« Toute la vie » : Jean-Jacques Goldman répond à la polémique [MAJ]

« Toute La Vie », c’est la chanson des Enfoirés édition 2015. Ils y dialoguent avec des adolescents et répondent aux peurs des jeunes d’aujourd’hui... de façon totalement réac’.

« Toute la vie » : Jean-Jacques Goldman répond à la polémique [MAJ]

Mise à jour, le 27 février 2015 – Jean-Jacques Goldman a répondu à la polémique sur la chanson des Enfoirés « Toute la vie » dans une lettre succincte. La personnalité préférée des Français y explique brièvement les paroles qu’il a écrites sans le moindre commentaire sur le fait qu’elles aient pu blesser une grosse partie de notre génération. Je te laisse juger de cette réponse, disponible sur le site des Restos du Coeur :

« C’est une chanson dans laquelle des adolescents reprochent aux générations qui les ont précédés l’état du monde qu’ils leur laissent : pollution, chômage, violence, dette, misère (c’est un sujet qui n’est pas si fréquent…).

Les Enfoirés jouent le rôle des adultes qui leur répondent comme trop souvent : en se dédouanant et avec mauvaise foi, mais en espérant qu’ils feront mieux.

Le fait que la jeunesse nous demande des comptes me semble la moindre des choses.

Le fait que la chanson se termine en faisant confiance à l’avenir aussi.

Jean-Jacques Goldman. »

jeanjacques goldman communique

Mise à jour, le 26 février 2015Les Enfoirés n’ont pas (encore) répondu officiellement aux critiques sur Toute la vie, mais le/la CM est particulièrement acti-f-ve sur Twitter pour répondre aux mentions des personnes qui veulent faire savoir au collectif que la chanson ne leur plaît pas.

La défense des Enfoirés ? Que les personnes qui n’apprécient pas les paroles ne les ont pas comprises. Pour eux, il s’agit d’un message d’espoir. Je te laisse juger de ces justifications, dont voici un échantillon (tu peux lire le reste sur le compte Twitter des Enfoirés) :

Petite suggestion de vidéo pour les Enfoirés : ce fantastique guide toute en pédagogie pour apprendre à s’excuser après des propos discrimatoires, par Chescaleigh.

Petite suggestion de livre également : Comment ne pas devenir un vieux con ?, par Navie et Sophie-Marie Larrouy.

Le 25 février 2015 – Les Enfoirés, c’est le nom du collectif qui chante au profit des Restos du Coeur, l’association caritative de lutte contre la pauvreté (une cause tout à fait respectable). Les Enfoirés chantent lors d’une tournée annuelle, dont les bénéfices (ainsi que ceux de la vente des DVD, CD et autres) sont reversés à l’association. Et pour accompagner cette tournée retransmise sur TF1, ils sortent chaque année leur titre-phare.

Parfois c’est une reprise, parfois une chanson originale, mais ce qui est sûr, c’est que ce n’est jamais mon truc, musicalement parlant. Cela dit, j’ai arrêté de les critiquer comme je pouvais le faire avant, de dire que ce sont des stars has-been qui font leur publicité, et ce genre de trucs. J’ai fini, avec le temps, par leur laisser le bénéfice du doute : si ça se trouve, ces gens-là participent aux Enfoirés pour de vraies bonnes raisons. Si ça se trouve, leur seul objectif est de récolter des fonds pour les Restos du Coeur.

La chanson des Enfoirés 2015 : Toute la Vie

J’étais bien, comme ça, à ressentir de l’indifférence respectueuse pour ces stars, en me disant que jamais elles n’allaient me déranger.

Jusqu’à aujourd’hui, où je suis tombée sur ce (très) bon post de Guillaume Natas que je t’invite à lire : Toute la vie : La dernière Cacophonie Indécente des EnfoirésJ’ai, du coup, eu envie d’écouter Toute La Vie, la chanson des Enfoirés 2015 écrite par Jean-Jacques Goldman. Non pas pour l’apprécier, mais plutôt pour voir un peu la raison derrière ce post agacé.

J’ai pas été déçue.

Le morceau se découpe en dialogues. D’un côté, t’as les jeunes, joués par des adolescents, qui chantent à gauche de l’écran. De l’autre, les adultes (les Enfoirés), qui interprètent un groupe, soit de vieilles personnes (mais comptant dans leurs rangs Tal, 25 ans, ou encore Jean-Baptiste Maunier, 24 ans), soit d’adultes qui ont réussi leur vie financièrement.

