« T’as les lèvres trop rouges pour qu’on te laisse tranquille » #MeToo

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C'est l'histoire d'une fille qui voulait rentrer tranquillement chez elle mais qui va voir sa féminité bouleversée par un (connard) inconnu.

« T’as les lèvres trop rouges pour qu’on te laisse tranquille » #MeToo

Salut, c’est Alison. J’ai décidé de garder le silence pendant la vague de #MeToo et de #BalanceTonPorc, car j’avais déjà fait mon #MeToo, timidement, il y a quelques mois.

C’était si douloureux de voir cette succession de hashtags défiler sur mon fil d’actualité la semaine dernière mais j’admire le courage de celles et ceux qui ont témoigné.

Merci de donner de la visibilité à cet énorme problème, les choses bougent, mais je n’ai pas envie d’oublier tous les #MeToo qui existent mais qui n’ont pas été exprimés sur les réseaux sociaux !

—Article initialement publié le 8 juin 2017

J’étais debout, adossée à un abribus. Il est venu me parler, il m’a draguée un peu et j’ai repoussé gentiment ses avances. Je n’ai plus ouvert la bouche après ça et j’ai remis mes écouteurs éteins. Mais lui a continué de parler.

Retour sur la violence d’un souvenir

« Pourquoi tu m’ignores ? Tu te crois intelligente d’être ici ? »

« Y’a pas un mec qui t’attend ? Pourquoi t’es sortie toute seule ? »

« T’es pas intelligente, si tu l’étais, un homme serait à tes côtés en ce moment pour te protéger. »

« Moi je la laisserais pas ma femme sortir comme ça. »

« Tu sais quelle image ça donne une fille qui est seule dans la rue le soir ? »

« Si tu ne veux pas qu’on te dise que t’es belle, pourquoi t’as mis une robe ? »

« Faut pas s’étonner si tu t’attires des problèmes un jour ! Tu peux te faire violer comme ça ! »

« Pourquoi tu me rejettes ? Tu te crois mieux que moi ? En attendant t’es toute seule là. »

« Pourquoi t’as peur de moi ? Je le vois que t’as peur. »

« Ça se voit que tu te sens mal ! Je peux lire toutes les émotions sur ton visage ! »

« Tu te crois trop bien pour moi ? Tu me prends pour une merde ? Pourtant on est au même arrêt de bus ma belle. »

« Pourquoi tu t’es maquillée si tu ne veux pas qu’on vienne te parler ? »

« Le maquillage c’est pour les putes, c’est pour attirer le regard. »

« T’as les lèvres trop rouges pour qu’on te laisse tranquille. »

« Pourquoi tu pleures ? Parce que tu sais que j’ai raison ? »

« C’est pas respectable de traîner dans la rue comme ça, on dirait une pute. »

Arrêt sur image : j’ai vingt ans, il doit être 21h30, je suis dans le centre-ville de Lille, je reviens d’une séance de cinéma avec une copine, elle m’a accompagnée jusqu’à l’arrêt de bus et elle est partie prendre son métro. Je rentre chez moi, au domicile familial.

Le trajet entre là où je me tiens et ma porte d’entrée est d’environ vingt minutes. Il y a un arrêt de bus en face de chez moi.

Le bus arrive dans cinq minutes. Je le sais, je ne risque rien, il y a trois autres personnes qui attendent à cet arrêt et qui écoutent cet homme me parler. Ils ne disent rien, absolument rien.

Même pas un petit regard compatissant ne s’échappe pour me signaler qu’ils sont là, pas un geste n’est fait pour me dire implicitement « ce gars dit des conneries, mais ne t’inquiète pas, je suis là moi s’il faut intervenir, t’es pas toute seule à cet arrêt ».

Il reste cinq minutes et le bus arrivera. Je ne risque rien. J’ai mon téléphone sur moi, je pourrais appeler quelqu’un si je voulais, ma mère, mon petit copain ou un•e ami•e. Mais je ne le fais pas, pourquoi je le ferais ?

