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Témoignages

Mon métier ? Faire baisser le nombre d’avortements dangereux !

28 sep 2021

Pauline a 31 ans, et un métier aussi peu connu qu’indispensable : elle dirige une plateforme internationale de soutien à l’avortement sécurisé. Voilà à quoi ressemble son quotidien.

Je m’appelle Pauline et j’ai 31 ans. J’ai grandi en Ardèche, fait mes études à Lyon, et je vis actuellement à Mombasa au Kenya.

Depuis quatre ans, je dirige une équipe de 15 femmes sur une plateforme digitale de soutien à l’avortement : safe2choose.org. Tous les mois, nous guidons gratuitement plusieurs milliers de personnes vers des informations et des services d’avortement sûrs, quel que soit leur pays. 

Un métier découvert presque par hasard

Après un bac scientifique, j’ai fait une école de commerce. J’avais envie de travailler à l’international, sans être sûre de ce que je voulais : au fond de moi, le rêve de l’humanitaire était ancré mais on me répétait sans cesse qu’il n’y avait pas de débouchés…

Petit conseil : n’écoutez pas les gens qui vous disent qu’il n’y a pas de débouchés.

Après cette école de commerce et un master en communication, en 2013, je suis partie faire un volontariat en Zambie et je ne suis jamais vraiment rentrée en France.

C’est mon master en communication qui m’a permis d’avoir mon poste actuel en ONG ; pour être honnête, vu que je gère un projet avec des budgets, une équipe, et des objectifs, mon parcours en école de commerce est très utile. Finalement, j’ai l’impression d’avoir pris une route parallèle, mais d’avoir atterri exactement où j’aurais dû !

« 25 millions d’avortement dangereux se produisent chaque année. »

Les aléas du travail en ONG

Pour mettre un pied dans le développement international sans expérience ou formation, j’ai dû accepter d’être volontaire ou d’être très peu payée les deux premières années de ma vie professionnelle. Grâce à mes parents, je n’avais pas eu à faire d’emprunt pour payer mes études, et j’avais un peu d’argent de côté grâce à mes boulots d’été ; j’ai totalement conscience du privilège que cela représente.

Pendant cette période, j’étais logée et nourrie par mes employeurs, et le petit salaire que je touchais me suffisait pour mon train de vie modeste.

Entre 2014 et 2016, j’ai travaillé sur plusieurs projets en tant que volontaire en Zambie, en Afrique du Sud et au Zanzibar. Puis, après avoir vécu en Tanzanie où j’ai été embauchée pour gérer les médecins internationaux volontaires qui venaient former les docteurs tanzaniens, je me suis installée au Kenya — pour des raisons personnelles (eh oui, l’amour…), mais pas seulement.

J’ai d’abord travaillé pour des ONG locales en tant que formatrice sur les violences basées sur le genre et la santé sexuelle et reproductive des ados, ce qui m’a permis de trouver mon poste actuel. Être basée en Afrique de l’Est est un atout : je suis au plus proches des partenaires et des communautés qui ont le plus besoin de nos services.

Il n’y a pas de Planning familial partout

En France, il y a le Planning familial. L’association est très connue, et on peut toujours en entendre parler à l’école ou par des proches. On peut les appeler, ou s’y rendre, en sachant qu’on nous donnera toutes les informations et options disponibles en cas de grossesse non désirée, ou de question liée à la sexualité et à la santé reproductive.

Mais à l’étranger, rares sont les services similaires — et encore plus rares sont les services similaires soutenus par l’État.

D’après l’OMS, 25 millions d’avortements dangereux se produisent chaque année, principalement en Asie, Afrique et Amérique latine. Le nombre d’IVG à risque est toujours corrélé avec le niveau des restrictions législatives envers les droits reproductifs et sexuels des femmes ; malheureusement, 64% des femmes dans le monde vivent dans des pays qui restreignent l’accès à l’avortement.

Cela les pousse souvent à avoir recours à des procédures non sécurisées, soit par manque d’options sûres, soit par manque d’informations.

La plateforme safe2choose, qu’est-ce que c’est ?