La chanson commence par les jeunes, qui en ont gros (tellement gros qu’ils demandent aux adultes s’ils ont compris la question qu’ils n’ont à aucun moment posée, mais passons : ce ne sont pas des représentants de la jeunesse française qui ont écrit ces paroles). Ils font un constat flippant :

« Les portes closes et les nuages sombres
C’est notre héritage, notre horizon
Le futur et le passé nous encombrent
Avez-vous compris la question ?
Vous avez tout, l’amour et la lumière »

Ce à quoi les adultes répondent :

« Ce qu’on a, on l’a pas volé. »

D’accord, mais petit 1 : où est le rapport ? Qui remet ça en cause ? Les adolescents de cette chanson se plaignent de ne pas pouvoir espérer en avoir autant, ils ne remettent pas les acquis d’autrui en question. Et petit 2 : ah bon alors on en est là ? Bisque bisque rage, nous on mérite ce qu’on a, et on a plein de trucs genre un métier et des voitures et peut-être même qu’on est propriétaires, t’as vu (comme Fouiny) ?

Les Enfoirés souhaitent donner une leçon de vie ?

J’imagine que le but est de s’adresser à un public jeune, de leur faire une bonne petite leçon de vie. Sauf que eh, mon adolescence n’est pas très loin, alors je peux me souvenir que, lorsque je me plaignais avec férocité de ma peur de l’avenir à un adulte, j’espérais un peu plus de maturité que ça de sa part. Je n’attendais pas de lui qu’il me nargue avec sa situation stable ! Ça me rappelle les profs qui, voyant qu’on avait de mauvaises notes au lycée, nous disaient d’un air agacé « mais eh, moi j’m’en fous, je l’ai déjà mon bac, contrairement à vous », à un degré bien plus élevé.

Ok, les paroles sont mièvres mais quand j’entends « Les portes closes et les nuages sombres / C’est notre héritage, notre horizon », je me souviens de trucs auxquels j’ai pensé pendant mes études. Au collège et au lycée parce que, chaque fois que je parlais d’un métier qui pourrait m’enthousiasmer plus tard, on me balançait à la gueule que le secteur était bouché. À la fac, parce que j’avais l’impression de perdre du temps à apprendre des trucs totalement abstraits. J’étais pas la seule : des études le prouvent.

L’Unicef s’est notamment penchée sur la question : entre mars et mai 2014, plus de 11 000 « enfants » dont 62% âgés d’entre 12 et 18 ans ont été interrogés lors d’une consultation à grande échelle. Le constat fout un coup : malaise, angoisses, inégalités… 45% des 6-18 ans interrogés se sentent « vraiment angoissés de ne pas réussir assez bien à l’école ». Plus inquiétant encore, l’idée du suicide concerne 28% des enfants et adolescents interrogés.

Harcèlement scolaire, inégalités, avenir incertain… Quand on entend des adolescents parler de leurs peurs, on est bien loin de ceux qui répondent « ouais bah moi j’veux bien ta caisse » quand Patrick Fiori, Pascal Obispo, Lââm et compagnie leur disent qu’ils envient leur jeunesse.

À lire aussi : J’ai été victime de harcèlement scolaire – Témoignage

On a vraiment « Toute la Vie » ?

Le refrain des Enfoirés, ce qu’ils chantent en boucle, c’est :

« Mais, vous avez
Oui, vous avez
Toute la vie
C’est une chance inouïe. »

Sérieusement, ça veut dire quoi, ça ? « T’as toute la vie devant toi » ? Ça veut dire « ferme bien ta mouille, t’as pas à te plaindre, on verra quand tu seras plus grand » ? Ça veut dire « T’as toute la vie pour te faire fister contre ton gré, lol » ? C’est d’un cynisme absolu. C’est d’une naïveté sans nom, de penser qu’il suffit d’être jeune pour être heureux, ou bien c’est complètement réac. Ou alors (et je penche plutôt pour cette option) tout ça à la fois.

