Rue du Commerce persiste et signe, avec une version « interdite aux hommes »

Après la page interdite aux femmes, Rue du Commerce dévoile son deuxième volet, la « spéciale femmes ». Et ça ne nous fait vraiment, vraiment plus rire.

Rue du Commerce persiste et signe, avec une version « interdite aux hommes »

Mardi, Rue du Commerce lançait une opération commerciale en réservant son site aux hommes, ce qui a suscité de nombreuses réactions sur les réseaux, reprises dans la presse.

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C’était loin d’être la première campagne exploitant le sexisme, c’est aussi loin d’être la plus scandaleuse, alors pourquoi avoir réagi dans nos colonnes ?

Parce qu’enfin, on avait les moyens d’agir. Parce que nous avions suivi, depuis sa présentation au conseil des ministres en juin 2013, le parcours de la loi pour l’égalité réelle entre les femmes et les hommes, jusqu’à son entrée en vigueur cet été.

À lire aussi : La loi pour l’égalité réelle entre les femmes et les hommes a été adoptée !

Parce que depuis la remise du rapport d’enquête du Commissariat à la Stratégie et à la Prospective sur les stéréotypes de genre, on sait qu’ils ont une influence négative, qui peut aller jusqu’à affecter la santé des adolescents et des adultes.

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C’est pourquoi la lutte contre la diffusion des stéréotypes sexistes dans les médias, y compris dans la publicité, n’est pas anecdotique.

La campagne « spéciale hommes » de Rue du Commerce exploite des stéréotypes sexistes, elle est d’un goût douteux, elle est insultante pour les hommes qui se trouvent, une fois de plus, cantonnés à des clichés virilo-ridicules.

La campagne « spéciale femmes » en revanche, est autrement problématique. Et non, ce n’est pas « en réponse » au tollé suscité par la première : c’était prévu et organisé, cette page interdite réservée aux femmes a été faite avec préméditation.

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#Astuce : pour promouvoir l’égalité professionnelle, pensez à parler de « patronne », éventuellement.

Avant de nous dire que nous n’avons « pas d’humour », examinons quand même ce qui est censé nous faire rire.

La Fâme, au service de l’Hôme

L’un des visuels de la page « interdite aux hommes » est celui-ci :

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Est-ce que vous voyez le problème ? Indice : ça se passe dans la vignette inférieure. Apparemment, pour Rue du Commerce, quand on a envie de se faire plaisir, mesdames, on se renseigne sur les 10 positions préférées des hommes ! Car c’est bien connu, notre plaisir à nous est secondaire, il passe après celui de ces messieurs.

C’est ce qu’on lit déjà dans la quasi-intégralité de la presse « féminine », Rue du Commerce n’innove pas du tout sur ce coup-là. Ne changez rien.

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Deuxième couche ? Lisez la « clé numéro 2 » :

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« Soyez expressive au lit, montrez-lui qu’il est bon. La simulation n’est pas tabou, elle peut être la solution »

Parce que son-plaisir-passe-avant-le-vôtre-enfin ! Je me répète, mais il faut que ça rentre, mesdames. Et parce que la communication dans le couple, c’est chiant, les hommes n’aiment pas qu’on leur parle — d’ailleurs « lorsqu’il fait une erreur, taisez-vous ». Voilà. N’insistez pas !

Jusqu’à présent, j’ai pas vraiment trouvé le comique de la situation, mais je continue de chercher.

Ah, ne soyons pas de mauvaise foi : si le sexe à deux est pour le plaisir de monsieur, le plaisir de madame n’est pas pour autant oublié chez Rue du Commerce, puisqu’il est à l’honneur dans « le petit plaisir du mois »…

…sauf qu’il faut bien sûr « laisser la télécommande » à monsieur.

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À lire aussi : Le Fairy, ce « lance-roquettes à orgasmes »

N’oublions pas qu’au même titre que les licornes, la Petite Souris et la tolérance dans un cortège Manif pour Tous, les homosexuel•le•s, bisexuel•le•s et asexuel•le•s, ça n’existe pas. Un papa, une maman, Adam et Ève, elle et lui, sinon, on part dans la science-fiction la plus totale.

