Sélection de films : peur primale

L’idée d’une sélection de films sur la peur renvoie immédiatement à un genre : le film d’horreur et ses dérivés. Pourtant plutôt que de parler de ces films qui, mettant en scène la peur de leurs personnages bien souvent en danger, ont pour finalité première de faire peur au spectateur, on a choisit de s’intéresser […]

Sélection de films : peur primale

L’idée d’une sélection de films sur la peur renvoie immédiatement à un genre : le film d’horreur et ses dérivés. Pourtant plutôt que de parler de ces films qui, mettant en scène la peur de leurs personnages bien souvent en danger, ont pour finalité première de faire peur au spectateur, on a choisit de s’intéresser ici à un autre genre. Précisément, à d’autres genres.

Car dès lors qu’on s’intéresse à la peur des personnages en général – et non celle qui est destinée à nous effrayer nous aussi – on sort aisément d’un genre donné. Dans certains des films retenus ici, l’effroi des personnages est communicatif ; pourtant, on peut plutôt parler dans leur cas de suspens.

Quant aux autres, ils s’ouvrent sur une nouvelle dimension. Ce sont ces films qui concernent une autre peur que celle à laquelle on pense spontanément par rapport au cinéma – peur pour la survie. Des peurs finalement bien plus répandues : peur de l’autre, peur de s’ouvrir, peur de l’inconnu, peur de soi… Au-delà du suspens, ces films nous chamboulent plus directement, nous transportent parfois jusqu’au malaise.

De la fin du monde aux névroses familiales, de la folie au surnaturel, voilà donc une sélection de neuf films qui, sur presque un demi-siècle, nous permet d’entrevoir la peur au cinéma sous un autre angle que celui auquel on pense spontanément.


© Ad Vitam / Image extraite du film Le dernier des fous

Psychose (Alfred Hitchcock)
Etats-Unis, 1960

Psychose est sans doute un des films les plus connus du maître du suspens. L’intrigue est simple : une jeune employée lassée de sa vie vole l’argent que lui avait confié son patron. Elle s’enfuit sur la route et s’arrête dans le fameux Bates Motel, tenu par un jeune homme sympathique, le personnage désormais mythique de Norman Bates. La suite, tout le monde la connaît tant la scène de la douche est célèbre, l’une des plus connue du cinéma d’Alfred Hitchcock. C’est d’ailleurs elle qui constitue l’affiche du remake plan par plan de Gus Van Sant, Psycho.
Intrigue on ne peut plus simple, donc : disparition et assassinat d’une jeune femme. La réalisation est faite dans le même goût : avec peu d’effets et beaucoup de silences, Hitchcock parvient à monter le suspens jusqu’à son comble.
L’autre élément essentiel de Psychose, c’est bien sûr Anthony Perkins qui à lui seul concentre toute la peur dont le film est l’image. Personnage quasi hypnotique, envoûtant à coup sûr, il permet à l’acteur de jouer ici son meilleur rôle.
Avec Anthony Perkins, Vera Miles, Janet Leigh, John Gavin

Rosemary’s Baby (Roman Polanski)
Etats-Unis, 1968

Rosemary et son mari s’installent dans leur nouvel appartement de Manhattan. Ils mènent une ville paisible, l’une étant femme au foyer, l’autre acteur de théâtre. Ils se lient d’amitié avec leurs nouveaux voisins et très vite son mari accepte qu’ils aient ensemble un enfant comme elle le souhaitait. Rosemary est toutefois inquiète de l’amitié que leur témoignent les voisins, tout bonnement envahissants. Et avec sa grossesse se développe son angoisse quant à des faits inquiétants qui l’entourent et la laissent imaginer le pire sur la nature de ses voisins…
La peur de Rosemary naît de petits détails, de gestes et d’intuitions que le cinéma permet de développer, d’amplifier. Loin des mauvais effets spéciaux auxquels étaient condamnés beaucoup de films d’épouvante à l’époque où Polanski a adapté le roman d’Ira Levin, c’est ici la suggestion qui fait tout le pouvoir du film et nourrit la peur de la protagoniste.
Rosemary’s Baby est avec Repulsion et Le locataire un des films de ce qu’on appelle « la trilogie des appartements ». Machination ou délire ? Les deux théories se défendent en ce qui concerne ce film. Toujours est-il que par la fiction ainsi développée, la protagoniste devient l’image de la peur, d’une peur qu’on peut croire dans un premier temps basée sur le fantastique, mais qui plus loin se développe dans des dimensions bien terre à terre : peur du vieillissement, peur de la solitude… En ce sens, le film semble plus dérangeant que s’il était uniquement une histoire d’adorateurs de Satan.
Avec Mia Farrow, John Cassavetes, Ruth Gordon

