Un couvre-feu pour les adolescents, en France, en 2018, ça me choque

Un couvre-feu pour les mineurs de moins de 17 ans a été instauré à Colombes. Mathilde n'est pas d'accord avec cette mesure, et t'explique pourquoi.

Un couvre-feu pour les adolescents, en France, en 2018, ça me choque

La municipalité de Colombes, dans les Hauts-de-Seine, a instauré un couvre-feu pour les mineurs de moins de 17 ans non-accompagnés dans trois de ses quartiers, entre 22h et 6h du matin, comme le relate Le Parisien.

Un arrêté de mise en place de ce couvre-feu a été signé ce 12 juillet 2018 par la maire, Nicole Gouéta, membre du parti politique Les Républicains.

Pourquoi Colombes installe-t-elle ce couvre-feu ?

Cette mesure s’appliquera à trois quartiers dits « sensibles » de la ville de Colombes, pour les vendredi, samedi et dimanche soirs ainsi que durant les vacances scolaires ; ce jusqu’au 31 décembre 2018.

L’arrêté devrait permettre à la police de contrôler les mineurs ne respectant pas le couvre-feu, et de les ramener au commissariat, même sans flagrant délit de délinquance.

Selon France Bleu, le chef de la police municipale a indiqué :

« On a des statistiques très conséquentes avec beaucoup d’interventions qui impliquent des mineurs. Le gros des infractions auxquelles nous sommes confrontés sont commises par des 15-17 ans. »

Ce n’est pas la première fois qu’un tel dispositif est mis en place à Colombes, puisqu’en octobre 2016, un couvre-feu avait été instauré pour les mineurs de moins de 16 ans.

La ville avait dû y renoncer après que la Ligue des Droits de l’Homme a saisi le tribunal administratif.

Celui-ci avait indiqué :

« Le nombre peu élevé en valeur absolue de délits commis par des mineurs de moins de 16 ans […] ne saurait justifier les restrictions apportées à la liberté d’aller et venir des mineurs. »

La liberté de circulation est inscrite dans la Déclaration universelle des droits de l’homme

Qu’est-ce qui a changé depuis, et qui justifierait ce nouveau couvre-feu qui inclut en plus les mineurs de moins de 17 ans ?

De ce que j’en comprends, ce serait lié aux statistiques des actes de délinquance commis par des mineurs. Colombes serait touchée par des règlements de compte et des trafics de drogue, mettant en péril la sécurité de ses habitant·es.

Cependant, cette mesure restrictive me dérange profondément.

Je m’explique : la liberté d’aller et venir, ou liberté de circulation, fait partie des droits inscrits dans la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948. Comme l’explique le site internet Vie Publique, « les déplacements des citoyens sur le territoire national ne font en principe l’objet d’aucun contrôle, et la circulation y est parfaitement libre ».

Certes, « en principe » sous-entend la possibilité qu’il y ait des exceptions, notamment pour des raisons de sécurité. Mais la libre circulation reste une notion primordiale.

Les seuls exemples de couvre-feux que j’avais en tête lorsque j’ai appris cette information étaient liés à des dictatures en Amérique Latine, de par ma formation d’hispaniste. Comme ce cas-ci est loin d’être similaire, j’ai cherché d’autres exemples, en France.

Parmi les plus marquants, j’ai trouvé ceux liés à la bataille d’Alger, ou encore celui qui a fait suite à la déclaration d’un état d’urgence lors des émeutes de 2005 dans plusieurs banlieues françaises.

J’ai aussi appris que des couvre-feux avaient parfois été mis en place par certaines municipalités, à l’encontre des mineurs de moins de 13 ans, la plupart du temps entre 23h et 6h. Cela se rapproche déjà plus de ce qui est instauré à Colombes.

Qu’est-ce que c’est, des « statistiques très conséquentes » ?

À présent que j’ai un peu plus de contexte, j’essaie de mieux comprendre et intégrer ces informations. Mais… je ne trouve toujours pas ce couvre-feu justifié.

Sous quel prétexte est-il possible d’interdire à toute une classe d’âge de se déplacer ? À moins d’une guerre ou d’un état d’urgence ponctuel, j’ai du mal à le justifier. Et même dans ce cas, il serait difficile pour moi de l’accepter.

Ici, même sans état d’urgence, cette mesure semble répondre à un problème de sécurité. Toutefois l’argument chiffré donné par les forces de l’ordre ne me convient pas.

Pour rappel, le chef de la police de Colombes a affirmé « On a des statistiques très conséquentes avec beaucoup d’interventions qui impliquent des mineurs ». Ok, je veux bien croire qu’une proportion importante des actes de délinquance soit commise par des mineurs.