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Dans cinq minutes le bus sera là et m’emmènera chez moi. Si ce gars devient violent, je commencerai à demander de l’aide aux personnes qui attendent à l’arrêt de bus. J’ai remarqué qu’il y avait d’autres gens également plus loin dans la rue.

Tout va bien. S’il devient plus virulent ou violent, je le signalerai au chauffeur de bus, comme je l’ai déjà fait à plusieurs reprises dans le passé.

J’ai vingt ans et ce gars me parle encore, il me fait culpabiliser et il se moque de moi car j’ai peur de lui.

À ce moment précis de ma vie, il ne le sait pas mais j’ai déjà été agressée sexuellement. À ce moment précis de ma vie, je ne le sais pas encore mais je le serai de nouveau. Pas ce soir-là non, mais trois ans après, dans un autre endroit, par une autre personne.

Ça fait longtemps qu’il n’y a plus de musique dans mes écouteurs, j’écoute toujours ce gars parler. J’écoute ces conneries en me disant que c’est des conneries. Je l’écoute et je sens les larmes qui glissent sur mon visage. Car ses conneries m’ont touchée. Des torrents de souvenirs reviennent. Et si c’était de ma faute ?

Ces choses que je n’ai pas pu dire…

À l’époque, je n’avais pas été capable de lui répondre quoi que ce soit. Il était plus vieux que moi, il m’impressionnait et il était très alcoolisé. J’étais complètement tétanisée.

Je m’en suis voulu d’avoir été autant touchée par ses paroles.

Aujourd’hui j’ai envie de faire un petit saut dans le passé, pour dire à celle que j’étais à ce moment-là que ça ira et qu’elle a des gens fantastiques qui seront toujours là pour elle. Mais surtout, j’aimerais remonter le temps pour enfin répondre à toutes les questions de ce type.

Voilà ce que je lui répondrais si je pouvais retourner dans le passé comme Marty McFly dans Retour vers le futur :

« Je t’ignore parce que j’ai été polie avec toi et que t’as insisté quand même.

Oui je suis allée au cinéma sans mon mec, car on vit au XXIème siècle tu comprends ? Oui je l’aime, et non je n’ai pas besoin de sa protection. Non je ne devrais pas avoir à ressentir la nécessité d’une protection masculine au quotidien.

D’ailleurs je lui parlerai de toi en rentrant, à mon petit ami. Sache que tu es tout ce qu’il méprise le plus dans le monde. Car tu sais, la femme est libre, la femme a les mêmes droits que toi, elle peut même se déplacer toute seule, la femme est comme toi.

Et avant que tu me traites encore de catin, n’oublie pas qu’avant que je refuse tes avances, tu me trouvais encore élégante pourtant, c’est bizarre. Pourquoi tu t’es mis à me reprocher tout ce pourquoi tu m’avais complimentée — très chaleureusement — deux secondes plus tôt ?

Je suis une jeune femme et je suis libre de circuler où je veux, même si la nuit est tombée. Je devrais avoir le droit de rentrer tranquillement chez moi, mais tu m’as gâché ça ce soir. Non, une fille qui est dans la rue après 21h sans un homme à ses côtés n’est ni inconsciente ni peu respectable. »

Cette soirée de ma vie m’a souvent fait penser à un dialogue ouvert avec un agresseur, un possible agresseur.

Personne ne peut dire s’il m’aurait touchée ou pas dans un autre contexte ou dans un autre lieu. Mais aujourd’hui, quand je repense à lui, j’ai l’impression que ce soir-là, c’est le porte-parole de tous les êtres violents que j’ai croisés dans ma vie qui s’est adressé à moi.

De vilaines choses arrivent aux filles qui portent des robes et du rouge à lèvres ?

« T’as les lèvres trop rouges pour qu’on te laisse tranquille. »

Si vous saviez comme cette phrase a résonné dans ma tête. Je me rappellerai de ce type toute ma vie, ainsi que de notre conversation qui s’est avérée être plutôt un monologue plein de haine.