Mais aujourd’hui, avec 4,54 milliards de personnes ayant accès à Internet dans le monde, les choses sont différentes : une plateforme comme safe2choose peut se connecter au monde entier et rééquilibrer l’inégalité du droit à l’information.

safe2choose offre un site Internet sur lequel des conseillères en ligne offrent des informations sur tous les types d’avortement sécurisés (médicamenteux, aspiration, chirurgical) et orientent les usagères et usagers chez les professionnels et professionnelles de santé de confiance du réseau.

Illustration fournie par safe2choose
Illustration fournie par safe2choose

Un travail aux aspects multiples

Parce que je travaille avec des personnes du monde entier pour une plateforme en ligne, je fais une grande partie de mon métier en télétravail !

Au quotidien, mes missions sont organisées sur trois axes.

Premièrement, il y a le soutien en ligne : je gère une équipe de 7 conseillères internationales basées sur 4 continents et le logiciel de notre plateforme en ligne. Pour assurer la qualité du conseil, il faut constamment développer et améliorer nos protocoles médicaux, en collaboration avec des professionnelles de santé.

Le contenu que nous produisons doit aussi être le plus accessible et inclusif possible, ce qui peut passer par des pratiques diverses : l’automatisation de certaines conversations quand nous sommes hors ligne, la traduction de réponses dans d’autres langues, la création de vidéos médicales pour expliquer les procédures, ou la récolte de témoignagnes pour partager les histoires positives et empouvoirantes de l’avortement (car ce n’est pas toujours un regret ou une expérience triste, comme on aimerait nous le faire croire !)… 

« Certaines écoles de médecine ne forment pas aux IVG »

Ensuite, il y a le développement de partenariats. En effet, notre travail en ligne doit aussi être renforcé par le terrain ! Nous nous associons avec des professionnels et professionnelles de santé pro-choix partout où c’est nécessaire, mais pour cela, il faut d’abord les trouver, puis les former.

Car beaucoup d’écoles de médecine à l’étranger ne forment tout simplement pas aux IVG, seulement au traitement des fausses couches… Comme si les avortements n’existaient pas ! C’est une partie du problème, puisque cela pousse les femmes à avoir recours à des procédures non sécurisées et dangereuses.

De temps en temps, je quitte donc mon écran pour créer et animer ces formations en personne. Il m’arrive aussi de rencontrer des communautés de femmes pour sensibiliser à l’avortement sécurisé, surtout celles qui ont un accès limité à l’Internet et donc à notre site. 

« Tout comme montrer des tétons de femme, sur le web, parler d’avortement n’est pas une chose simple. Améliorer l’accès à l’information, c’est aussi se battre contre la censure. »

Innover, pour éviter la censure

L’avortement est un sujet sensible, sur lequel le discours est très restreint. Nos actions sont souvent attaquées ; pour nous faire connaître, nous ne pouvons pas tourner de spot publicitaire à l’ancienne. Il faut donc innover en permanence pour contourner les barrières.

Tout d’abord, nous devons maintenir et alimenter le site et créer du contenu comme notre podcast, des vidéos, webinaires, etc. Il faut aussi être très créative pour comprendre où les gens recherchent leur information santé et contourner les censures contre l’avortement.

On passe beaucoup de temps à brainstormer de nouveaux projets, comme lorsqu’on a créé notre île sur Animal Crossing pour sensibiliser et diffuser des informations (merci à la campagne de Joe Biden pour l’idée!). 

L’île safe2choose dans Animal Crossing, capture d’écran fournie par safe2choose
L’île safe2choose dans Animal Crossing, capture d’écran fournie par safe2choose

En tant que responsable, j’ai la chance de pouvoir passer d’un département à l’autre et de voir toutes les facettes de nos actions. Mais il faut aussi être honnête : mes journées sont surtout composées de réponses à des centaines d’emails et de réunion en visio à des horaires un peu décalées.

Les GAFAM sont-ils anti-choix ? 

Afin d’améliorer l’accès à l’information sur l’avortement, l’une de nos mission principale est de se battre contre la censure sur Internet. Car non, le Web, n’est pas un espace libre.

Nos amis des GAFAM — ce petit groupe composé principalement d’hommes blancs ultra-privilégiés — sont en maîtrise des informations auxquelles le reste du monde peut avoir accès. Tout comme montrer des tétons de femme, sur le Web, parler d’avortement n’est pas une chose simple.