Duel (Steven Spielberg)
Etats-Unis, 1971

Un film qui aurait pour seul décor les routes américaines et l’intérieur d’une voiture… ennuyeux ? Pas du tout, Duel en est la preuve. Premier long métrage de Spielberg, il produit avec talent et simplicité un suspens saisissant. Peu d’acteurs, peu de décors. Une seule action. Un protagoniste et son ennemi, dont lui-même ne sait rien et qu’on ne verra jamais.
L’intrigue elle aussi est simple : on suit un homme tout ce qu’il y a de plus modeste et tranquille au volant de sa voiture sur les routes de Californie. Tout va bien pour lui jusqu’à ce qu’un poids lourd dont il ignore tout le prenne en chasse. Pourquoi lui ? C’est ce qu’il ne sait pas. A partir de cette incompréhension essentielle, Duel crée un suspens particulièrement prenant.
C’est donc avec simplicité mais aussi efficacité que Steven Spielberg a organisé son premier film. C’est précisément l’incompréhension qui domine et crée la peur du personnage qui, par là, nourrit le suspens et l’intérêt sur lesquels le film se base.
Avec Dennis Weaver, Eddie Firestone

Carrie au bal du diable (Brian de Palma)
Etats-Unis, 1973

L’intrigue mise en scène dans Carrie, un des films les plus connus de De Palma et peut-être un des meilleurs, est assez connue et, dans un premier temps, traditionnelle. Elle tourne autour d’une adolescente qui cumule tous les problèmes que cela implique au cinéma. D’un côté, une mère tyrannique et complètement cinglée qui l’enferme, l’écrase. Point de repos hors de chez elle : Carrie est le souffre-douleur de ses camarades de classe. Le rejet, elle connaît bien et la scène d’exposition du film, dans les douches du lycée, en offre un exemple assez amusant… tout autant que cruel.
D’une façon assez convenue, mais aussi efficace – on résumerait du coup en disant : évidente – le film déplace le désespoir de la jeune fille, sa peur face à l’autre. Il la transforme en rage. Ce n’est pas la rage de la folie mais, par un nouveau déplacement vers le surnaturel, une rage qui offre à la jeune fille isolée des pouvoirs ; destructeurs seulement parce qu’ils sont fondés sur l’horreur qui habite la jeune fille malgré elle, à cause des autres.
Ce qui est beau dans Carrie c’est, au-delà du propos basique qu’on retrouve dans beaucoup de films d’horreur, le décalage entre les pouvoirs de l’ado et ce qu’on pourrait appeler sa nature. Carrie est une bonne jeune fille ; le mal ne naît en elle qu’à cause de l’agression répétée à laquelle elle a de toutes parts été confrontée. Sa rage, qui connaît son apogée lors du bal de fin d’année et donne lieu à une des plus célèbres scènes du cinéma de De Palma, n’est en somme qu’une réponse, nécessaire. De très bon film d’horreur, Carrie entre finalement, par-là, dans le cercle restreint des meilleurs films sur l’adolescence.
Avec Sissy Spacek, Piper Laurie, Amy Irving