Il m’a gâché quelque chose. Je pourrais évoquer d’autres choses qu’on m’a gâchées mais je préfère parler de ce gars-là.

Ça paraît anecdotique, à côté du tas d’idioties qu’il m’a servi ce soir-là, mais il a remis ma féminité en doute en une phrase : « T’as les lèvres trop rouges pour qu’on te laisse tranquille ».

Ce petit geste routinier de se mettre du rouge à lèvres, il me l’avait gâché. C’est peut-être ingénu de ma part mais j’ai jamais vu ce produit cosmétique comme une arme massive de séduction ou une incitation à se faire agresser ou violer.

Le rouge à lèvres, c’était ce que je voulais le plus avoir quand j’étais une toute petite fille. C’était la trace des baisers de ma maman et de mes tantes sur mes joues. Pendant longtemps, c’était pour moi un synonyme de marques d’amour.

J’y ai particulièrement repensé le jour où ma rédactrice en chef (ça te dit quelque chose Clémence Bodoc ?) m’a demandé si je me souvenais de mon premier produit de beauté. C’était des petits brillants à lèvres pour enfant, et j’étais tellement heureuse de les avoir.

Après cet épisode de ma vie, j’ai cessé de mettre du rouge sur mes lèvres et je me maquillais beaucoup moins. Pas uniquement parce que ce geste me rappelait cette conversation à l’arrêt de bus. J’ai juste arrêté pendant quelque temps, je ne me l’explique pas.

Cet homme ne m’a pas touchée ce soir-là. Aucun geste physique, mais je me suis sentie profondément blessée et agressée. C’est la première fois que j’ai vraiment commencé à culpabiliser sur mon passé.

Et si c’était de ma faute ? Et si j’avais été autrement ? Est-ce que j’aurais dû jouer profil bas comme mes proches inquiets me l’avaient conseillé ?

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Et si ce n’était pas de ma faute ?

Un ami m’a posé une question peu de temps après ça, qui m’a servi d’électrochoc.

« Pourquoi tu ne portes plus de rouge à lèvres ? T’en portais pas avant ? C’était joli aussi, ça t’allait bien. »

Ce même ami aimait bien me taquiner autrefois sur le fait que je faisais trop ma « coquette » ou ma « belle » quand je devais sortir. Je ne sais toujours pas si sa question était spontanée ou non, et je ne veux pas le savoir.

Mais je me suis sentie vraiment bête face à cette question. Je me suis aussi sentie bête face à ma réaction pendant des semaines. Je me suis sentie bête d’avoir perdu confiance en moi et en les autres.

Je réalise maintenant que ce n’était qu’un pauvre type, un donneur de mauvaises leçons. Un tocard qui n’avait rien de mieux à faire un soir de semaine que d’arpenter les rues ivre et d’importuner des femmes bien plus jeunes que lui.

Je le remercie car, grâce à lui, de belles conversations ont suivi cette horrible soirée, de belles discussions qui ont abouti à des guérisons, pas seulement les miennes.

Car une fois que j’ai compris que ce n’était pas de ma faute, je pense que j’ai pu aider d’autres personnes dans le même cas que moi, en leur faisant réaliser qu’on ne mérite jamais la violence physique et qu’on ne sera jamais responsable de celle que l’on subit, sous aucun prétexte aussi farfelu qu’il soit.

Et encore merci à cet abruti, car je me suis sentie plus forte pour affronter ce que j’allais avoir à affronter quelques années après cette rencontre.

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Maintenant je vois à quel point sa phrase était ridicule…

« T’as les lèvres trop rouges pour qu’on te laisse tranquille. »

Et le rouge à lèvres rose, ça va ? Et les teintes abricot, tu trouves ça plus mignon, ça fait moins prostituée ?

