Anita Sarkeesian explique le test de Bechdel

Anita Sarkeesian revient sur le test de Bechdel, qui avait suscité beaucoup de réactions sur le forum. Rappelons que ce test évalue la place des femmes dans les films.

Anita Sarkeesian explique le test de Bechdel

Souvenez-vous d’Anita Sarkeesian, la jeune féministe américaine qui édite des vidéos analysant la pop culture actuelle. Les réactions sur le forum avaient été assez variées, entre les pro- et les anti-Anita, et celles qui étaient globalement d’accord tout en émettant des réserves. En tout cas, chaque participante s’est efforcée d’émettre un avis réfléchi et argumenté, ce qui a été très intéressant !

Une Mad avait relevé ses difficultés pour trouver une série télévisée qui ne véhicule pas de clichés sur les femmes, en arguant que même les séries pour filles avec un libéralisme apparent sont en fait souvent problématiques : Gossip Girl consiste à perpétuer une vision rétrograde de la sexualité féminine et de l’importance de la « première fois », et Sex & the City, bien que mettant en scène un groupe de femmes fortes, aux personnalités variées et faisant carrière, tend à illustrer une supposée dépendance de la femme à l’homme (et ça vous fait pas penser à quelque chose ?).

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Les critiques, elles, ont principalement porté sur l’utilisation du « test de Bechdel ». Il s’agit de vérifier si :

  • un film comprend plus de deux personnages féminins,
  • qui ont un prénom,
  • et qui tiennent une discussion à propos d’autre chose que d’un homme.

Beaucoup d’entre vous, et c’est bien compréhensible, étaient ennuyées de voir certains de leurs films préférés disqualifiés. C’est le cas pour la trilogie du Seigneur des Anneaux, qui pourtant ne peut qu’être centrée sur les hommes, puisque inspirée d’anciennes mythologies… Idem pour Fight Club, super film par ailleurs, et lui aussi adapté d’un roman ; et puis True Grit, dont le personnage principal est pourtant une fille !

Ainsi, une autre Mad dénonçait l’« inutilité » et l’« aspect réducteur » d’un tel test, qui s’évertue à « autopsier » les œuvres artistiques et donc à créer des problèmes là où il n’y en a pas, plutôt que de « s’intéresser à de bons personnages et de bonnes histoires ».

Et bien Anita Sarkeesian, dans sa nouvelle vidéo pour Feminist Frequency, remet le couvert avec le test de Bechdel, et visiblement, vous n’êtes pas les seules à avoir émis ce genre de critiques sur ses analyses, puisque cette fois, elle pousse ses explications plus loin :

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(des sous-titres anglais puis français devraient être accessibles dans les jours qui viennent)

Son corpus est constitué des nominés aux Oscars pour le meilleur film. Anita réexplique le principe du test de Bechdel, et son importance : il met au jour un problème dans l’industrie du cinéma. Ses analyses sont nuancées, et elle explique pourquoi, selon elle, certains films à scènes ambiguës ne réussissent pas le test. Et elle précise bien qu’un film peut être très bon et intéressant malgré son échec au test.

Notre fierté nationale, The Artist, passe lui aussi à la moulinette, et est bien sûr éliminé. On pourrait argumenter que c’est un très beau film (cocorico), et qu’il se déroule à une époque où précisément, les rôles étaient stéréotypés aussi bien à la ville comme à l’écran. Mais ce n’est pas le propos du test d’évaluer un film ; il ne s’agit que d’illustrer l’état, à un moment donné de l’Histoire, de la production cinématographique en général (avec un échantillon de plusieurs films), à travers l’angle de la représentation féminine.

Anita propose ensuite d’ajouter une règle au test, afin d’éviter les cas d’ambiguïté : la conversation entre deux personnages féminins à propos d’autre chose que d’un homme devrait durer au moins une minute. Selon elle, c’est bien le temps minimum qu’on peut exiger afin que cette conversation ait une conséquence dans la résolution de l’intrigue.

Puis vient le passage le plus intéressant de cette vidéo (à 6:47), dans lequel elle semble se justifier des critiques lui ayant probablement été émises. Elle précise bien que la qualité d’un film ne relève absolument pas de sa réussite au test de Bechdel, puisque de nombreuses aberrations cinématographiques répondent à ses exigences, alors qu’une multitude de films super, eux, échouent au test.

Pour la paraphraser : le test de Bechdel n’est intéressant qu’en tant qu’outil utilisé pour évaluer l’institution qu’est Hollywood. Il sert à se faire un panorama de la production cinématographique, et non pas à entrer dans le détail de chaque film, si vous préférez.

Autre précision : un film qui réussit le test de Bechdel n’est pas forcément féministe : ce n’est quand même pas parce qu’un film accorde une importance à ses personnages féminins que des idées politiques sont nécessairement développées… Et inversement : un film qui échoue au test n’est pas forcément misogyne (et heureusement, sinon je devrais balancer tous les DVDs de mes films préférés !). C’est juste l’indicateur que les femmes y sont sous-représentées. Ni plus, ni moins.

Une question qui revient souvent est de savoir pourquoi on ne créerait pas un test de Bechdel inversé, afin de mesurer la représentation des hommes dans le cinéma. Pour Anita Sarkeesian, la réponse est simple : l’industrie filmique ne souffre d’aucun problème lié à la représentation ou à la non représentation de l’homme. Un tel test serait donc inutile.

Ou du moins, lorsqu’il s’agit de l’homme blanc. Le test a été adapté à l’évaluation de la représentation des gens de couleurs ; il s’agit alors de se demander si un film comprend au moins deux personnages de couleurs, parlant entre eux, à propos d’autre chose que d’un personnage blanc.

C’est là que La Couleur des Sentiments (The Help) entre en jeu. C’est un film centré sur des personnages féminins ; il réussit donc le test de Bechdel originel. Mais, bien qu’il ait pour sujet la ségrégation raciale, il ne réussit que difficilement cette nouvelle version du test ! Le conclusion implicite, c’est que lorsqu’on raconte l’acquisition des droits civiques par les gens de couleur, on ne peut le faire sans la présence d’un personnage blanc… Vous voyez les problèmes que ça implique ?

Pour Anita Sarkeesian, la conclusion est que l’écrasante majorité des producteurs, réalisateurs, etc. d’Hollywood sont des hommes blancs, et que ceux-ci racontent des histoires dans lesquelles eux peuvent se reconnaître. Et la conclusion que moi j’en tire, c’est que nous, Madmoizelles (ou Mesdames, si vous préférez), on ne doit pas reculer devant les obstacles et s’interdire d’investir les postes à responsabilités dans le monde du cinéma (ou de la science, ou du sport, ou de la presse, etc.), afin de parvenir à rééquilibrer les choses !

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Cléo.
    Cléo., Le 22 février 2012 à 20h58

    Voilà, indice de tendances thématiques si tu veux. Ça reste intéressant car bien argumenté et ouvrant sur une certaine vision / analyse de la société et de l'éducation américaines et occidentales je trouve. Pour moi elle ne dit pas "mais quel monde perverti de merde !" mais "attention, prenons du recul sur nos actes et pensées de temps en temps pour faire le point sur les clichés éculés qui finissent par devenir des lieux communs" mais on est d'accord qu'une sur-analyse entraîne une overdose et des non-sens, je ne trouve pas que ce soit le cas dans son travail / ces démonstrations.

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