaire du Bouddha), les deux fêtes musulmanes les plus importantes (Hari Raya Puasa et Hari Raya Aïdha), et enfin le Vendredi Saint et Noël.

La fête la plus importante, incontestablement, est le nouvel an chinois, vers la mi-février (le début du calendrier lunaire). À ce moment-là, la ville entière est décorée de rouge et d’or ; on offre aux enfants des « hong bao », de petites enveloppes rouges remplies d’argent de poche, et les devantures des fleuristes se parent d’orangers à 88$ — les oranges représentent le bon auspice, et 8 est le chiffre qui porte chance. Autant dire que pour les superstitieux, acheter un oranger à 88$ est de TRÈS bon augure…

Le soir du nouvel an lunaire, un énorme défilé a lieu sur Orchard Road, où on distribue au public des espèces de hochets en plastique pour faire le plus de bruit possible : le vacarme éloigne les mauvais esprits !

little india maison singapour

Un exemple des maisons colorées de Little India.

Je crois que grandir dans cette ville m’a énormément appris sur la place de la religion dans nos sociétés : il y a vraiment une idée de calme, de joie et de simplicité qui émane de la façon dont on célèbre les cultures à Singapour. On ne parle même pas de « tolérance », étant donné que la ville EST multiculturelle, donc tout le monde baigne dans cette ambiance.

J’ai l’impression qu’en France, beaucoup de monde voit la religion comme quelque chose de passéiste, ou de très fermé, inaccessible… alors que ça pourrait être beaucoup plus simple.

Modernité immaculée et peine de mort

Ah, Singapour, avec ton été permanent, ta délicieuse nourriture, ton parc d’attractions géant, ton casino, tes hôtels de luxe, tes plages de sable fin (et de flaques de pétrole, à cause des énormes pétroliers qui se baladent à quelques kilomètres de la côte)… c’est beaucoup trop facile d’oublier tous tes aspects qui glacent le sang. Mais il y a bel et bien un côté sombre à l’ambiance bon enfant qui règne sur l’île.

D’abord, la peine de mort et les châtiments corporels sont encore utilisés. La dénonciation entre voisin•e•s est même encouragée ! Les magasins pour touristes vendent des t-shirts, des magnets et des mugs évoquant les lois les plus ridicules, comme si tout cela était une bonne grosse blague : 500$ si vous pissez dans l’ascenseur (je me demande bien ce qui a donné lieu au vote de cette loi), 150$ si vous ne tirez pas la chasse dans des toilettes publiques, etc.

Alors, on en rigole, mais si les gens se tiennent à carreau… c’est parce qu’ils ont peur. Si la ville est aussi propre, c’est parce qu’on risque une amende pour avoir jeté quelque chose à côté de la poubelle. Si les gens ont l’air si sérieux, la peine de mort pour possession de cannabis y est peut-être pour quelque chose… Et quand on sait que la ville est remplie de caméras de surveillance, ça fait plutôt rire jaune.

Niveau liberté d’expression, c’est un cas assez intéressant. Tous les médias sans distinction sont fortement censurés, aussi bien pour ce qui a sujet à la politique que la sexualité : Le fabuleux destin d’Amélie Poulain fut par exemple interdit aux moins de 21 ans, et les sexualités que la loi singapourienne appelle « déviantes » (qui ne sont pas l’hétérosexualité…) ne sont pas très acceptées.

Par exemple, au lycée je regardais Glee à la télé toutes les semaines (oui, bon, chacun ses vices). J’avais été surprise de me rendre compte que le baiser entre Kurt et Blaine (l’un des couples gays de la série) avait tout simplement été… coupé au montage ! Le tout donnait une scène absolument ridicule, qui n’avait aucun sens, et je n’arrive même pas à imaginer comment ont dû se sentir tous les Singapouriens gays ou bi qui regardaient la télé en même temps que moi.

À lire aussi : La magnifique demande en mariage façon Glee d’Ann et Jackie

Pourtant, certains des artistes les plus connus à Singapour sont homosexuels : Hosan Leong et Kumar (qui se produit sur scène en drag-queen) sont des icônes nationales, adorées du public qui parlent souvent de leur position sociale ambigüe dans leurs spectacles. Oui, c’est incompréhensible.

kumar

Kumar et son « Amazing Race »

À côté de ça, Singapour dispose d’un « Speakers’ Corner », un parc où les gens peuvent « manifester » et faire des discours publics sur n’importe quel sujet (ce qui n’est pas le cas ailleurs sur l’île). Si tu es déjà allé•e à Londres, c’est le même principe que le « Speakers’ Corner » de Hyde Park… à peu de choses près.

Premièrement, la version singapourienne est équipée de caméras de surveillance… et d’une station de police juste à côté. On doit s’inscrire un mois à l’avance et le sujet du discours doit être validé par le commissariat. D’ailleurs, certains sujets, notamment tout ce qui se rapporte à la religion, sont fortement déconseillés. Quand j’étais en première, des amis à moi ont voulu faire du Speakers’ Corner leur sujet de TPE ; ils s’y sont rendus, ont discuté avec des gens… et se sont vite fait bien fait rembarrer par la police, méfiante. Inutile de dire qu’ils ont finalement choisi un sujet de TPE moins sensible !

Il y a énormément de problèmes auxquels Singapour fait face aujourd’hui, comme n’importe quel pays : c’est le pays qui a le plus faible taux de fécondité au monde (0,79 enfant par femme) ; le gouvernement est plus que laxiste sur la sécurité et les droits des travailleurs immigrés ; et le parti politique qui monte, en ce moment, c’est un parti anti-immigrants, qui entend refermer les frontières de Singapour.

Finalement, c’est un peu bizarre la relation que j’ai avec Singapour. J’adore ce pays, j’y retournerais avec plaisir pour des vacances, et pourtant je suis farouchement anti-peine de mort et pour la liberté d’expression. Je crois que ce qu’on dit souvent sur les expatrié•e•s (qu’ils et elles vivent dans une « bulle » sans rien chercher à comprendre de leur pays d’accueil) est faux : j’ai énormément appris de mes années à Singapour, sur la religion, les relations sociales, et le fait qu’on a tendance à prendre nos libertés pour des acquis !

Le hit interplanétaire Love the way you lie de Eminem featuring Rihanna résume assez bien la « love-hate relationship » que j’entretiens avec cette petite île. Allez, je vous laisse, je vais chanter mes émotions dans un champ de blé, TMTC Eminem. (Trigger Warning : vidéo violente et très nulle.)

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Voici le dernier commentaire en date :

  • A. TwentyOne
    A. TwentyOne, Le 13 mars 2015 à 10h41

    Cet article m'a vraiment donner envie de découvrir cette ville dont je n'avais pas saisi jusque là le potentiel culturel. Une chose de plus à rajouter sur ma Bucket List ! :caprice:

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