C’est difficile pour moi de ne pas penser au livre de Nathaniel Hawthorne, La Lettre écarlate. Pour ceux qui ne sont pas amateurs de littérature américaine, c’est l’ouvrage qui a inspiré le personnage d’Emma Stone — dans la comédie Easy A de Will Gluck — à porter la lettre A rouge cousue sur ses vêtements.

Dans La Lettre écarlate, une femme doit porter sur la poitrine la lettre A (A comme adultère) pour être humiliée dans le village à cause de sa « petite vertu ». Les lèvres écarlates… c’est ça la nouvelle lettre écarlate ? La bouche écarlate est-elle devenue le nouveau signe de ralliement de toutes les catins de la Terre ?

Après la taille des jupes et la rougeur des lèvres, ce sera quoi le prochain critère ?

Garde la pêche !

J’ai enfin réalisé que même si je décide un jour de sortir en mini robe léopard en latex avec des collants résilles, maquillée comme jamais, ou même si je décide de sortir complètement nue dans la rue, ça ne donnera en aucun cas le droit à quelqu’un de s’en prendre sexuellement à moi.

Il n’y a plus aucune tristesse ou amertume dans cette histoire. Je vis toujours ma vie comme je l’entends et je l’aime plutôt bien. Je ne cherche plus à savoir pourquoi de mauvaises choses arrivent à certaines personnes et pas à d’autres.

Je ne cherche plus d’excuses aux personnes qui ne méritent absolument rien. Je n’éprouve plus de honte à la place de ceux qui devraient en ressentir. J’ai décidé de ne pas changer qui je suis par peur ou par insécurité.

Je suis heureuse de vivre dans mon époque et dans un pays où j’ai le droit de vivre ma féminité comme j’ai envie de la vivre. Je suis contente d’avoir des droits et d’avoir la justice derrière moi quand ils sont bafoués et je suis contente de pouvoir militer quand je trouve qu’ils méritent d’être mieux respectés.

Je suis ravie de pouvoir parler sans tabou mais aussi de garder le silence si je le souhaite.

Je suis toujours là pour mes copines et pour mes copains. Je vais toujours au cinéma. Le cadre a changé, ce n’est plus Lille désormais, c’est Paris. Je ne prends plus le bus mais le métro, et je n’ai toujours pas envie de m’inscrire dans une auto-école. Je suis réconciliée avec le rouge à lèvres, et on va dire que ça tombe bien car le maquillage fait partie de mon quotidien.

Aujourd’hui je suis rédactrice beauté, et mon rouge à lèvres je le porte encore plus rouge qu’avant.

Et tout comme la longueur de ma jupe, la rougeur de ma bouche ne changera jamais mon « non » en « oui ».

Love, always !

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Commentaires
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  • Lioncourt
    Lioncourt, Le 26 octobre 2017 à 20h14

    Je me reconnais beaucoup dans ton article, je vis seule, j'ai pas de copain et je vis dans un coin loin de chez mes potes donc les retours de soirée c'est le plus souvent en solo et les relous avec ce discours, qui vont te tenir la jambe pendant 5-10mn je les ai tellement croisé >_<
    Maintenant je suis dans un tel état de saturation que je suis en mode yolo, j'essaye de leur répondre et de leur expliquer que ce sont des relous "je t'ai déjà dit non je ne suis pas intéressée, ça va pas changer dans 2mn, à quoi ça sert d'insister ?"
    Et franchement ça sert à rien, je sais pas combien de fois tu peux caser "non" dans une conversation sans que la personne en face ne comprenne, même en leur expliquant par A+B ils ne voient pas le problème. "je suis pas ton type c'est ça? mais tu sais t'es pas forcément mon type non plus au départ.." mais c'est pas là le pb, et d'où tu crois que ça va t'aider cette phrase mec? Bref hormis si t'as du temps à perdre leur répondre posément c'est pas forcément mieux, ça devient presque un petit jeu pervers *allez allez, combien de minutes M. Ducon va mettre pour comprendre cette fois ci?*
    Une fois y a même eu un voisin de métro qui s'est joint à la conversation, bah le couillon, il comprenait toujours pas!

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