« Il y a plein de gens qui veulent reconstruire la Syrie » : Hala, Aïsha et Ayat racontent leur vie de réfugiées au Liban

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Lors de sa deuxième visite à Shatila, un camp de réfugié·es à Beyrouth, au Liban, Esther a rencontré plusieurs jeunes femmes qui y vivent.

« Il y a plein de gens qui veulent reconstruire la Syrie » : Hala, Aïsha et Ayat racontent leur vie de réfugiées au Liban

Mise à jour du mercredi 20 juin 2018 — Les Nations Unies organisent la journée mondiale des réfugiés pour rappeler que la situation des personnes déracinées est toujours aussi critique.

Dans le monde, 60 millions de personnes ont quitté leur propre pays pour échapper à la violence, selon le Haut Commissariat aux réfugiés.

Voici les témoignages de trois femmes qui vivent dans un camp de réfugiés au Liban.

madmoiZelle au Liban
Esther est partie recueillir les témoignages des jeunes femmes de plusieurs pays, à travers le monde, avec une attention particulière portée aux droits sexuels et reproductifs : liberté sexuelle, contraception, avortement.

Elle a déjà rendu compte de ses rencontres avec des sénégalaises et sa deuxième étape l’a menée au Liban ! Elle y a réalisé interviews, portraits, reportages, publiés au fil des jours sur madmoiZelle.

Pour retrouver le sommaire de tous les articles et la genèse du projet, n’hésite pas à jeter un œil au sommaire de présentation : madmoiZelle en reportage au Liban !

Tu peux aussi suivre au jour le jour ses pérégrinations sur les comptes Instagram @madmoizelledotcom et @meunieresther, avant de les retrouver ici bientôt !

— Publié le 21 mai 2018.

Une semaine après ma première visite au camps de Shatila, j’ai pu y revenir. Cette fois-ci, j’ai de nouvelles possibilités : échanger directement avec des jeunes femmes qui y vivent et explorer un peu les alentours alors que la semaine précédente, j’avais dû me contenter des bâtiments de l’association Basmeh & Zeitooneh.

Arrivée dans ces mêmes locaux, je rencontre donc Hala. Elle a le regard à la fois malicieux et fuyant. Comme si sa timidité et sa curiosité se battaient pour prendre le dessus. Les cheveux cachés sous son foulard bleu marine, elle explique :

« Je suis arrivée ici il y a 6 ans. Avant, j’habitais à la campagne en Syrie. J’allais à l’école et j’aidais ma famille à nourrir et traire les vaches, cuisiner, faire du pain. C’était une vie simple. »

Même si ce camp date de plusieurs décennies et qu’il est à l’origine destiné aux réfugiés palestiniens, depuis la guerre en Syrie il accueille également des réfugiés syrien.

Dans le camps de Shatila, la proximité et l’insalubrité

Quand la crise a démarré, son père travaillait au Liban.

« Pendant un an, on est restées en Syrie. Puis il y a eu des bombardements, une mosquée a été visée juste à côté de chez nous. C’est là que mon père a décidé de nous faire venir au Liban. »

Son père a deux femmes qui ont chacune des enfants. Hala vit dans le camps de Shatila, avec lui, sa mère, cinq de ses frères et sœurs, un cousin, sa femme et leurs trois enfants.

« On est 13, dans un appartement trois pièces. L’autre femme et trois autres enfants sont restés en Syrie. »

Le camps déjà surpeuplé l’est devenu encore plus ces dernières années, avec l’afflux de réfugiés syriens. Ça et là, on voit que des étages sont ajoutés aux bâtiments déjà existants. À défaut de pouvoir s’étaler, il s’élève.

Impossible toutefois de fournir un chiffre exact concernant la population, tant les estimations varient selon les interlocuteurs : on m’a aussi bien parlé de 10 000 personnes que de 50 000.

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Le camp de Shatila, depuis l’intérieur d’un bâtiment. © Esther Meunier

En arrivant ici, Hala avait l’habitude de jouer au foot, à The Voice Kids, ou encore de fabriquer des poupées à l’aide de chaussettes avec ses ami·es.

Une fois enregistrée par l’ONU, elle a pu commencer à aller à l’école : celle de l’association Basmeh & Zeitooneh. Contrairement à beaucoup d’autres, elle présente l’avantage d’être gratuite.

« Au début j’étais vraiment effrayée, tout était nouveau : les gens, le système d’apprentissage… En Syrie, le professeur pouvait nous frapper alors qu’ici, non, et aussi on n’apprenait pas le français. Mais maintenant, ça va. »

« Je me connais mieux moi-même »

En parallèle, Hala pratique d’autres activités au sein de Basmeh & Zeitooneh. En particulier, la chorale et c’est d’ailleurs dans la chanson qu’elle rêve de faire carrière.

« Malgré toutes les choses que je déteste ici, la saleté, les combats entre différentes factions dans le camp, le danger des réseaux électriques, ça m’a au moins permis de savoir que ce que j’aime le plus dans la vie, c’est chanter. »

Les combats dans le camps, auxquels elle fait référence, sont récurrents. Alors qu’on fait un tour à pied dans cet enchevêtrement de ruelles minuscules, le chef du projet « Média » m’explique que différents groupes se battent régulièrement pour la domination de certaines parcelles de territoires.

« De toutes façons, ici, lorsqu’il y a un problème, ils sortent les armes. Pas plus tard qu’il y a deux semaines, deux frères se sont entretués pour une maison. »

Lorsqu’il y a des combats, ceux des employés de Basmeh & Zeitooneh qui ne vivent pas dans le camps sont renvoyés chez eux. Ça arrive régulièrement, presque une fois pas mois.