Être jeune aujourd’hui n’a rien à voir avec être jeune avant, à l’époque de nos parents où l’avenir ne s’annonçait pas forcément simple, mais contenait souvent l’assurance de trouver un emploi, facilement. Les « jeunes » de la chanson le disent, d’ailleurs :

« Vous aviez tout, paix, liberté et plein emploi
Nous c’est chômage, violence et sida. »

Ce à quoi les « vieux » répondent :

« Tout ce qu’on a, il a fallu le gagner
À vous de jouer, mais faudrait vous bouger ! »

Mais enfin ! J’aimerais beaucoup me dire qu’il suffit de vouloir quelque chose pour l’obtenir. Qu’il suffit de vouloir un emploi pour réussir ses études ET être embauché. Mais les études ne suffisent même pas : en avril 2014, un chiffre venait abattre le moral de tout un tas de personnes concernées par le travail des jeunes. Ce chiffre ? Une personne sur cinq sortie de formation depuis trois ans est au chômage. Le constat fait froid dans le dos. Et se donner les armes pour réussir ses études ne suffit VRAIMENT pas toujours, comme on pouvait le lire sur Libération :

« Les diplômés s’en sortent toujours nettement mieux que les non-diplômés, et cet écart s’est même creusé. Mais pour tous, à des degrés divers, le risque du chômage s’aggrave et l’insertion se détériore. »

En France, le taux de chômage chez les moins de 25 ans était de 23,7% en juillet 2014. En 1975, il était de 4,4% pour les 20-24 ans (tu peux par ailleurs regarder un graphique très parlant sur Inégalités). La différence est énorme et elle fait presque tourner de l’oeil.

Je dis pas là que tous les jeunes se plaignent. Que tous les jeunes doivent se faire dessus tellement la situation pour eux est merdique. Parce qu’elle ne le sera pas forcément ! Ils ont tout à fait droit à l’optimisme. TOUT LE MONDE a droit à l’optimisme. Mais contrairement à ce que cette chanson a l’air de prétendre, quand les adolescents et les jeunes se plaignent, ils ne se plaignent pas pour rien : les faire taire sous prétexte qu’on (on = Les Enfoirés) est vieux et qu’on voudrait bien être encore jeune, c’est totalement contre-productif.

L’expression d’un fossé générationnel béant ?

Sérieusement, pendant la durée de la chanson, j’avais l’impression que Les Enfoirés faisaient semblant de ne pas comprendre les arguments des jeunes qui ont peur. Un peu comme des parents qui répondent « avec beaucoup d’amour » quand on leur demande comment on fait des bébés.

Un autre point intéressant, c’est le passage sur l’écologie. D’un côté, les adolescents disent :

« Vous avez raté, dépensé, pollué. »

Ce à quoi Les Enfoirés répondent…

« Je rêve, où tu es en train de fumer ? »

PLAÎT-IL ? Est-ce que ce monde est sérieux ? Quel est le rapport entre les deux ? On dirait un message faussement mordant à lire sur un cendrier de poche. Qui est-ce que ça regarde d’autre que le fumeur, qu’il fume ? Personne ! Je me permets de citer Guillaume Natas, qui, en plus, rappelle dans son post que notre génération fume moins que les précédentes :

« Le nombre de fumeurs est en baisse depuis 1970 : notre génération fume beaucoup moins que la vôtre. Et c’est quoi cette façon toute merdique d’éviter la question en généralisant et en faisant culpabiliser les jeunes ? »

Déjà, ça n’a aucun lien avec la choucroute, mais en plus, c’est un non-sens total. Bravo. 20/20.

Franchement, quel rapport avec le but des Restos du Coeur, quel intérêt, quel message ? Est-ce que Les Enfoirés font ici le procès de la jeunesse actuelle, de notre génération, de celles de nos petits frères, soeurs, cousins, cousines… ? Qu’est-ce qui peut bien leur donner le droit de s’imaginer pouvoir, d’un côté, parler pour les jeunes d’aujourd’hui en fanfaronnant sur leurs maux et, de l’autre, leur donner des leçons ?

Dans Toute La Vie, une idée ressort plus forte que les autres : celles que les jeunes d’aujourd’hui doivent se sortir les doigts.

Mais qu’on arrête de dire que les jeunes n’en branlent pas une ! Qu’on arrête de dire que les jeunes ne se font rien pour aller mieux et pour que le monde aille mieux ! Que Les Enfoirés, leurs auteur-e-s et toutes les personnes qui ont validé cette chanson ne se contentent pas d’aider en chantant (même si c’est déjà bien). Qu’ils sortent un petit peu de leur bulle et partent à la rencontre des pré-adolescents, des adolescents et des jeunes adultes qui flippent, et de ceux qui ne flippent pas. Je crois que tout le monde a vachement à apprendre de ça.

C’est pas en donnant des leçons de vie de petits pépères et mémères bien installés dans leur vie tranquilles, et en mettant toute la responsabilité du malaise des jeunes d’aujourd’hui sur leurs propres épaules, qu’on va changer quoi que ce soit. À bon entendeur…

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