On connaît déjà bien la position des États-Unis et leurs politiques sur l’IVG qui influencent les financements nationaux et internationaux avec la politique de Mexico ; malheureusement, en ligne, c’est la même chose.  

Depuis 2018, notre chaîne YouTube a été censurée plusieurs fois alors que nous partagions seulement des témoignages de personnes ayant eu recours à un avortement médicamenteux. Parfois, on se réveille et notre site se retrouve dans les toutes dernières pages de Google sans raison, alors que des sites anti-choix qui promeuvent des informations fausses et dangereuses continuent de proliférer sans aucunes sanction.

Compte Twitter de safe2choose / Capture d’écran
Compte Twitter de safe2choose / Capture d’écran

Ces phénomènes sont de plus en plus répandus contre les organisations pro-choix et leur réseaux sociaux. Certaines actualités récentes me redonnent un peu d’espoir cependant : citons GoDaddy qui déloge un site anti-coix ou Facebook qui interdit les pubs pour les fausses pilules inversant un avortement médicamenteux.

Mais il faut toujours rester vigilante.

Un métier qui amène à se remettre en question

Pour pouvoir s’épanouir et mener à bien ces projets, il faut être capable de se remettre en question de manière perpétuelle, notamment sur ses propres privilèges et sur les dynamiques culturelles, raciales, patriarcales structurelles que l’on peut perpétuer, même inconsciemment.

Il faut approcher le sujet de l’accès à l’avortement par le prisme de l’intersectionnalité, et c’est loin d’être facile. Je dois souvent me confronter à mes propres biais, parfois prendre des claques dans mon ego… Même si je suis loin de tout maîtriser, c’est un apprentissage et c’est enrichissant !

L’an dernier, pour me sentir plus à l’aise sur mon poste, j’ai aussi commencé un nouveau master en santé publique. Je ne sais pas si j’en avais un besoin indispensable, le terrain étant à mon sens le plus formateur, mais j’avais besoin de me sentir plus légitime dans mon milieu. Merci l’ennui du confinement, qui m’a fait sauter le pas !

Par le biais du travail, je peux aussi me former régulièrement sur les thématiques des droits des femmes, des droits reproductifs, des inégalité des genres, du féminisme.. Et aussi suivre des formations plus technique et médicales de conseillère en santé sexuelle et reproductive et de doula.

@safe2choose

Get in, we’re going to find access to safe abortions for everyone. #abortion #prochoice #safeabortion #prochoicewithheart

♬ Life Goes On – Oliver Tree

Le droit à l’IVG, le symbole de ma lutte féministe

J’ai la chance d’être vraiment passionnée par ce que je fais. Pouvoir soutenir plus de 3000 personnes par mois pour qu’elles puissent accéder à des soins de santé essentiels et reconnus comme des droits humains basiques par toutes les conventions internationales, c’est important ! Ça met un coup de pied dans le patriarcat, et ça fait du bien.

Grâce aux campagnes de sensibilisation et à certaines actions, nous pouvons aussi influencer certaines politiques locales.

Pour moi, la lutte pour les droits à l’avortement, c’est le symbole des droits des femmes contre les pressions patriarcales et religieuses. Chaque jour, je mets mon armure et je pars au front, et même si certains jours, cela peut être déprimant et frustrant, j’adore sentir que je fais quelque chose d’utile.

Bien sûr, faire changer la législation d’un pays peut prendre du temps. Mais savoir qu’aujourd’hui, grâce aux innovations digitales, nous pouvons pallier aux manquements des gouvernements pour apporter des services essentiels, c’est gratifiant !

Mon vrai bonheur c’est aussi de travailler avec un réseau de féministes du monde entier. Comme notre plateforme est internationale, notre équipe est basée sur tous les continents, et j’ai la chance, chaque jour, de discuter avec des femmes au Brésil, en Inde, au Sénégal, au Kenya, au Mexique, en Zambie, au Philippines, etc.

Ensemble, nous créons de nouvelles solutions pour soutenir le droit des femmes à accéder aux soins de santé sexuelle et reproductive. Mon seul regret, c’est qu’on ne soit pas ensemble au même endroit les vendredis soirs pour l’happy hour ! Parce que même si le travail en ligne a ses avantages, c’est vrai que c’est souvent difficile d’être seule devant son ordinateur.

