Pourquoi le livre-journal intime « Burn After Writing » met le feu aux réseaux sociaux


Un livre de développement personnel dans lequel il n'y a que sa propre histoire à raconter : c'est le concept de Burn After Writing ! Numéro un des ventes de livres en France, le best-seller a une histoire un peu particulière, et en dit long sur nos besoins en 2021.

Pourquoi le livre-journal intime « Burn After Writing » met le feu aux réseaux sociauxBurn After Writing / Visuel fourni par le groupe Guy Trédaniel

Si vous trainez sur les réseaux sociaux, vous avez probablement repéré la mode littéraire du moment.

En France comme à l’étranger, le livre Burn After Writing de la britannique Sharon Jones est absolument partout sur TikTok, et se reconnaît d’un coup d’oeil : une couverture rose ou bleue (au choix) sur laquelle trône l’image d’une boîte d’allumettes, un titre évocateur, et des tweets élogieux.

Le phénomène Burn After Writing

Publié initialement en 2014 au Royaume-Uni, puis en 2015 aux États-Unis, l’ouvrage est sorti sans bruit : ses premières semaines en librairie étaient loin des tops des ventes.

Après quatre ans de calme, c’est avec un TikTok que tout s’accélère, celui de l’influenceuse Olivia Carmen Milan qui décrit ce livre comme  « le meilleur qu’elle ait jamais acheté ». Les réseaux la suivent : avec plus de 5 millions de vues sur le post et 1 million de likes, les ventes de Burn After Writing s’envolent.

@oliviacarmenmilanBest book I have ever ordered ##fyp♬ Now I drive alone past your street… – 🕯🌌🌜

Paru en France au mois de mars dernier, son démarrage hexagonal a été phénoménal : l’éditeur de la version française, le groupe Guy Trédaniel, affirme avoir écoulé les premiers 120.000 exemplaires imprimés en moins d’un mois… Des chiffres à la hauteur des tops ventes françaises de ces derniers temps, comme Toujours Plus de Léna Situation ou des romans de Marc Lévy et Guillaume Musso. Tout ça sans promotion dans les médias traditionnels… mais des centaines de milliers de vues chez les TikTokers francophones.

@meghane.toulouseBon beh go pleurer toutes les larmes de mon corps 🤦🏻‍♀️❤️ #burnafterwriting #fyp #ecriture #pourtoi♬ Stand up – Zeda

Burn After Writing, de quoi ça parle ?

Rangé dans les essais, Burn After Writing se présente avant tout comme un livre de développement personnel. Sa particularité ? C’est au lecteur ou à la lectrice d’en remplir les pages.

Décrit avec une pointe de mépris par certains médias français comme « un livre où il n’y a rien à lire », l’ouvrage est présenté en quatrième de couverture comme une invitation à jouer à « un jeu d’action ou vérité avec soi-même ».

La centaine de pages, séparées en trois parties correspondant au « passé, présent et futur », est remplie de questions qui amènent à l’introspection. « L’histoire de ma vie en trois phrases » ; « Top 5 des concerts de tous les temps » ; « Mon premier ami/amour/CD… » ; des listes de pronostics pour son futur ou des « aveux et confessions » : le but du jeu est de remplir toutes les pages avec honnêteté. L’autrice, une graphiste anglaise jusqu’ici peu connue, confie avoir créé ce concept en discutant avec sa fille adolescente.

Burn After Writing et les réseaux sociaux

Dès les premières pages, les « règles du jeu » expliquent au lectorat que l’ouvrage est un dossier noir. Un bien à remplir avec une honnêteté totale, pour être « le seul lieu où vous pouvez vous permettre de laisser tomber les masques », avant de faire en sorte que personne d’autre ne puisse jamais le lire. En le cachant, ou en le brûlant… D’où le titre.

Si le concept de journal intime que propose le livre est loin d’être une nouveauté, le marketing autour de celui-ci est cependant bien ancré dans le XXIe siècle.

Le pitch ? À l’heure où nous ne montrons que ce que nous choisissons de nous même sur les divers réseaux sociaux, Burn After Writing affirme se placer comme un « renversement de tendance ».

Prendre un stylo plutôt que son clavier devient, selon la plume de Sharon Jones, un acte radical. Écrire un journal « unique » à l’ère de la reproduction illimitée et instantanée devient gage de beauté réelle. Une ironie dont on ne se lasse pas de sourire, quand on sait que c’est l’affichage du livre sur les réseaux qui a fait son succès… Mais qui n’enlève rien à la sincérité que ses lectrices mettent dans l’expérience.

Ce que Burn After Writing dit de nous, en 2021

Je vais être honnête avec vous : le remplissage de Burn After Writing n’a pas eu sur moi l’effet vanté par les réseaux sociaux.

Peut-être parce que j’ai été gênée par des tournures de phrases tragiquement hétéronormées (« J’ai déjà embrassé une personne du même sexe » comme preuve d’un quelconque « côté sauvage », vraiment ?) , peut-être parce que mon lot de thérapies m’a déjà amenée à moult introspections, ou parce que j’ai déjà l’habitude d’utiliser l’écriture comme outil

Mais on ne peut pas s’empêcher, devant le succès de l’ouvrage, de s’interroger sur ce qu’il dit de sa cible, cette « femme d’entre 20 et 35 ans, hyperconnectée » selon l’éditeur français.

En pleine pandémie mondiale, dans une période où nous sommes privées de nouvelles expériences et où bon nombre d’entre nous confient avoir l’impression d’avoir mis leur vie en « pause », l’appel à la nostalgie et à revivre les grands moments de sa vie semble effectivement un bon moyen de tenir le coup.

Mais si nombre de critiques peu amènes à l’égard du livre déclarent que le « narcissisme de notre génération » est la clé son succès, on peut plutôt s’interroger sur le besoin auquel il répond.

Dans un monde où les femmes sont statistiquement plus susceptibles de se sentir illégitimes à prendre la parole, de se faire interrompre, mansplainer, harceler en ligne, et où leur temps de cerveau disponible est souvent monopolisé par la charge mentale et autres charges émotionnelles, le succès d’un livre qui oblige à s’asseoir et à penser à soi n’est-il pas plutôt la preuve les femmes ont, encore et toujours, besoin d’espaces où se raconter — avant tout à elles-mêmes — et qu‘à défaut de leur offrir, notre monde sait très bien comment leur vendre ? 

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Aïda Djoupa

Aïda Djoupa


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