Mais quid du chiffre inverse ? Sur la totalité des mineurs de moins de 17 ans résidant à Colombes, quelle proportion commet des actes de délinquance ? Si 25% des mineurs vivant à Colombes commettent des délits, cela justifie-t-il de priver de leur liberté les 75% restant ? Je suis certaine que non.

Priver toute une classe d’âge de liberté, parce que « vouléjeunes »

Un autre point qui me met mal à l’aise face à cette décision est son aspect punitif envers les jeunes. Parce que ce sont « vouléjeunes » qui commettez des actes de délinquance. Ce sont « vouléjeunes » qui êtes privés de liberté.

Pendant les week-end et les vacances scolaires, vos moments de repos, parce que « vouléjeunes ».

Est-ce que si les vieux de Colombes décidaient de monter des braquages en série, il y aurait un couvre-feu pour les plus de 60 ans ? Est-ce qu’on pourrait interdire aux quarantenaires de sortir de chez eux le soir, parce qu’ils se sont mis à trafiquer de la beuh en masse ? Probablement pas, parce que cela choquerait.

J’en ai clairement marre du jeunisme créé par un paternalisme mal placé. J’ai le sentiment qu’on interdit aux jeunes de sortir pour qu’ils ne fassent pas de conneries, parce que les pouvoirs publics ne sont pas capables de gérer ces conneries.

Plutôt que de mettre en place un système punitif qui pénalise tout le monde, pourquoi ne pas se tourner vers des mesures préventives ? Et non, un couvre-feu n’est pas préventif, je pense plutôt à des mesures d’éducation, à proposer des occupations pour ces jeunes visiblement ingérables.

Si la prévention est trop difficile à assurer, pourquoi ne pas demander des renforts pour les forces de police, et ainsi pouvoir assurer la sécurité sans restreindre la liberté des Colombiens ?

Passer du temps dans la rue, c’est vivre

Parce que passer du temps entre amis dans la rue, c’est vivre. C’est normal. J’ai souvent passé des soirées avec mes potes, dehors, quand j’étais au lycée. On trainait tard le soir, surtout pendant les vacances, surtout durant l’été.

C’est agréable, de faire ça. Jeunes et vieux, nous sommes nombreux et nombreuses à le faire. On « traine », on « se cale », et c’est cool. Je trouve profondément injuste de priver les jeunes colombiens de cette possibilité.

D’ailleurs, dans son article, Le Parisien relate des réactions d’habitants de Colombes face à cette mesure.

D’abord de la part d’une femme en faveur de celle-ci, qui affirme :

« Je suis entièrement d’accord. Les enfants de 7-8 ans n’ont rien à faire dehors. »

Peut-être, sauf que ce couvre feu s’applique aux mineurs de moins de 17 ans. Et le cas n’est pas du tout le même. À 8 ans, on n’a pas l’occasion de « trainer entre potes ».

Une autre personne explique :

« Je suis pour cet arrêté. Mais s’il y avait plus d’activités pour les jeunes la journée, ils rentreraient se coucher le soir. »

On touche peut-être un point. Peut-être que ce couvre-feu n’aurait même pas lieu d’être envisagé si les pouvoirs publics faisaient de la jeunesse une véritable priorité.

Peut-être que nous trainerions moins entre potes, désœuvrés, si on nous proposait des occupations. Peut-être que ces jeunes délinquants ont besoin qu’on s’occupe vraiment d’eux.

Mais visiblement, la priorité est d’agir de manière visible, pour rassurer la population sans remédier à la base du problème, quitte à restreindre les libertés.

Or pour moi, il faudra au moins une guerre pour que je me plie à de telles règles. Entre ma sécurité et ma liberté, je sais ce que j’ai choisi de privilégier.

Qu’en penses-tu ? Comment te positionnes-tu face à cette décision ? L’idée d’un couvre-feu te semble-t-elle pertinente ?

À lire aussi : En Inde, les étudiantes se rebellent contre le couvre-feu sur les campus

Mathilde Trg

Mathilde Trg

Relectrice « zéro faute » hors-pair, Mathilde est aujourd’hui l’interlocutrice des maisons d’édition désireuses de faire connaitre leurs œuvres sur madmoiZelle. Elle est aussi obsédée par les e dans l’o (œ) que par Orelsan (à toi de juger ce qui est le plus grave), et prononce les noms espagnols avec l’accent.

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Commentaires

skippy01

C'est toujours pratique, les boucs émissaires pour maquiller une incapacité à gérer un problème.

Appelons un chat un chat, c'est totalement du fascisme. Punir l'entièreté d'une catégorie de personnes sous prétexte que des gens malfaisant en faisaient partie, c'est précisément ce que font les régimes dictatoriaux. J'espérais vraiment me tromper en pensant qu'on est en train de commettre les même bêtises que les allemands d'il y a 85 ans, mais parfois, j'aime pas avoir raison.:erf:
 

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