J’ai dû me libérer de ma sœur jumelle, et des préjugés qui nous entravaient

Melissa a 21 ans, et toute sa vie, elle a été comparée à sa sœur jumelle. Elle raconte son parcours du combattant pour se trouver elle-même, en se détachant des étiquettes collées par les autres.

J’ai dû me libérer de ma sœur jumelle, et des préjugés qui nous entravaient

Avoir une sœur jumelle ou un frère jumeau, ça peut être très cool et en même temps compliqué à gérer. Il existe autant de relations différentes que de couples de frères et sœurs jumelles.

Personnellement, j’ai beaucoup été comparée à ma sœur. On m’a beaucoup définie en fonction d’elle, et ce avant même que je ne me définisse moi-même.

J’ai développé de nombreuses pensées limitantes du type « je ne suis pas celle qui fait ça », « je ne suis pas celle qui est comme ça ».

Et le fait d’être sans cesse ramenée à ma gémellité m’a longtemps fait me sentir incomplète.

Avoir une sœur jumelle : une comparaison permanente

Je ne suis pas belle. Elle l’est. Je ne suis pas créative. Elle l’est. Je n’ai aucun talent artistique. C’est elle l’artiste.

Je ne suis pas douée avec les autres. Elle est celle qui est sociable. Je n’ai pas le droit de me révolter ou d’échouer. Elle est la cancre, la rebelle.

Je ne me mets pas en colère, je ne suis pas sportive. C’est elle qui se met en pétard, elle qui court des marathons.

Je ne peux pas être ce qu’elle est. Chacune ses compétences, sa propre sphère d’expertise, son domaine réservé.

Je suis studieuse, bonne à l’école, elle a des amies, un bon relationnel.

Dans notre couple de jumelles, je suis celle qui est responsable, tandis qu’elle est ma porte ouverte sur le monde extérieur.

J’étais la détentrice des clés de l’appartement quand on rentrait du collège, et elle du téléphone, pour pouvoir communiquer avec le monde des autres.

Elle est le soleil, je suis la lune.
Elle est le feu, je suis l’eau.
Elle est le rouge, je suis le bleu.

Être le bleu ou le rouge, le feu ou l’eau n’est pas un problème en soi. Aucune couleur, aucun élément n’est mieux qu’un autre.

Ne pas pouvoir être le rouge ou le feu quand j’en ai envie, si j’en ai envie, c’est ça le problème.

Avoir une sœur jumelle : n’exister qu’à travers elle

« Complémentaires », c’est ce que les autres disent que nous sommes. Des jumelles complémentaires, avec des personnalités qui se répondent.

Seules, nous sommes incomplètes, mais à toutes les deux, ensemble et seulement à cette condition, nous pouvons nous sentir entières.

Heureusement, on était souvent ensemble et on pouvait compter l’une sur l’autre pour nous apporter ce dont on manquait.

À elle je donnais de l’aide pour les devoirs, à moi elle offrait la possibilité d’avoir des amies et un semblant de vie sociale.

Elle était mon soleil, mon feu, la lumière rouge orangée qui illuminait mes journées. J’étais la lune, l’eau, la douce lumière qui veillait sur nos nuits bleutées.

Comme les astres dans le ciel, on se relayait et sans l’une d’entre nous, le monde s’arrêterait de tourner.

Avoir une sœur jumelle : s’affirmer et se perdre soi-même

On a dit beaucoup de choses sur nous. On nous a définies toujours l’une en fonction de l’autre et on s’est retrouvées noyées dans une mer de comparaisons.

Recluses derrière les étiquettes collées de force sur les pages blanches de nos fronts.

Des étiquettes pour avoir des repères, pour ne pas se perdre dans le chaos identitaire auquel la gémellité semble confronter les autres.

Parfois, on essayait d’expliquer, de mettre de la clarté dans ce que nous-mêmes on ne parvenait pas bien à comprendre.

Expliquer que parfois, on pouvait être pareilles, réagir de la même manière, avoir le même avis.

