« Je suis au bout du rouleau et nous ne sommes qu’au début de l’année »


Face à la deuxième vague de Covid-19, la France s'est reconfinée, mais pas les écoles, collèges et lycées que le gouvernement a laissé ouverts. Laissant leur personnel bien démuni face à des protocoles sanitaires inapplicables et à une multiplication des cas positifs.

« Je suis au bout du rouleau et nous ne sommes qu’au début de l’année »

« Vous avez repris le travail en présentiel devant vos élèves pendant que toute la France s’est reconfinée… comment le vivez-vous ? » À cette question simple posée la semaine dernière au personnel de l’Éducation nationale, nous avons reçu des dizaines de réponses inquiètes, en colère, fatiguées…

Nos lectrices qui travaillent dans les écoles, collèges et lycées restés ouverts en France malgré le confinement nous ont expliqué pourquoi elles jugeaient que le gouvernement avait mal géré la deuxième vague de Covid-19 dans les établissements scolaires.

Une prise de parole importante alors que les principaux syndicats de l’enseignement primaire et secondaire appellent à faire grève ce mardi 10 novembre.

Le manque de moyens face au COVID-19

La plupart des profs et CPE (Conseillère Principale d’Éducation) qui ont répondu à notre appel à témoignages le disent : elles étaient heureuses de retrouver les élèves en face à face, après un premier confinement difficile à vivre. C’est ce que m’explique Laura*, prof de physique-chimie en collège.

« J’adore enseigner, et avoir dû le faire à distance à été très dur. J’aime échanger avec les élèves, les voir évoluer, réfléchir, questionner… Ce dont on a besoin aujourd’hui ça n’est pas de fermer les établissements scolaires, c’est de leur donner des moyens. »

La jeune femme dénonce notamment la surpopulation dans les établissements qui empêche de mettre en place de la distanciation sociale pendant les cours, les récréations ou à la cantine. Mais aussi l’impossibilité d’aérer des salles dont les fenêtres ne s’ouvrent pas, les masques inadaptés et le gel hydroalcoolique en quantité insuffisante.

Sans oublier le manque de surveillants et de personnels d’entretien qui jouent un rôle crucial dans l’application des protocoles sanitaires.

Un protocole « impossible à suivre »

Un constat partagé par Amandine*,  jeune CPE dans un petit collège de campagne.

« Le protocole a été écrit par des gens qui n’ont pas mis les pieds dans un établissement scolaire depuis longtemps. Les directives sont impossibles à suivre tant par le manque de moyens humains que financiers. Nettoyer les salles tous les jours, le gymnase chaque soir, les toilettes, les tables, chaises, claviers d’ordinateurs… c’est impossible ! Nous n’avons que quatre agents de service.

On ne peut pas non plus respecter les règles de distanciation à la cantine. On tente tant bien que mal de faire en sorte que les élèves mangent avec ceux de leur classe avec un système de numérotation des tables et avec des règles strictes. Le tout avec un seul adulte de surveillance, car mon équipe de vie scolaire est elle aussi en sous-effectif. Et il faut désinfecter entre chaque service ? Impossible, sinon des élèves n’auront pas le temps de manger. Alors on court partout avec des lingettes pour désinfecter les tables avec l’infirmier scolaire. Bref, c’est beaucoup de stress et ça nous empêche de réaliser nos missions de CPE. Je suis au bout du rouleau alors que nous ne sommes qu’au début de l’année ! »

« Le moral et la motivation sont au plus bas »

Ce manque de personnel met vraiment en colère Agathe*, prof dans un collège REP (Réseau Éducation Prioritaire) qui ne comprend pas pourquoi le gouvernement n’a pas anticipé…

« Toute cette situation était prévisible, on aurait pu embaucher davantage de personnels d’entretien et d’éducation, comme ça a été fait dans d’autres pays européens. Chez les enseignant·es de mon collège, le moral et la motivation sont au plus bas. Nous recevons toutes les consignes au dernier moment et nous apprenons les nouveaux protocoles via les médias. On se sent abandonné·es et j’avoue ne pas me sentir rassurée pour ma santé ou celle des élèves. »

De nombreuses enseignantes nous ont raconté à quel point ces changements de consignes et annonces faites par médias interposés les avaient blessées ces dernières semaines, comme Caroline*, professeure de français dans un lycée de banlieue parisienne.

« J’ai passé une partie de mes vacances la boule au ventre, à tenter de digérer l’horreur de l’assassinat de Samuel Paty et à me demander comment j’allais aborder le sujet avec mes élèves, à tenter de réfléchir à la continuité pédagogique en cas de reconfinement puis à anticiper le protocole renforcé. Quand le ministre a retiré l’une après l’autre toutes les mesures qui auraient pu nous aider à préparer plus sereinement la rentrée [NDLR : comme l’annonce d’une rentrée décalée à 10h le lundi, avant de finalement rétropédaler], j’ai été très en colère ».

« Je ne me sens pas protégée par l’institution »

Au-delà de la peur du virus, c’est vraiment ce sentiment de ne pas être soutenue par sa hiérarchie qui crée du ressentiment chez Morgane*, CPE dans un collège d’Île-de-France.

« Je n’en veux pas à mon chef d’établissement qui a les consignes en même temps que nous. Il fait comme il peut de manière plus ou moins bienveillante, mais je suis en colère envers le rectorat et le ministre. Je ne me sens pas protégée par l’institution et j’ai peur qu’exprimer mon mécontentement puisse se retourner contre moi. »

La jeune femme pointe également des relations parfois tendues avec les parents.

« Je me suis déjà faite insulter deux fois cette semaine parce que les élèves ont mis plus de temps à sortir que d’habitude à cause du protocole. Je sais que tout le monde est à cran en ce moment, mais j’aimerais bien un peu plus d’indulgence, de bienveillance et de patience de la part des parents d’élèves. »

Passer en demi-groupes : une option intéressante

Ce que Morgane espère maintenant, comme l’écrasante majorité des personnes qui ont répondu à notre appel à témoignages, c’est le passage en demi-groupes, avec 50% des élèves à distance et 50% des élèves en présentiel, en alternance.

Ce mode de fonctionnement, déjà testé en mai-juin, peut désormais être mis en place dans les lycées, sans être — pour l’instant — obligatoire. C’est le ministre de l’Éducation Nationale, Jean-Michel Blanquer, qui a annoncé cette décision jeudi 5 novembre, après la tenue de plusieurs manifestations lycéennes pour protester contre les conditions sanitaires.

En attendant que les collèges (et écoles) puissent bénéficier d’une telle mesure, Morgane s’inquiète…

« Je ne suis pas favorable à une fermeture complète des établissements, parce que j’ai vu à quel point les élèves avaient souffert du confinement précédent. Mais j’ai peur de l’épuisement du personnel… En Juin, on se disait : il y a un mois à tenir, on va y arriver !. Là on se dit qu’il faut tenir jusqu’en mars, avril… »

*Les prénoms ont été modifiés

Crédit photo : Phil Roeder / Flickr

Clémence Boyer

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