Virgin Suicides et sa moiteur lascive — Du livre à l’écran

Virgin Suicides est un film de Sofia Coppola, rapidement devenu culte, mais c'est avant tout un roman par Jeffrey Eugenides. LadyDandy compare les deux oeuvres !

Virgin Suicides et sa moiteur lascive — Du livre à l’écran
Cet article est le premier d’une nouvelle série, Du livre à l’écran, comparant des oeuvres littéraires à leurs adaptations filmées. En espérant que ça vous plaise !

Sofia Coppola est aujourd’hui une réalisatrice reconnue et n’a plus vraiment à faire ses preuves. Elle est hype, connaît tous les acteurs/artistes, moitié fils de, moitié hipsters, et surtout, elle a réalisé d’excellents films même si, personnellement, je suis loin d’adhérer à ses derniers longs-métrages.

Mais revenons sur son premier bébé et plus particulièrement sur le travail d’adaptation qui a été fait avec Virgin Suicides.

Une question sans réponse

Jeffrey Eugenides n’est pas un romancier prolifique : avec ses trois romans en tout (et je les recommande tous), on voit qu’il prend le temps de mûrir ses œuvres et le résultat est à la hauteur. Même si le film est peu ou prou culte et que je pense que vous connaissez tou-te-s l’histoire, voici un petit résumé du roman Virgin Suicides !

Le narrateur est pluriel : il s’agit d’un groupe d’adolescents qui vivaient dans le même quartier à l’époque des événements, et racontent à posteriori les suicides des sœurs Lisbon. La plus jeune, Cécilia, met fin à sa vie la première ; un an après, ses sœurs suivent.

Complémentaires, ces filles incarnent des idées plus que des personnes tangibles : Cécilia est la rêveuse mystique, Lux la dépravée en mal d’amour, Bonnie la pieuse dévote, Mary l’élégante et Thérèse l’érudite. Le roman se construit comme une enquête à rebours et compte beaucoup d’observations et d’anecdotes sur la vie du quartier, mais malgré l’apparente légèreté de ces digressions, l’ambiance demeure extrêmement pesante.

L’éternel féminin, ce grand fantasme qui emprisonne les sœurs Lisbon, est une des grandes thématiques du roman. Elles sont en effet prisonnières à la fois d’une mère castratrice qui étouffe leur féminité naissante dans des robes-sacs, mais aussi du regard des autres et notamment de leurs jeunes voisins qui, chevaliers servants imaginaires, les fantasment sans parvenir à vraiment les différencier et surtout, sans les connaître.

Car finalement, le roman n’explique pas leur suicide. Il égrène les anecdotes qui rythmèrent la vie des sœurs comme les narrateurs recueillent leurs grigris dérisoires, leur donnant un sens et une profondeur, nous incitant à creuser les éléments les plus anodins… et pourtant, jamais les pièces du puzzle ne s’emboîtent correctement pour expliquer la situation.

Autre mystère sans réponse : qu’a fait Josh Hartnett pour mériter une telle coupe de cheveux ?

Un film ultra-fidèle

Au niveau du scénario, je n’ai vraiment pas grand-chose à redire à l’adaptation de Virgin Suicide. Des coupes nécessaires ont été faites pour adapter l’histoire à un autre médium mais les grands traits du récit et sa construction sont respectés. Certaines scènes se retrouvent presque au mot près dans les déplacements des personnages, les accessoires, les décors, les répliques… Et si les gamins du coin n’espionnent plus leurs voisines depuis une cabane dans un arbre, c’est une modification vraiment dérisoire.

On retrouve aussi l’étrange absurdité qui parsème le roman, l’arrosage automatique qui se déclenche après le suicide de Cécilia, la grève des croque-morts, le passage secret du mafieux du coin…

Je regretterai peut-être la rapidité de certains passages qui rendent l’ensemble plus anecdotique. J’aurais aimé que l’adaptation aille plus loin, rentre dans les détails comme le fait le roman qui lui est, à mon avis, supérieur. Mais je pense qu’hélas, le médium du film nécessite qu’on survole et ne peut se montrer aussi exhaustif que le livre.

C’est pas grave… dans le film il y a des licornes… LICORNES ! Yay !