La « dispense de rapports sexuels »

Le problème avec « l’humour » et « le second degré » sur le sexisme, c’est que le spectre des violences faites aux femmes n’est jamais très loin. Allez, faites des blagues sur la cuisine et les sandwiches, faites des blagues sur les enfants à garder, la lessive et le repassage. Vous ne me ferez pas rire, mais au moins, vous ne menacerez pas mon intégrité physique.

Le premier ticket de « la machine à coupons », en revanche, je l’ai mal vécu :

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« Dispense de rapports sexuels pour les soirs où la boîte de Doliprane est vide ! »

On reste dans le thème « le sexe, c’est pour le plaisir des hommes », mais on passe carrément du côté obscur de la Force, en suggérant (POUR RIRE BIEN SÛR) qu’il faut « une dispense », une excuse pour ne pas avoir un rapport sexuel avec son conjoint. L’excuse de base étant la migraine — d’où la référence au Doliprane. Qu’est-ce qu’on rit, dites.

Peut-être que je manque vraiment d’humour, mais le fait que le viol conjugal soit encore tabou en France m’empêche d’apprécier la dimension comique de ce visuel.

Sinon, j’ai aussi :

Cette madmoiZelle a été violée par son compagnon, de façon répétée. C’était sa première confrontation au sexe, et il lui a fallu du temps pour prendre conscience du fait qu’elle n’avait pas à subir ça.

À lire aussi : J’ai été victime de viol conjugal — Témoignage

(Ce témoignage n’est pas mal non plus : « J’ai subi des violences conjugales à l’adolescence »).

Je dois reconnaître que je ne suis pas du tout objective sur ce sujet, parce qu’il y a peu, nous avions analysé le consentement et « la zone grise », ce fameux champ d’incertitude, lorsque le « oui » est présumé. Je n’étais pas prête à lire, dans les commentaires de l’article, les dizaines de témoignages de jeunes filles, qui avaient réalisé, à la lecture de l’article, qu’elles n’étaient pas obligées de consentir. Qu’elles n’étaient pas obligées d’avoir des rapports sexuels avec leur petit ami lorsqu’elles n’en avaient pas envie. Qu’elles n’étaient pas obligées d’accepter ni de pratiquer des actes dont elles n’avaient pas envie. Je parle des réactions à l’article ci-dessous.

À lire aussi : Culture du viol, consentement et « zone grise »

Alors peut-être que plaisanter sur le consentement, ça fait marrer la meuf-bien-dans-ses-talons. Mais personnellement, je n’ai pas encore digéré tous les témoignages de viols conjugaux, tous les messages des filles qui culpabilisent (qui CULPABILISENT !) de ne pas avoir envie de sexe certains soirs, mais qui se forcent, parce qu’« il faut bien y passer ».

À lire aussi : La culpabilité sexuelle – Le dessin de Cy.

Quand on dénonce l’utilisation des stéréotypes sexistes dans la publicité, quand on dénonce les messages nocifs relayés par ce genre de campagne, le problème n’est pas que « nous manquons d’humour », le problème c’est que vous, vous manquez de réalisme. Vous n’avez même pas conscience de l’impact des messages que vous prétendez tourner en dérision.

À lire aussi : Najat Vallaud-Belkacem s’attaque à la « culture du viol décomplexée »

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Alors non, Rue du Commerce, « chat » ne me fait vraiment, vraiment pas rire.

Et si vous vouliez vraiment, vraiment plaisanter sur le sexisme, une très bonne blague aurait été de faire une réduction de -27% aux femmes. Pourquoi ce chiffre ? Car c’est, en moyenne, l’écart qui persiste entre les salaires des hommes et ceux des femmes, à postes et compétences égales.

On aurait ri jaune, mais ça aurait été pertinent.