On pouvait même être ce qu’ils disaient de l’autre, être ce qu’on n’était pas censées être, être ce mot posé sur l’étiquette du front d’en face.

Elle, travailleuse, moi révoltée, moi plus sociable et extravertie, elle plus solitaire.

Mais c’était compliqué à expliquer, le fait qu’on pouvait être une chose et son contraire, selon l’heure de la journée, selon les phases de vie, selon l’humeur du moment !

Et moi-même je ne comprenais pas bien comment tout ça fonctionnait…

Alors j’ai abandonné. Longtemps, j’ai renoncé à la possibilité d’être qui je voulais être.

J’ai fait confiance aux autres, qui semblaient savoir mieux que moi-même qui j’étais et je suis devenue cette fille lunaire, liquide et bleutée, cette fille toujours calme, introvertie et studieuse qu’ils voyaient en moi.

Ma sœur jumelle est devenue mon ennemie

Les années ont passé, on a commencé à « faire notre vie » chacune de notre côté. Éloignée du soleil, du feu, de la lumière, de liquide, je suis devenue inconsistante.

De bleutée j’ai viré au translucide.

J’ai figé mon identité. Je l’ai réduite aux étiquettes piégeuses vissées sur mon front et ce faisant, j’ai perdu des parts de moi-même : la moitié de l’univers, tout ce qu’elle était et que je ne pouvais pas être, à cause d’elle.

« À cause d’elle ».

Le monde, la société, les autres, avec leurs comparaisons, leurs simplifications, et leurs besoins de repères stables ont fait de ma sœur jumelle une ennemie.

Ma jumelle est devenue celle qui m’empêche d’exister par moi-même, celle qui m’empêche d’être qui je veux, qui m’interdit l’accès à certains adjectifs, couleurs, comportements, parce qu’ils n’appartiennent qu’à elle.

J’ai dû m’éloigner. Couper les ponts, mettre de la distance, l’oublier quelques temps pour découvrir qui j’étais, sans elle, sans celle qui est censée être pour toujours ma « moitié ».

Ce miroir épuisant et limitant dans lequel je voyais sans cesse son visage et qui me renvoyait une image limitée de moi-même, j’ai dû le briser.

Me sentir belle, être créative, artiste, sociable. Me révolter, échouer, me rebeller, être en colère, être sportive…

Ces attributs, adjectifs, traits de personnalités, comportements n’ont aucune propriétaire, pas plus que le calme, l’introversion, le besoin de solitude ou la capacité à travailler ne m’appartiennent.

Je suis jumelle, mais je suis moi avant tout

Je suis jumelle mais je n’ai pas besoin de ma sœur pour me sentir complète, entière.

Je suis jumelle mais je ne veux pas renoncer à la moitié de l’univers, cette moitié qui serait son domaine réservé à elle.

Je suis jumelle mais, avant tout, je suis moi. Une personne à part entière, libre d’être qui elle veut et de s’approprier tous les adjectifs de la Terre.

En écrivant ces mots, je décolle les étiquettes limitantes qui m’empêchent l’accès à des parts de moi-même, j’allège le poids des comparaisons et je retrouve la page blanche de mon front.

Cette page blanche libre d’accès à tous les attributs du monde, libre d’accueillir l’univers, cet univers qui me fait me sentir entière.

J’espère que ce texte pourra permettre aux nombreuses personnes qui comparent des jumeaux et jumelles de prendre conscience de l’impact que ces remarques en apparence anodines peuvent avoir.

Pour casser un peu les fantasmes et l’idéalisation d’une telle relation.

À lire aussi : Lettre d’amour à ma grande sœur qui m’a tant aidée à grandir

Commentaires

Ahn

J'ai été du côté de celles qui comparent... merci de m'avoir fait comprendre que ça peut faire du mal.
J'ai eu un peu la même chose avec mon frère, mais je pense que le niveau de comparaison est très loin d'être le même que pour des jumeaux!
 

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