Des personnes trans nous expliquent pourquoi le film « Un homme heureux » les inquiète


Faire une comédie sur la transidentité dans la lignée de Qu'est-ce qu'on a fait au Bon Dieu ? est-il la dernière fausse bonne idée du cinéma français ?

Des personnes trans nous expliquent pourquoi le film « Un homme heureux » les inquièteCatherine Frot dans "Momo" - Mars Films

Par respect pour l’identité de genre de Gabriel Harrivelle, cet article utilise le pronom « iel ».

Le tournage n’a pas encore eu lieu, mais le film fait déjà parler de lui. Pour l’instant, on ne sait pas grand chose d’Un homme heureux, si ce n’est qu’il s’agit d’une comédie dans la lignée de Qu’est-ce qu’on a fait au Bon Dieu ? et de La Cage aux Folles selon son distributeur, avec en tête d’affiche Fabrice Luchini et Catherine Frot. Jusqu’ici, rien d’exceptionnel — hormis le fait que les deux stars se donneront la réplique pour la première fois, sous l’œil de la caméra de Tristan Séguéla.

Un casting qui pose question

C’est plutôt le point de départ du film qui interpelle : le personnage de Catherine Frot annonce à son époux, Fabrice Luchini en maire conservateur d’une petite ville du nord de la France en campagne pour sa réélection, sa volonté de faire sa transition. C’est donc la question de la transidentité qui sera au cœur de l’histoire, avec l’actrice principale endossant le rôle d’un homme trans.

Si le film est déjà surveillé, c’est grâce à Pomme Ferron. Cette comédienne de 25 ans est en quelque sorte une lanceuse d’alerte. En novembre 2020, elle a passé le casting pour le rôle de Carole, une femme trans qui débarque dans la vie du personnage principal et qui va le conseiller et le soutenir dans son parcours.

En tant que femme trans elle-même, la lecture du scénario l’a mise profondément en colère : « Catherine Frot en homme trans, j’étais déjà un peu perplexe », confie-t-elle. Et de poursuivre :

« J’ai quand même accepté de voir le scénario et de passer le casting. Je me suis dit que le film se ferait de toute façon, autant que des personnes trans soient dedans. J’étais curieuse d’en savoir plus. Mais le scénario sous les yeux, je me suis dit “Je ne peux pas jouer ça, défendre ça, même pour de l’argent.” »

Si la production semble s’efforcer de recruter des acteurs et actrices trans pour les rôles de personnes trans, elle n’a pas complètement évité certains clichés transphobes, ni la mention du deadname du personne principal à chaque ligne du scénario (son ancien prénom — dont l’utilisation peut, dans des conditions réelles, peut être très violent quand on est une personne trans). Sur Twitter, la comédienne a listé tous les aspects problématiques qu’elle a repérés :

« Le problème, c’est qu’on continue de faire des films sur des transitions, en l’occurence ici sous le prétexte de l’humour, mais d’autres fois sous celui de l’émotion », explique-t-elle.

« On ne veut montrer des personnes trans que pour montrer des transitions, alors qu’on pourrait parler de plein d’autres choses. »

Si le film se fait selon elle, c’est surtout parce que les personnes trans sont le sujet tendance du moment et que l’industrie du cinéma y voit un bon moyen de faire des entrées.

Pomme Ferron a supprimé les extraits du scénario qu’elle avait postés, étant menacée de poursuites judiciaires par la production. Contactée par Madmoizelle, Albertine Productions n’a pas souhaité apporter de commentaires.

Marre des clichés sur les personnes trans

De façon générale, la comédienne regrette que la transidentité soit toujours traitée de façon aussi monolithique :

« La transidentité, ce n’est pas UN sujet, ça englobe plein de choses, il y a plein de récits possibles. Je pense à “Une femme fantastique” [de Sebastián Lelio, meilleur film étranger aux Oscars en 2018, ndlr], qui parle de la réception de la famille, de la transphobie… »

Pomme Ferron pointe aussi la façon dont on a longtemps montré les femmes trans :

« Il y a davantage de représentations aujourd’hui, mais elles ne sont pas toujours positives. Les femmes trans sont souvent utilisées comme plot twist, ou pour susciter le dégoût, parfois le rire. Elles sont des psychopathes ou bien des fantasmes. »

Du Silence des Agneaux à The Danish Girl en passant par Ace Ventura, le cinéma est truffé de représentations qui sont violentes pour les personnes trans, comme le démontrait le documentaire Netflix Disclosure.

Comprendre le cis gaze

C’est pour éviter ces nombreux écueils que Gabriel Harrivelle a monté Représentrans. Iel effectue un travail de consultant auprès des productions, afin que les personnages trans soient respectueusement écrits et incarnés à l’écran. Iel a par exemple collaboré à l’écriture du rôle de Max dans la saison 6 de Skam France !

