Pourquoi ces parents se battent pour défendre l’instruction en famille


Un projet de loi du gouvernement veut interdire l'instruction en famille, sauf exceptions. Alors de nombreuses familles se sont mobilisées pour défendre une liberté de choix qu'elles jugent fondamentale, voici pourquoi.

L’école est tellement associée à l’enfance, qu’on oublie parfois qu’elle n’est pas un passage obligé pour les mômes.

En effet, seule l’instruction est obligatoire dans la loi française pour les enfants âgés de 3 à 16 ans. Les parents qui le souhaitent peuvent donc décider de ne pas avoir recours au système scolaire pour leur progéniture et de leur offrir plutôt ce que l’on appelle une « instruction en famille » (IEF) à la maison.

Environ 62.000 enfants seraient concernés selon le ministère de l’Éducation nationale.

Interdire l’instruction en famille pour lutter contre les séparatismes ?

Sauf qu’en octobre, le gouvernement a commencé à travailler sur un projet de loi « contre les séparatismes » (rebaptisé depuis : « confortant les principes républicains ») et que ce dernier prévoyait d’interdire l’instruction en famille « sauf exceptions ».

L’objectif affiché par le gouvernement était de lutter contre les écoles clandestines, le fondamentalisme religieux et de transmettre les valeurs de la République à tous les enfants.

Cette annonce a créé beaucoup d’inquiétudes chez les parents ayant recours à l’IEF et déclenché une large mobilisation : manifestations, pétitions, interpellations des élu·es, etc. On a donc demandé aux parents qui se mobilisent en ligne et dans les manifs de nous expliquer pourquoi ils se battent pour défendre l’instruction en famille.

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L’école ne convient pas à tous les enfants

Nombre d’entre eux ont commencé par préciser qu’ils n’étaient pas « anti-école », qu’eux-même avaient eu des scolarités plutôt classiques et bien vécues, mais qu’ils avaient décidé de faire un autre choix pour leurs enfants, comme Samuel, père de Gaspard – bientôt 3 ans – qui est derrière le compte Instagram @Samueletgaspard.

« La majorité des enseignants font un travail remarquable, mais ils sont dans un système que je considère violent, à la fois pour eux et pour les enfants (harcèlement, phobie scolaire…) et qui ne fonctionne pas bien, puisqu’il est très difficile de faire entrer chaque enfant dans le même moule. »

Comme lui, Anaïs et son mari ont jugé que l’école ne convenait pas à leur fille aînée et ont décidé de passer à l’instruction en famille quand elle était en CE1. Cette mère de trois filles, qui gère le compte instagram @les_instants_de_bonheur nous a raconté leur cheminement :

« Notre fille est hypersensible au bruit. Elle rentrait en pleurs le soir de l’école, en étant très fatiguée et anxieuse.

On a commencé à se renseigner sur les réseaux sociaux à propos de l’instruction en famille, on s’est beaucoup documentés et entourés de personnes qui avaient déjà franchi le pas, et on a fini par se lancer ».

L’instruction en famille pour rester en cohérence avec ses valeurs éducatives

Pour les parents que nous avons interrogés, l’instruction en famille n’est pas un choix par défaut, mais plutôt une envie d’être en cohérence avec leurs valeurs éducatives. L’illustratrice Lise Desportes qui a réalisé la bande dessinée Les jolis sauvages sur leur parcours IEF l’explique très bien.

« Depuis la naissance de nos enfants, on se posait plein de questions sur leurs apprentissages en les voyant grandir. Ils apprenaient tellement superbement seuls à marcher, à parler, etc, qu’on ne se voyait pas leur donner des contraintes.

On s’est dit que la liberté était le plus beau moyen d’apprendre pour eux, même si ça nous faisait hyper peur de se lancer là-dedans [NDLR : en-dehors des sentiers balisés de l’école] ».

Laisser les enfants libres de suivre leurs intérêts

Chez Samuel, l’instruction en famille est la continuité logique de leur mode d’éducation depuis la naissance de Gaspard.

« Pendant la grossesse de Léa (@jenesuispasjoli) on s’est beaucoup informé sur la parentalité et on a décidé de rentrer dans un schéma de pensée qui est de respecter au maximum l’enfant dans ses besoins et son rythme.

L’idée c’est de laisser l’enfant libre de choisir ce qu’il veut apprendre, de lui proposer des outils afin que son intérêt pour quelque chose entraîne des apprentissages. Le parent est un facilitateur et force de proposition, mais c’est l’enfant qui est le guide.

On parle « d’unschooling », une pratique libre et dénuée de toute pression, évaluations, ou attentes des parents. »

L’école à la maison ne convient pas à tous les parents

Tous les parents que nous avons interrogés nous ont bien précisé qu’ils avaient conscience que cette solution n’était pas forcément possible ou adaptée pour toutes les familles. Il faut en effet avoir les moyens financiers et humains pour pouvoir se mettre à la disposition des enfants sept jours sur sept.

Cela implique des changements de vie et de carrière parfois assez radicaux, et il vaut alors mieux que l’instruction en famille soit un projet de vie qui apporte aussi des satisfactions personnelles aux parents, comme dans le cas d’Anaïs.

« Mon mari est prof d’anglais à la base et moi j’avais démarré des études pour devenir prof des écoles avant la naissance de notre fille. Donc l’instruction en famille, ça correspondait à la fois à nos cursus et à nos valeurs. Pour nous, ça fait partie de l’éducation et c’est donc intéressant de pouvoir aussi participer à ça.