À lire aussi : John Oliver s’attaque à l’écart salarial entre hommes et femmes

Comment déposer plainte, bis repetita

Nous vous invitons, à nouveau, à signaler cette seconde campagne à l’Autorité de Régulation Professionnelle de la Publicité. Et une fois encore, je vous propose de copier-coller le texte ci-dessous :

Après vos informations personnelles, entrez les données suivantes :

  • Nom de l’annonceur : Rue du Commerce
  • Nom du produit : la Page Interdite aux hommes
  • Type de média sur lequel la publicité a été diffusée : cochez Internet
  • Où avez-vous vu ou trouvé la publicité ? « sur le site rueducommerce.fr »
  • Quand avez-vous vu ou trouvé la publicité ? Entrez la date et l’heure

Description de la publicité :

C’est un ramassis de clichés insultants, reposant sur des stéréotypes sexistes.

Motif(s) de votre plainte :

Cette campagne de promotion ne respecte pas les principes énoncés dans les règles de déontologie de l’ARPP, et notamment celles relatives à l’image de la personne.

La diffusion de tels stéréotypes sexistes par un site à forte audience n’est pas uniquement nuisible à l’image des femmes. Ces clichés s’inscrivent dans la culture du viol, en véhiculant des idées nocives pour les femmes. De nombreuses jeunes femmes sont victimes de viols conjugaux, un sujet sur lequel cette campagne « plaisante » allègrement.

Ce faisant, cette publicité n’est pas seulement de mauvais goût, elle ne porte pas seulement atteinte à la dignité des femmes, mais elle renforce également des idées reçues dangereuses.

Merci d’intervenir.

On vous propose à nouveau de choisir parmi nos captures d’écran la pièce jointe à ajouter à votre plainte. Vous n’avez que l’embarras du choix.

Éduquez-vous

Lorsque je me suis entretenue par téléphone avec Sylvie Latour, la Directrice générale adjointe de Rue du Commerce, elle m’a prévenue qu’un deuxième volet allait répondre à « la page interdite aux femmes », ajoutant que dans la préparation, l’équipe s’était « beaucoup inspirée de ce que vous faites chez madmoiZelle ».

Je ne sais honnêtement pas sur quels contenus l’équipe s’est appuyée pour créer une page suintant la culture du viol, mais je me sens le devoir d’orienter les publicitaires qui passeraient par ici vers nos articles les plus pertinents. Voici une liste non exhaustive d’articles que vous pouvez trouver dans nos archives, et qui vous aideront à éviter de surfer sur les mêmes clichés problématiques, déjà dénoncés par ailleurs.

À lire aussi : Messieurs, l’égalité hommes-femmes ne se fera pas sans vous

Pourquoi le sexisme nous fatigue ? Réponse ci-dessous.

À lire aussi : Ce monde sexiste m’épuise

Évitez au passage de jouer sur les nombreux complexes sur le physique. Vous trouverez une ample sélection dans notre dossier « Nique les complexes ! ».

Attention : ce n’est pas parce que vous avez des femmes dans vos équipes, ni que vos idées sont portées et/ou validées par des femmes qu’elles ne sont pas potentiellement problématiques. Cet argument a déjà utilisé par Nelson Monfort pour excuser ses propos sexistes, et non, ce n’est toujours pas un argument valable.

Et au passage, « #mysogine », ça s’écrit « misogyne ». 

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Freehug
    Freehug, Le 12 juin 2015 à 22h58

    Breiz
    Pas forcément : nous n'avons pas toutes été sur le site faire monter leur compteur de vues (moi j'ai pris les visuels sur le site de Mad justement pour éviter ça), et je pense que nous sommes un sacré paquet ici à ne plus jamais rien leur acheter.
    Non ?
    Si ! Ce site ne passera pas par moi et j'en profite pour leur faire une très mauvaise publicité auprès de tout mon entourage. Je veux bien entendre qu'ils cherchaient (peut-être) à faire du second degré, mais du second degré diffusé à une échelle aussi large auprès d'un public qui prend ça en partie au premier, c'est grave. Du coup, des mois après, j'ai porté plainte quand même. Cette campagne est gerbante. Le fait que plusieurs personnes aient décidé que c'était drôle et que ça passerait... Je suis au-delà de la gerbe là. Le pire étant peut-être d'insister de manière aussi lourdingue sur ce vieux cliché comme quoi les femmes n'ont pas de libido, que leur seul but sexuellement était de satisfaire l'homme et qu'une réserve de dispenses de sexe, ça leur plaisait bien. Non mais....aaaaaaaaaaaaah !

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