Salò ou les 120 journées de Sodome (Pier Paolo Pasolini)

Il y a des films dont on entend parler partout et dont on se méfie quand même, des films qu’on s’oblige à voir un soir « parce qu’il faut l’avoir vu » et qui modifient notre perception des choses. Pour moi, il y a eu un avant, et un après Salò. Réalisé en 1975 par […]

Salò ou les 120 journées de Sodome (Pier Paolo Pasolini)

Il y a des films dont on entend parler partout et dont on se méfie quand même, des films qu’on s’oblige à voir un soir « parce qu’il faut l’avoir vu » et qui modifient notre perception des choses. Pour moi, il y a eu un avant, et un après Salò.

Réalisé en 1975 par Pier Paolo Pasolini, le film est une adaptation libre des 120 journées de Sodome de Sade. Une adaptation libre, car Pasolini transcende le livre en l’adaptant au contexte socio-historique de la république fasciste de Salò. Il en fait un film violent, pervers, insoutenable, mais aussi un film politique.

Pour bien comprendre l’intérêt du film, on va d’abord en expliquer le titre – comme dans tout bon commentaire qui se respecte. Alors, Salò ou les 120 journées de Sodome, c’est quoi, ça veut dire quoi, ça parle de quoi ?

Salò ou les 120 journées de Sodome, ça veut dire quoi ?

La République de Salò (aussi appelée République sociale italienne) est un Etat fasciste fondé et dirigé par Benito Mussolini de 1943 à 1945 (sous le contrôle de la Wehrmacht) dans une petite ville du nord de l’Italie (à Salò donc). Le régime est, entre autres, connu pour les sévices physiques et les tortures sexuelles pratiquées par les fascistes sur les civils pendant leur deux longues années de règne. On se doute que ce n’est pas par hasard que Pasolini a choisi Salò, quand on sait que l’Italie a connu des relents fascistes autour de 1975. C’est donc dans ce charmant contexte historique que Pasolini situe son film en se servant de l’oeuvre inachevée de Sade.

Bon, parlons en un peu des 120 journées de Sodome. C’est un roman écrit par le Marquis de Sade en prison vers 1785. L’histoire dans les grandes lignes : quatre notables un peu détraqués (un peu ?) décident d’enfermer 42 jeunes garçons et jeunes filles dans un château en Forêt Noire pour assouvir leurs pulsions sexuelles les plus obscènes et autres tortures en tout genre. Quatre vieilles prostituées font aussi parti du voyage afin de faire le récit de 600 historiettes de plus en plus perverses et malsaines que les notables s’empressent de mettre en pratique.

A partir de là on peut commencer à cerner l’idée du film, où au moins se dire qu’on ne va pas assister à un épisode de Walt Disney, ça c’est certain. Salò est un film dur qui ne comporte aucun espoir. Le seul suspens est de se demander : « jusqu’où pourront ils aller ? », la réponse semble évidente : jusqu’à la mort.

Alors concrètement le mélange d’une histoire de libertinage poussé jusqu’à l’excès dans un Etat fasciste, ça donne quoi ?

Ca donne un film découpé en trois parties : Le cercle des Passions, le cercle de la Merde et le cercle du Sang. Chaque « cercle » donne lieu à des sévices, des humiliations et une forme de violence particulière qui sévira pendant 120 jours. Les quatre notables sont des fascistes (un Duc, un Évêque, un Magistrat et un Président) et enlèvent dix huit personnes (neuf filles et neuf garçons) pour leur faire subir divers châtiments. Les victimes sont enfermées dans un palais luxueux, surveillés par des miliciens, quelques serviteurs et une pianiste chargée de mettre en musique les histoires racontées par trois vieilles prostituées.