On a changé de vie professionnelle pour avoir une activité qu’on peut faire à la maison en tant qu’auto-entrepreneur et être disponible en journée.

C’est assez intense comme rythme puisque je me lève très tôt le matin pour pouvoir travailler avant qu’elles ne se lèvent, mais on s’éclate vraiment en faisant l’école à la maison. »

Se mobiliser pour conserver une liberté fondamentale

Si les enfants de Lise ont fini par retourner à l’école après quelques années d’instruction en famille, l’illustratrice (dont vous pouvez suivre le travail sur le compte instagram @liliaimelenougat) est toujours mobilisée pour défendre cette option.

« On a vécu les annonces du gouvernement comme un coup de poignard. C’est tellement une liberté fondamentale qu’on ne comprend pas pourquoi ce choix ne serait plus possible.

L’instruction en famille ça peut sauver des enfants de phobies scolaires ou de harcèlements, parce qu’ils auront eu l’opportunité pendant deux ou trois ans d’être retirés de l’école. Conserver cette solution c’est donc très important. »

Face à la mobilisation massive des familles et au risque d’inconstitutionnalité que poserait l’interdiction pure et simple de l’IEF, le gouvernement a déjà un peu revu sa copie depuis le mois d’octobre.

Le projet de loi présenté au conseil des ministres ce mercredi 9 décembre, prévoit ainsi d’encadrer beaucoup plus strictement l’instruction en famille en faisant de l’école la règle.

« L’instruction en famille doit être tout à fait exceptionnelle »

L’instruction en famille ne serait alors possible que dans des cas spécifiques et les parents devraient au préalable demander l’autorisation (et non plus se contenter d’une simple déclaration).

Ces exceptions « doivent être conformes aux droits de l’enfant », a indiqué le ministre de l’Éducation nationale Jean-Michel Blanquer. Elles concerneront « l’état de santé de l’enfant, son handicap (…) la pratique d’activité sportive ou artistique intensive (…) l’itinérance de la famille en France, (…) l’existence d’une situation particulière » si elle est justifiée par l’intérêt supérieur de l’enfant.

« L’instruction à domicile doit être tout à fait exceptionnelle. (…) Dans un certain nombre de cas, cela camoufle des structures clandestines salafistes. Cette réalité sociologique, nous voulons la regarder en face : c’est pourquoi nous mettrons en place un régime d’autorisation de scolarisation à domicile, et non plus une simple déclaration. »

Une réforme qui manque son objectif

Pour les parents que nous avons interrogés, ce projet de loi manque son objectif car les enfants sont déjà déclarés et les familles contrôlées dans le cadre légal qui régit déjà l’instruction en famille, comme l’explique Samuel.

« Il y a surement des gens qui mettent leurs enfants dans des écoles clandestines, et il faut lutter contre ça, mais je ne pense pas que ça soit des parents qui aient déclaré leurs enfants comme faisant de l’instruction en famille, ce sont plutôt des enfants qui ont disparu des radars.

Quand on fait de l’IEF, on déclare son enfant à la mairie et on est ensuite contrôlés tous les ans par les services municipaux et l’académie.

Si les contrôles ne sont pas suffisants, alors il faut les renforcer et donner plus de moyens aux inspecteurs, mais supprimer l’IEF ne résoudra rien. »

Samuel s’inquiète aussi de la stigmatisation que cette loi fait peser sur les familles musulmanes et des risques d’arbitraire que le nouveau régime d’autorisation soulèvera.

« C’est clair pour moi qu’il y a un caractère islamophobe dans cette mesure. Le gouvernement crée un petit filtre en amont pour pouvoir dire non et on ne sait pas sur quels critères, ni qui va prononcer les autorisations.

Quand on a commencé à interpeller des gens au gouvernement à propos de la mesure, on nous a fait comprendre à demi-mots qu’il ne fallait pas qu’on s’inquiète puisqu’on était blancs, non-musulmans, de classes moyennes et supérieures. Et que pour nous, ça irait… C’est d’une violence, c’est anti-démocratique ! »

L’instruction en famille, une manière de s’engager pour une société meilleure

Une préoccupation partagée par l’illustratrice Lise Desportes.

« Ce pointage du doigt des musulmans, il est hyper violent. Et puis, finalement soumettre à autorisation l’IEF est-ce que ce n’est pas presque pire que de l’interdire complètement ?!

Les familles sont déjà régulièrement contrôlées aujourd’hui, qu’est-ce qui pourrait permettre de dire qui est apte ou pas, avant même qu’elles ne commencent l’IEF ?

Je me demande si les musulmans auront encore le droit de faire de l’IEF, quelle que soit leur manière de pratiquer. J’ai peur qu’il y ait plein de jugements de valeur, selon comment tu es habillée pendant l’entretien par exemple. »

Lise, Samuel et Anaïs ont donc bien l’intention de continuer à se mobiliser pour défendre l’instruction en famille, afin que tous les parents qui le souhaitent puissent en bénéficier et transmettre chez eux les valeurs de la République : Liberté Égalité Fraternité.

Après tout, l’instruction en famille est pour beaucoup de parents un moyen de s’engager pour un monde meilleur, comme nous l’a redit Lise Desportes en conclusion.

« Beaucoup de parents font ce choix parce qu’ils pensent qu’élever leurs enfants ainsi les rendra meilleurs pour le futur. L’instruction en famille transmet des valeurs de cohésion et de coopération qu’on ne trouve pas toujours dans le système scolaire. Pour moi, c’est un choix qui enrichit la société. »

 

Clémence Boyer

Clémence Boyer


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