Beauté : sommes-nous aliénés par notre rapport au corps ?

Notre rapport au corps est-il influencé par la société ? Comment est perçue la beauté,  comment se forgent les canons de beauté de nos jours et pourquoi est-ce si important d'être "beau" ?

Beauté : sommes-nous aliénés par notre rapport au corps ?

Il y a quelques semaines, nous avions palabré sur les avantages apportés par la beauté et les discriminations éventuelles subies par ceux qui sortaient des clous normés. L’article ne présentant que des constats statistiques, quelques cervelles madmoiZelliennes ont suggéré que nous abordions la thématique avec un peu moins de chiffres, et un peu plus de réflexions en profondeur.

Qu’est-ce qu’une belle personne ?

Si nous avons tous des attributs physiques différents, nos standards de beauté seraient en revanche les mêmes. Visiblement, nous aimerions les visages parfaitement moyens – comme si nous faisions la synthèse de tous les visages croisés au cours de nos existences. Pour Jean-François Amadieu, auteur du Poids des Apparences, il ne faudra pas être seulement moyen, mais « remarquablement moyen ».

Dans son ouvrage, le sociologue rapporte une expérience menée Langlois : lorsque que l’on crée une photographie « synthèse » à partir de plusieurs visages ; plus on ajoute des visages, plus le degré de beauté attribué à ce visage « synthèse » augmente. Dans une étude postérieure, Perrett, May et Yoshikawa se basent sur le même principe – à un détail près : les chercheurs font la moyenne de visages féminins, puis accentuent les caractéristiques spécifiques des visages jugés les plus attrayants (par exemple, si la caractéristique valorisée est d’avoir de grands yeux, ils les agrandissent encore plus)… Cette image est jugée (par les « sujets » de l’expérience) encore plus belle que la simple photographie « synthèse ».

Dites, s’il faut qu’on ressemble à un mélange de tout le monde tout en ayant des caractéristiques bien spécifiques, on serait pas un peu dans la panade, là ? Pourquoi voudrait-on donc ressembler à tout prix à une moyenne ?

Être belle : une injonction sociétale ?

Vous le savez, être belle est devenu un objectif à atteindre. Nous sommes exposées depuis notre plus tendre enfance à un déferlement d’images retouchées, à des modèles de beautés irréalistes (Barbie, Bratz & princesses) qui font que nous sommes convaincues de plus en plus tôt que notre propre corps n’est pas satisfaisant.

Difficile d’échapper au phénomène en 2011 – même le gouvernement s’y met : l’intérêt pour le corps semble atteindre son paroxysme, amenant avec lui un joli paquet d’injonctions… Il faudrait que nous soyons beaux, mais en restant « nous-mêmes », que nous prenions soin de nous, mais en privilégiant le « naturel », il faudrait manger-bouger et ceux qui ne grailleront pas leurs 5 fruits ou légumes par jour iront rôtir en enfer pour le reste de leur existence (et même après). La beauté est même devenue synonyme de bonne santé et de respect de soi… De bien-être.

Si les femmes sont les cibles privilégiées de ces injonctions aliénantes depuis – comment dire, toujours, les hommes commencent également à devoir s’y soumettre. Selon la sociologue Christine Castelain Meunier, l’homme ne peut plus se contenter d’avoir un statut social satisfaisant, il doit aussi se soucier de son apparence – et donc de son bien-être.

Pour Jean-Claude Kaufman, cette quête de l’apparence parfaite serait intimement liée à l’avènement de l’individualisme : nous serions devenus des êtres éminemment narcissiques. Notre corps n’est plus un objet, un moyen, un outil, mais devient le sujet, devient un support identitaire. Mon corps indique qui je suis, avec tout ce que cela suppose de menaçant pour l’estime de soi… La souffrance engendrée par un physique qui ne correspond pas aux critères actuels en serait d’autant plus importante : si mon apparence n’est pas satisfaisante, j’en suis responsable. Si je suis en surpoids, c’est parce que je me laisse aller, parce que je n’ai pas de volonté… Si je ne me présente pas sous mon meilleur jour, c’est parce que je ne me respecte pas. Vous saisissez la portée culpabilisante de ces discours prônant la responsabilité individuelle : on aurait le corps que l’on mérite. Au-delà de ce point de vue, le contrôle de l’apparence pourrait également être un moyen de contrôler notre existence lorsque le reste nous échappe. Peu importe les conflits extérieur, la crise économique, le chômage et les échéances présidentielles, en contrôlant mon corps, mon « hygiène de vie » et l’image que je renvoie aux autres, je décide de ma vie. Ni plus, ni moins.