Tout comme il y a un male gaze dans la représentation des femmes, un straight gaze concernant celles des relations gays ou lesbiennes, il y a aussi un cis gaze, un regard des personnes cisgenres sur les personnes trans au cinéma, théorisé par Galen Mitchell et Julia Serano. Gabriel Harrivelle insiste :

 « Ce regard, on le subit au cinéma mais aussi dans notre quotidien, chez le médecin, à l’école, au boulot. Ce n’est pas forcément un regard malveillant, mais il nous enferme dans des normes, il est nourri de toutes les représentations précédentes sur lesquelles les personnes trans n’ont pas eu de contrôle. »

Essayer de changer l’industrie du cinéma

À travers son travail de consultant, Gabriel Harrivelle veut non pas empêcher les productions de montrer des histoires avec des personnages trans, mais plutôt les sensibiliser, les amener à déconstruire leurs propres préjugés — dans l’écriture, dans la réalisation, dans les castings…

« Je ne suis pas là pour censurer. Ce que j’apporte, c’est une conscience des mécaniques de ce regard cisgenre. Ce qu’on voit au cinéma, ce sont souvent les mêmes choses : les transitions, les opérations, les réactions des proches. »

Kay Garnellen, comédien et trans, a été auditionné pour un rôle dans Un homme heureux. Tout comme Pomme Ferron, il sait que ce projet va se monter quoi qu’il arrive. « C’est une première étape de visibilité », estime-t-il. Certes, pas parfaite, mais qui peut participer à améliorer les choses, selon lui.

« Il y a d’un côté ce que j’aimerais voir moi, c’est-à-dire un film respectueux fait par des personnes concernées, et ce qu’on peut obtenir aujourd’hui dans une industrie du cinéma où il n’y a pas de réals ou de scénaristes trans aux commandes. Le film va toucher des personnes qui n’ont jamais vu ou entendu parler d’un mec trans. »

L’acteur espère aussi que derrière cette comédie, d’autres films pourront émerger, trouver des financements, et ainsi que d’autres histoires, d’autres points de vue soient enfin visibles.

Une affaire de contexte

Au vu du pitch d’Un homme heureux, Gabriel Harrivelle s’interroge sur la façon dont le film va créer de l’empathie avec le grand public. Iel dresse un parallèle avec une autre comédie, Gazon maudit, qui montrait, chose rare en 1995, des lesbiennes.

« Dans “Gazon maudit”, Alain Chabat jouait avec énormément de finesse cet homme détestable, sexiste et homophobe. Grâce à son personnage, on était du côté de celui de Josiane Balasko, qui jouait une lesbienne butch. Aura-t-on autant de finesse avec Fabrice Luchini pour dénoncer la transphobie de son personnage ? »

Il insiste aussi sur le contexte de diffusion d’une œuvre : diffusé aujourd’hui, le film de 1978 La Cage Aux Folles n’aurait probablement pas le même accueil de la part des hommes gays…

Un homme heureux relance un débat perpétuel pour les minorités : toute visibilité est-elle bonne à prendre ? Si les personnes trans qui s’expriment sur cette comédie à venir ne sont pas forcément toutes d’accord, elles se rejoignent néanmoins sur un enjeu : tant que les personnes trans n’auront pas davantage d’opportunités de se voir au cinéma ou dans les séries françaises, un film à lui tout seul ne pourra pas remplir toutes les attentes en termes de représentations.

À lire aussi : 7 films à thématiques LGBT pour célébrer la journée mondiale contre l’homophobie et la transphobie

Maëlle Le Corre

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Commentaires

Serenndipity

Je suis mitigée par rapport à ce film. D'un côté c'est clair que ce sera sans doute très caricatural et faux. De l'autre, quand je vois les succès au box office français ou les prime time de TF1 (dernièrement "les enfoirés" avec Patrick Bruel et Carla Bruni :lol:), ça me rappelle que le public français c'est apparemment des ménagères de moins de 50 ans de province et des vieux tontons racistes. Et donc pour ces gens-là un film avec des acteurs "populaires" qu'ils (re)connaissent qui parlent de transidentité, c'est déjà leur faire reconnaître sa réalité. Si comme "potiche" ou "qcq on a fait au bon dieu?" ça peut être un début de sensibilisation, c'est déjà pas mal. Parce que je ne pense pas que malheureusement sans ce genre de films, ce public irait voir un film sur le sujet. Alors qu'il y a une petite chance que ce soit une porte ouverte pour d'autres films plus sensibles et plus vrais (et pourquoi pas une petite remise en question de certains).
 

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