Le saut dans le vide (Marco Bellocchio)
Italie, 1980

Mauro et Marta sont frère et sœur et ont une relation particulièrement dérangeante. Ils vivent tous deux renfermés l’un sur l’autre, toujours à deux doigts de la folie la plus totale. Il n’y a pas de frontières pour les personnages : l’un et l’autre complètement névrosés, ils semblent parfois aussi proches de l’inceste qu’ils le sont d’autres fois du meurtre.
Filmant cette relation, Marco Bellocchio met en scène la peur qui saisit les personnages : peur de l’autre, peur presque de l’extérieur, peur finalement de sortir du cocon qui les unit l’un à l’autre.
Le mécanisme le plus intéressant du Saut dans le vide, c’est celui qui consiste à brouiller les pistes. Ces deux personnages ont beau être les protagonistes, apparaître dans quasiment toutes les scènes du film, on n’a jamais accès à leur intériorité. L’écran ne nous en offre que la surface. En ce sens, on ne sait jamais si l’un des deux est plus sain que l’autre, lequel est là pour prendre soin de l’autre. Jusqu’à la scène finale, inattendue, on croit à un semblant d’équilibre. Mais sans qu’on s’en aperçoive, ce qui mettait littéralement mal à l’aise fait retour, d’un coup.
Avec Michel Piccoli, Anouk Aimée

Jungle Fever (Spike Lee)
Etats-Unis, 1991

Quand une célibataire que ses machos de père et frères surveillent de près rencontre un homme marié et a une liaison avec lui, ça fait mal. Plus encore quand, tandis que l’une est d’origine italienne, l’autre est noir…
Tel est le propos du cinquième film de Spike Lee très vite devenu, à la fin des années 1980, un des réalisateurs afro-américains les plus connus. La fièvre qui saisit les personnages, c’est celle du communautarisme et du racisme qui, cloisonnant la société américaine, bâtissent par là-même des peurs dont Spike Lee filme ici le mécanisme dévastateur.
Bien que Jungle Fever soit un film franchement mineur, il a le mérite de montrer comment la peur peut dévorer, petit à petit, un couple. Cette peur, c’est d’abord celle de l’entourage de Flipper, architecte, et Angie, sa nouvelle secrétaire. Petit à petit, sur une bande originale de Stevie Wonder, le film montre les préjugés racistes, la peur qui frappe à la vue de ce couple qui d’abord vit assez bien son amour, s’emparer de cet amour et le déchirer littéralement. Intrigue qui donne lieu comme un peut s’y attendre à un traitement assez convenu de la question. Le mérite de ce film est en tout cas de montrer avec un regard assez neutre la peur envahir ces deux personnages, les contaminer de l’extérieur.
Avec Wesley Snipes, Annabella Sciorra, Samuel L. Jackson, Hale Berry

Le temps du loup (Michael Haneke)
Allemagne, 2003

Comme la plupart des films de Michael Haneke, Le temps du loup a cette tendance angoissante qui, mettant en scène la peur de ses personnages, va pour nous bien au-delà : jusqu’à nous mettre mal à l’aise. Comme un coup asséné franchement et directement aux comportements humains, chacun de ses films développe une tendance moralisatrice qui peut agacer. Les situations déplaisantes en tout cas sont là et le regard accusateur du réalisateur donne en ce sens de la force à son propos… quoi qu’on en pense.
Pour disséquer les comportements de chacun, Haneke utilise dans Le temps du loup la fiction d’une catastrophe, sorte de fin du monde sans explication à laquelle auraient survécu quelques individus par-ci par-là. Parmi eux on suit Anna et sa famille (son mari, sa fille, son fils). On les voit d’abord chercher à se réfugier dans leur maison de campagne après qu’ils ont eu, on le suppose, à fuir la ville en raison d’une catastrophe sur laquelle on ne sait rien. Mais c’est une situation tout aussi désolée qui les attend dans la campagne ; ils n’ont plus de refuge. Le long de rails sur lesquels ne semblent plus passer de trains, ils marchent, croisent des chevaux en liberté (image de désolation très frappante), errent.
La fiction mise en scène dans Le temps du loup, c’est donc celle d’un retour à l’état de nature dans lequel les hommes abandonnés ou libérés de la société vont, effrayés, chercher à s’organiser de nouveau. Anna et sa famille tombent sur un groupe de personnes ; et c’est sans doute là que les choses se compliquent, dans les rapports humains qui se dégagent ainsi après une petite fin du monde. Le loup, ce serait bien sûr l’homme soumis à ses pulsions dès lors qu’il n’a plus de repères. Voilà pourquoi une fois de plus, Haneke nous malmène, montrant ce à quoi la peur nous pousse, avec bien sûr beaucoup de pessimisme.
Avec Isabelle Huppert, Béatrice Dalle, Maurice Bénichou, Olivier Gourmet