Aïsha et Ayat, enseigner pour ne pas oublier

Après m’être faufilée dans les ruelles et avoir constaté de mes yeux la dangerosité du réseau électrique et de distribution d’eau, je rencontre Aïsha et Ayat, deux sœurs de 22 et 23 ans qui ont de l’énergie à revendre. Elles aussi sont arrivées de Syrie il y a quelques années.

« On est parties après la destruction de notre maison.

On ne pouvait pas avancer dans la vie en Syrie car on ne pouvait pas faire d’études, mais en arrivant ici c’était pareil : les universités libanaises étaient beaucoup trop chères. On a dû trouver une autre solution. »

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À défaut de pouvoir étudier, elles décident de transmettre ce qu’elles savent déjà aux enfants du voisinage dans le camp.

« On enseignait pour ne pas perdre ce qu’on savait et pour éduquer aussi. Quand l’école libanaise a été autorisée pour les enfants syriens, on a décidé de se mettre à réunir le matériel dont ils avaient besoin : cahiers, stylos… »

Très vite, elles sont repérées par des organisations pour devenir volontaires, mais l’idée de reprendre leurs études ne les quittent pas.

« On a fait des demandes de bourses auprès de l’ONG Spark. Mais j’ai eu la bourse, et pas Ayat car c’était seulement une personne par famille. C’était un gros choc pour moi.

Alors après, je me suis mise en relation avec plein d’autres organisations, parce que je voulais absolument une bourse pour ma sœur et pour tous les jeunes syriens ici, que l’on puisse terminer nos études. On a fait beaucoup de recherches et on est parvenues à trouver une bourse pour Ayat. »

Se servir de sa propre expérience pour aider les autres

Aïsha a donc pu poursuivre des études de business, et Ayat étudie quant à elle la nutrition.

« Mais comme on avait fait toutes ces recherches pour nous, on a décidé de se servir de cette expérience pour créer une page Facebook où on réunirait toutes les informations pour les jeunes syriens qui veulent poursuivre leurs études au Liban.

Quand on a commencé à poster, on s’est démenées pour répondre à toutes les questions qu’on nous posait. Il y en avait vraiment beaucoup qui revenaient tout le temps donc on a créé un document qui leur répondrait.

En tout, 10 000 personnes ont téléchargé ce pdf pour avoir plus d’informations sur comment aller à l’école, à l’université, trouver un logement, prendre un taxi… »

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Un soutien psychologique indispensable

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Vue du camp de Shatila depuis le toit de l’association Basmeh & Zeitooneh. © Esther Meunier

Leur page Facebook est connue dans leur communauté. Toutes les deux réfléchissent désormais à créer une ressource similaire pour l’accès aux soins de santé. Il y a des besoins physiques, bien sûr, mais aussi en terme de santé mentale.

« On a fait du soutien psychologique pour les enfants. Parce que lorsqu’ils reviennent de Syrie, ils portent de nombreux traumatismes. Le but était de les empouvoirer, parce qu’ensuite il faudra qu’on retourne dans notre pays, il faudra le reconstruire donc il faut qu’on soit forts.

On fait du dessin, du chant, du sport, ces activités étaient là pour améliorer la vie des enfants, se débarrasser des énergies négatives. »

Outre les enfants, elles ont commencé aussi à aider les jeunes adultes, entre 24 et 30 ans. Elles savent que c’est important puisqu’elles-mêmes n’en ont pas bénéficié.

« Il n’y avait personne pour faire ça pour nous, mais s’investir pour la communauté nous a beaucoup aidées. »

Avec l’aide d’associations elles se sont aussi formées pour épauler les jeunes mères.

« Comment s’occuper d’un enfant, comment faire quand on est enceinte, comment aller à l’hôpital… »

Se former, pour rebâtir la Syrie le jour venu

Aïsha et Ayat ne s’arrêtent pas là, elles ont aussi un groupe WhatsApp pour discuter opportunités professionnelles.

« Ce qui est embêtant, c’est que toutes les expériences que j’ai gagnées ici, je ne peux pas les valoriser dans un travail car on n’a pas le droit d’avoir les emplois qualifiés », explique Ayat.

Sur ce point là, Neijla les rejoint : jeune réfugiée palestinienne, elle est née dans le camps même si elle n’y vit plus. Pourtant elle continue d’y travailler, elle a trouvé un emploi de comptable, une profession qu’elle n’est en principe pas autorisée à exercer.

« Mais il est possible que la petite entreprise ferme bientôt. C’est pour ça que je viens à Basmeh & Zeitooneh, pour me former, au cas où j’ai besoin de chercher autre chose ensuite. »

Comme Ayat, elle suit en effet le programme de « Media Training », pour apprendre à manier la communication digitale.

Quant à Aïsha, elle se rêve en business woman. Avec sa sœur, elles ambitionnent de « reconstruire [leur] pays, grâce à leurs compétences et expériences ».

« Il y a plein de gens qui veulent rebâtir la Syrie. »

Alors en attendant que la guerre cesse, elles se forment et elles forment, autour d’elles. Pour pouvoir agir le jour venu.

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Esther

Esther est tombée dans la marmite de madmoiZelle quand elle était petite. Elle n’a pas grandi, mais elle a depuis développé de fortes convictions féministes. Au croisement de la rubrique actu et de la rubrique témoignages, elle passe de temps en temps une tête à l’étranger pour tendre son micro aux madmoiZelles du monde entier !

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