Et nous, dans tout ça ?

Eh bien nous, en attendant que le monde tourne un peu plus rond, nous devenons un peu schizophrènes. Sans compter que nous sommes en plein dans l’ère photographique : nous avons besoin d’images, besoin de figer des moments instantanés… et de partager. Cette effervescence photographique amplifie le phénomène : il y aura les photographies sur lesquelles on se reconnaît, celles sur lesquelles on se plaît et celles qui feront s’exclamer votre copine Petra « photo de proooofil » (merci la technologie). Ces photos-là nous renverront une image gratifiante (cela étant, votre partenaire pourra venir saboter ce moment d’auto-satisfaction en notant spontanément que « putain, on dirait vraiment pas toi » – enclenchant subséquemment une guerre conjugale qui commencera probablement par un amoureux « t’as remarqué que tu perdais un peu tes cheveux, toi ? »). Il y aura aussi celles qui nous donneront une impression d’étrangeté, « mais attends, c’est à ça que je ressemblais à ce moment-là ? », celles sur lesquelles nous nous décevrons, qui provoqueront un sentiment d’insatisfaction…

L’invasion de ces images-là, des appareils numériques, des téléphones-qui-font-des-photos, des caméscopes, des Dianas pour les hipsters wanabe a probablement contribué à renforcer l’anxiété envers notre propre reflet. Si vous allez à une soirée pas coiffée, l’Internet pourra vous le rappeler éternellement (merci Zuckerberg & cie). Ne tentez pas de dédramatiser par une grimace ou une duckface – certains psychologues soulignent que ces mimiques ne seraient que des façons de se protéger contre le risque de recevoir une image de soi insupportable.

Le problème, c’est d’une part que nous percevons notre physique avec une marge d’erreur (vous n’avez pas parfois l’impression qu’il y a un fossé entre ce que vous voyez dans le miroir, ce que les autres voient et ce que vous êtes objectivement ?) et d’autre part que notre corps est – lui aussi – un produit social, dont la construction et l’évolution sont médiatisés par nos contextes de vie (les conditions de travail peuvent créer des déformations, des maladies; les habitudes de consommation d’une époque viendront moduler nos physiques…etc).

Dans les années 70, Bourdieu soulignait d’ores et déjà que non seulement le corps était un produit social, mais également que l’apparence était l’un des facteurs de la reproduction sociale. Les pays dans lesquels nous vivons, les groupes auxquels nous appartenons nous transmettent les bons critères pour distinguer ce qui est beau et ce qui est laid, ce qui est répulsif et ce qui est agréable. Dans Corps de femmes, regards d’hommes, Jean-Claude Kaufmann souligne que nous avons bien troqué une interdiction explicite contre une interdiction implicite… Et explique, à la manière de Bourdieu, que la dictature de l’apparence ne serait rien d’autre qu’une discrimination sociale imposée par les élites aux classes « inférieures », fondée sur un besoin irrépressible d’ordre social.

Mais si notre corps est en partie (en partie, hein)(ou alors je dis ça pour croire encore un peu que nous avions un p’tit contrôle sur nous-mêmes) fabriqué par notre société ET que le regard que nous portons sur lui (et que nous portons sur ceux des autres) est AUSSI déterminé par notre société, j’ai envie de vous dire – avec la voix d’une vieille dame : KESKIFOFAIRE ? En intériorisant tout cet armada de normes (soyez sveltes ! Soyez jeunes ! Ayez l’air en bonne santé ! Bouffez des légumes ! Faites donc du sport !), n’avons-nous pas nous-mêmes fabriqué un corset moral ? Sommes-nous réellement dans
une époque libérée ? Sommes-nous aliénés par notre rapport au corps ?

Pour aller plus loin

Le dossier « Le corps sous contrôle » de Sciences Humaines
Un article de Bourdieu sur la perception sociale du corps
Une interview de Kaufmann

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Kaus Australis
    Kaus Australis, Le 4 mai 2016 à 21h06

    @Yuliia : oui, et aussi une sorte d'aveuglement. Par exemple, si telle chose marche sur une personne, il faut qu'elle marche sur tout le monde. Or c'est pas forcé. Si une personne utilise ce traitement avec espoir, il est possible qu'elle n'admette pas que ça ne fonctionne pas; ça arrive à une personne de mon entourage en ce moment, c'est assez casse-burne de voir les dégâts que ça peut faire. Ca ne fonctionne pas, c'est évident, et pourtant cette personne persiste. Je ne comprends pas.

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