Le dernier des fous (Laurent Achard)
France, 2007

Dans Le dernier des fous on voit la peur à travers le regard d’un enfant, et c’est ce qui est d’autant plus dérangeant. La peur dont il s’agit, c’est celle qui le saisit, qui l’entoure, le couve, petit à petit le dévore.
Martin a onze ans, il vit dans une grande maison de campagne qu’il partage avec ses parents, sa grand-mère, son grand-frère. Sa mère, malade, vit cloitrée dans sa chambre. Son frère, poète à ses heures, essaie d’effacer la tourmente qui guète leur famille dans l’alcool. Dans cette ambiance angoissante où débordent les névroses, le petit garçon ne trouve pas d’échappatoire.
Le dernier des fous filme cette errance désespérée, chaque fois un peu plus désespérée, qui livre un petit garçon à lui-même, qui le coule dans la peur qui l’entoure. Le geste final du petit garçon, aussi surprenant que nécessaire, est un cri d’angoisse, saisissant. Le film, basé sur l’enfermement de son personnage et sa dévoration par une famille détruite, mettait mal à l’aise. On l’est encore plus au terme du film face à une telle fin : libératrice mais dérangeante. C’est finalement quand un si petit garçon s’affranchit de sa peur d’une façon aussi radicale qu’on peut pousser un soupir de soulagement. Mais il n’est que passager. Le titre le dit : cette peur qui l’a dévoré n’a pas encore de point final. Il est le dernier, mais détruit à son tour.
Avec Julien Cochelin, Pascal Cervo, Annie Cordy

Phénomènes (M. Night Shyamalan)
Etats-Unis, 2008

Phénomènes, film catastrophe ? Pas si sûr, quand on y réfléchit. Bien sûr l’intrigue est celle de tout bon film catastrophe qui se respecte : morts à répétition, panique générale, petit groupe de survivants qui s’enfuient – parmi lesquels nos héros – etc.
Mais l’intérêt du film est ailleurs. Si on se contente de cet aspect, on risque d’être déçu : le nouveau film de Shyamalan semblerait alors convenu, facile, et finalement sans la moindre perspective. Il reprendrait tous ces codes qu’on connait déjà, sans apporter nouveauté ou réflexion. Or il semble que ce soit précisément sur la peur que se penche Phénomènes, sur la peur telle que le cinéma a l’habitude de la montrer dans ces films dont il semble reprendre les codes.
Plus loin, on peut se dire qu’il la tourne en dérision. Pourquoi tous ces gens meurent-ils ? Chacun écoute l’explication donnée par la forte tête de la bande et, d’un plan sur les blés frémissants, le film feint d’appuyer la théorie de son personnage. Message écolo ? Happy end que l’arbitraire – attention, spoiler – de la fin soudaine et inespérée de la catastrophe ? On dirait presque que quand Shyamalan montre quelque chose dans Phénomènes, c’est pour en souligner l’absurdité ou, du moins, pour montrer ce qu’il y a au-delà de ces codes. Le film les dissèque dans ce qu’on pourrait prendre au premier degré pour une naïveté déplorable. Ce serait le premier film d’un inconnu, on ne se poserait pas trop de questions. Mais connaissant un minimum la filmographie de Shyamalan, on s’interroge : où a-t-il voulu en venir, par-delà de cette facilité apparente ? Sans doute interroger, tout simplement…
Avec Mark Wahlberg, Zooey Deschanel, John Leguizamo

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Naked City Spleen
    Naked City Spleen, Le 2 juillet 2009 à 10h50

    J'ai aussi envie de citer Les révoltés de l'an 2000 qui m'a pas mal traumatisée. Dans ce film, un couple va passer des vacances sur une île. Quand ils arrivent, ils constatent qu'il n'y a plus aucun adulte, uniquement des enfants. Enfants qui se montrent rapidement inquiétants. Visuellement, ça fait parfois penser au film Les oiseaux d'Hitchcock avec ces nuées d'enfants comme des nuées de volatiles agressifs. Et puis c'est également intéressant car les personnages sont confrontés à un dilemme, partagés entre le besoin de se défendre et la tendance naturelle des adultes à ne pas vouloir faire de mal aux enfants. Très impressionnant.

    Y'en a plein d'autre. Je repasserai surement sur ce topic.

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