Besoin d’informations sur l’IVG ?

Si vous souhaitez des informations sur l’avortement, visitez www.safe2choose.org/fr ou envoyez un email aux conseillères à l’adresse [email protected], sur Instagram, et n’hésitez pas à me contacter sur [email protected].

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On a hâte de vous lire !

Les Commentaires
1

Avatar de Kaktus
28 septembre 2021 à 21h43
Kaktus
Ce témoignage est tellement COOL ! Enfin, non. Enfin, ça dépend.
Non, bien sûr que ça n'est pas cool si on réalise que son poste est nécessaire à cause de la façon dont sont traitées les femmes dans la majorité des pays de cette planète. Mais il est vraiment intéressant et inspirant !
Déjà, sur le plan des droits des femmes. Les femmes qui vivent dans des pays où leurs droits sont menacés voire carrément inexistants et les femmes qui aident ces dernières sont tellement courageuses. C'est vraiment très intéressant de savoir ce qui peut se faire dans d'autres pays. J'ai conscience qu'un tel métier pourrait être détaillé encore plus mais le témoignage est quand même pas mal détaillé (versus d'autres témoignages qu'on peut trouver, que ce soit sur Madz ou partout sur le net) et c'est très appréciable. Sans jamais qu'on puisse réellement réaliser ce que ça implique, ça donne une certaine dimension concrète et je trouve ça chouette qu'on réfléchisse aux façons de lutter pour la santé des femmes ailleurs.
Mais également sur le plan professionnel. Je ne connais pas le système scolaire des autres pays mais en France, on nous parle très peu orientation, à part pous nous dire que "Hanlàlà, va falloir choisir votre orientation sinon vous allez rater votre vie et brûler en enfer". On sait qu'il existe des métiers comme médecin, coiffeur, avocat, plombier, enseignant, ainsi que les quelques métiers qu'on connait grâce à notre famille (et encore, avec parfois une idée erronée). Mais on a très peu conscience de tout ce qui existe et je trouve ça cool de mettre en avant ce genre de métier. Et on a aussi très peu conscience qu'il n'existe pas toujours une seule et unique voie pour exercer un même métier. En abordant comment elle en est arrivée là, ainsi que les formations continues (que ce soit des formations courtes ou carrément al reprise d'un Master), ça peut peut-être rassurer certaines lectrices.
Je me demande en revanche :
- Quid des femmes qui ne savent pas lire ? Car ok pour les 4,54 milliards qui ont accès à internet mais même en admettant que sur ces 4,54 milliards on ait une parité femmes/hommes (ce dont je doute mais je n'ai pas de preuve, seulement une impression), est-on sûres que ces femmes seraient en capacité de lire et de comprendre ? Quand je vois déjà les chiffres de l'illettrisme et de l'analphabétisme dans notre pays, j'ai un peu peur que dans des pays aux moyens moins importants, les chiffres soient pires. Y a-t-il des actions pour elles aussi ? Ou est-ce trop éloigné de l'objectif de sa structure et du coup, ce sont plutôt d'autres organismes qui s'en occupent ?
- Quelles connaissances et compétences acquises lors de son Master de Communication lui ont été utiles pour être embauchée au début ? Histoire de savoir ce qui peut être intéressant de mettre en avant quand on postule sans expérience dans l'humanitaire.
- Comment est-elle devenue formatrice en santé sexuelle avec un Master ni dans la formation ni dans la santé ? Ce n'est pas une remise en cause, c'est juste pour connaitre le chemin car ça semble super intéressant et ça pourrait encourager certaines personnes de savoir qu'on n'a pas forcément besoin d'un bac+5 en maïeutique pour faire ce genre de boulot.
- Quel Master de Santé Publique a-t-elle choisi et pourquoi celui-ci ? Et d'ailleurs, vu qu'elle le fait pour se sentir plus légitime, des gens (bénéficiaires comme professionnels) ont-ils déjà remis en cause sa légitimité lors de sa carrière ?
- Combien y a-t-il de personnes dans son équipe ? 15 ou 7 ? Car les deux sont écrits dans l'article.
[quote)Depuis quatre ans, je dirige une équipe de 15 femmes[/quote]
Premièrement, il y a le soutien en ligne : je gère une équipe de 7 conseillères internationales
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