Un contexte politique très marqué

Raconté de cette manière, ça ressemble beaucoup au livre de Sade, pourtant le film de Pasolini est loin d’être une simple adaptation linéaire. Certes les grandes lignes sont les mêmes et certains traits des personnages du Marquis se retrouvent dans le film (plus une victime sera pure et suppliante, plus le bourreau sera excité et obscène), mais ça ne s’arrête pas là, le contexte historique n’est pas anodin. Sade s’attaquait à la religion, Pasolini s’attaque ici au pouvoir, et au pouvoir politique en particulier ainsi qu’à ses dérives totalitaires.

On peut s’en convaincre par quelques scènes clés : les quatre bourreaux sont des bourgeois décadents qui conversent en citations de Baudelaire, Huysmans ou Dada, le palais dans lequel ils vivent est somptueux, ils sont cultivés mais leurs conversations sont creuses. L’esthétique tient une grande place dans la vie de ces hommes qui vont chercher à humilier leurs victimes des manières les plus dégradantes possibles, c’est une esthétique écrasante, discriminante, qui souligne encore la différence entre les hommes de pouvoir et leurs victimes soumises dont le statut social est annihilé.
Dans ce film, le corps est déshumanisé, les esclaves sont considérés comme des animaux aux yeux de leurs bourreaux, ils ne pensent pas et ne désirent pas. On remarquera qu’il n’y a jamais aucune trace de culpabilité ou de remords de la part des quatres fascistes : les esclaves sont là pour divertir, exciter et combler leurs désirs pervers, le corps devient donc un bien consommable comme n’importe quel autre, les limites n’existent pas envers ces corps-objets et les bourreaux ne savent pas s’arrêter dans leur décadence. C’est le désir consumériste insensé qui ne peut jamais aboutir et qui ne prend fin qu’avec la mort – le cercle du sang se termine par un massacre vu depuis l’intérieur du palais à travers une paire de jumelles.

Un film difficile et intelligent

Certaines scènes sont particulièrement insoutenables. Dans le cercle de la merde, les victimes sont obligées de manger les excrèments des quatre bourgeois autour d’une table parfaitement dressée. Non seulement, il est question d’humiliation mais les excréments sont présentés comme étant « nobles » (c’est un repas de fête), les fascistes offrent à leurs victimes la chance de pouvoir goûter à la substance la plus sale de leurs corps, mais cette merde est toujours supérieure au statut social des esclaves.

La seule scène présentant un peu d’espoir montre un milicien fasciste désobéissant à ses supérieurs, les quatre bourgeois font irruption dans la pièce et le surprennent en pleine trahison. Juste avant d’être abattu, ce dernier lève le poing en signe de résistance, puis il s’écroule à terre.

Loin des clichés qui gravitent autour de cette oeuvre (certains voient dans Salò une simple critique de la nature humaine), on peut dire que Pasolini n’a pas fait ce film pour le trash ni pour rendre compte d’une adaptation fidèle de l’oeuvre du Marquis de Sade. Salò ou les 120 journées de Sodome est un film difficile, aussi bien au niveau de l’image que de la réflexion qui en découle. Pasolini utilise et déforme les images pornographiques classiques, il n’est plus tellement question de plaisir sexuel mais d’une omniprésence du pouvoir qui passe par le sadisme pour imposer sa domination. Il donne du sens aux longues descriptions insoutenables qu’on peut lire dans le roman du Marquis.

Daté de plus de trente ans, c’est pourtant le film le plus violent que j’ai pu voir, le genre de film qu’on voit une seule fois et dont on garde énormément d’images en tête (je l’ai vu il y a environ un an et je ne le reverrai pas avant une paire d’année…). C’est un classique à ne pas mettre entre toutes les mains mais qui est bien loin de la violence facile et de la provocation creuse qu’on peut voir souvent au cinéma aujourd’hui. Salò a longtemps été interdit dans de nombreux pays, et Pasolini a été assassiné trois jours après sa sortie (un simple hasard… ou pas).

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Mia-ouh
    Mia-ouh, Le 6 février 2009 à 22h17

    Je l'ai vue en dvd à la fnac pour 10? !!

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