La moiteur de Jeffrey Eugenides VS l’univers éthéré de Sofia Coppola

Le film peine à retranscrire ce qui fait selon moi la grande force du roman : son odeur. Tout au long du livres, on est perpétuellement assaillis au niveau olfactif.

On baigne dans les odeurs, on sent les règles, la sueur, le sexe, les parfums entêtants, fruités, le hasch que Trip prend dans sa voiture et qui annonce le suicide de Lux dans le garage familial… Et tout cela mène à la conclusion logique de l’asphyxie finale, quand la pollution transforme le lac en marais et répand son odeur à travers la ville avec cette image frappante des jeunes débutantes portant des masques à gaz.

Alors bien sûr, le scénario du film a ajouté certains éléments pour suggérer cette moiteur : on a une plus grande insistance sur les images de jardins luxuriants, des arbres des environs qui finissent coupés, avec en parallèle le père Lisbon qui parle aux plantes et évoque leur photosynthèse…

Le roman, lui, insiste moins sur ces détails parce qu’il n’en a pas besoin. Du début à la fin, on stagne dans des odeurs féminines, étouffantes, du parfum du savon à la pourriture de la maison, sans parler des mouches poissons qui s’abattent sur la ville pendant l’été.

 Par opposition, le film joue, lui, sur le visuel avec des effets lumineux, des surimpressions de visage sur le ciel et toute une imagerie féminine éthérée et douce. Le « sérail » moite et décadent du roman devient un tableau pastel de jeunes filles alanguies à la peau transparente. Oui, on a des gros plans de baisers mouillés et d’étreintes, mais rien n’a la même intensité que l’adolescence brute, concentrée, dépeinte par Eugenides…

Chez Sofia Coppola, le charnel est lisse et propre, et on ne verra jamais les poils d’aisselles de Lux qui émeuvent tant le bellâtre Trip : tout juste aura-t-on droit à la vision fugitive d’une montagnes de tampons sous emballage.

Personnellement, je penche plus pour la vision d’Eugenides parce que je m’y retrouve davantage, mais les deux se valent et sont pertinentes par rapport à l’histoire racontée. La vision pastel contraste sans doute de manière encore plus forte avec le drame qui se joue.

La musique, véritable « valeur ajoutée »

Peut-être que le film échoue à créer des odeurs, mais s’il y a bien une chose que le livre ne peut pas nous offrir, c’est de la musique. L’auteur a beau évoquer une playlist entière, il est difficile de l’avoir en tête simplement en la lisant. Sofia Coppola a d’ailleurs réutilisé certains titres donnés dans le roman comme Alone Again, naturally de Gilbert O’Sullivan :

Mais les airs qui restent en tête et sont vraiment emblématiques du film sont bien entendus ceux qui ont été composés par Air pour le film avec notamment Playground Love.

En conclusion je dirai qu’avec Virgin Suicides on a un bon matériau de base bien adapté et je vous recommande donc chaudement roman ET film ! Qu’est-ce que vous attendez ?

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Doza
    Doza, Le 27 juillet 2014 à 3h13

    Quand j'ai vu "Virgin Suicides", j'ai tout de suite sauté sur le lien pour lire l'article! Ce film est celui de mon enfance, étrange me direz-vous, mais je l'ai regardé quand mes sœurs aînées étaient adolescente et il est vrai que le souvenir que j'en ai gardé est bel et bien l'ambiance pesante, étouffante, de voir les filles languirent dans la maison, voir leur ennui, leur tristesse. Il est repassé à la tv une fois et j'ai voulu le revoir pour étayer mes souvenirs et j'ai d'autant plus accrocher à ce film! Du coup j'ai décidé d'acheter le livre et de le lire et je rejoins l'article : les odeurs! J'ai adoré le livre, même si j'ai mis du temps à le lire, je devenais "prisonnière" autant que les filles Lisbon de leur prison aménagée.
    Je vous conseil fortement les deux, mais je ne saurais dire laquelle des versions m'a le plus plus. Au choix je pense, les odeurs et les descriptions du livre ou la bande originale et le visuel "pastel" (pour reprendre les mots de l'article) du film! :)

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