« Respire » de Mélanie Laurent : lorsque l’amitié vire au harcèlement

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Pour « Respire », son deuxième film derrière la caméra, Mélanie Laurent raconte une amitié fusionnelle qui vire au harcèlement scolaire, avec une extrême justesse. C'est un film d’utilité publique, sur un tabou qu’il est urgent de briser.

« Respire » de Mélanie Laurent : lorsque l’amitié vire au harcèlement

Cet article a été écrit dans le cadre d’un partenariat avec Respire (chez Gaumont).
Conformément à notre Manifeste, on y raconte ce qu’on veut.

Charlie a dix-sept ans. Elle est timide, discrète, plutôt introvertie. C’est une excellente élève, bien intégrée, bien entourée. Le réconfort et la sécurité qu’elle ne trouve plus dans sa famille déchirée par le divorce, c’est sa meilleure amie Victoire qui le lui apporte. Les deux lycéennes coulent des jours ordinaires, dans un lycée ordinaire, d’une bourgade ordinaire.

C’est l’histoire ordinaire d’une amitié ordinaire, que des milliers, des millions d’entre nous ne manqueront pas de reconnaître.

Un jour, une nouvelle élève arrive dans cette classe de Terminale. Sarah irradie le groupe de son charisme, de son aisance, de son caractère enjoué, de son assurance et de sa beauté, des qualités si convoitées à cet âge, entre la sécurité de l’enfance et les tourments de l’« adulescence ».

Victoire et Charlie, Charlie et Sarah

On ne sait rien de Sarah, et pourtant, on la reconnaît immédiatement. C’est cette fille qui sait ce qu’elle veut, et qui contrairement à beaucoup d’autres, n’a pas peur de le revendiquer. Elle prend ce qui l’intéresse, creuse sa place dans le groupe, se défait des relations qui la dérangent.

Très vite, Sarah jette son dévolu sur Charlie, et une belle amitié se noue tandis qu’une autre se délie. De toute évidence, Charlie est fascinée par cette fille, sur qui sa jalousie est sublimée en inspiration. Sarah, c’est la fille qu’elle aimerait être… mais à défaut, elle se satisfait d’être son amie. Et entre elles, la complicité est immédiate.

Victoire, l’ex-meilleure amie de Charlie, n’est déjà plus dans le cadre.

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La complexité du harcèlement

Si cette histoire vous est familière, ce n’est pas une surprise. C’est une histoire très courante, très banale du harcèlement scolaire.

Comme les harceleuses qui avaient accepté de témoigner en réponse à notre appel, Sarah n’a pas d’excuses mais il y a une explication. Tant de haine, de comportements malicieux et pervers, trouvent souvent une origine quelque part. On projette sur les autres nos propres insécurités, et plus elles sont profondes, plus on est vulnérable et plus on a de potentiel pour blesser les autres.

On ne comprend pas trop comment ni pourquoi cette belle amitié vacille, comment Charlie, l’amie fidèle et aimante se retrouve victime et bouc émissaire d’une Sarah qui montre en privé un visage si différent du masque qu’elle porte parfaitement aux yeux de tous les autres.

Pourquoi Charlie pardonne-t-elle constamment à son bourreau ? Elle aussi a de bonnes raisons.

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Lever le tabou du harcèlement

Respire est l’histoire ordinaire d’une relation toxique qui n’a rien d’exceptionnel, et qui ne manquera pas d’appuyer sur les souvenirs douloureux de toutes les Charlie de ce monde.

Mélanie Laurent a librement adapté le roman qu’Anne-Sophie Brasme a écrit et publié à seulement 17 ans. La réalisatrice l’a lu au même âge, et a immédiatement eu envie d’en faire un film :

J’avais 17 ans et j’ai commencé à démarcher les boîtes de production pour réaliser ce film ! Heureusement qu’on n’a pas eu confiance en moi à ce moment parce que je n’avais pas la maturité pour prendre le recul vis-à-vis de ce que j’avais vécu mais aussi parce que pendant les dix ans qui ont suivi j’ai rencontré de vrais pervers narcissiques — des hommes cette fois.

Résultat, j’ai mis deux mois à écrire ce scénario, tellement j’ai utilisé et pu construire le personnage de Sarah avec toutes ces expériences. Avec mon vécu, j’avais la possibilité de tout condenser.

Et le résultat est magistral : Respire touche juste à chaque plan, sans exagérer, sans caricaturer. Cette justesse terrifiante empêche le spectateur de se réfugier dans l’idée que tout ceci n’est que fiction. C’est effroyablement réel et réaliste, et on se demande pourquoi le harcèlement scolaire est encore parfois, souvent, disqualifié par les adultes en « jeux d’enfants/d’adolescents »…

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L’équipe pédagogique est d’ailleurs la grande absente de ce scénario : malgré de nombreuses scènes filmées dans l’enceinte de l’établissement, les adultes responsables, professeurs comme conseillers, brillent par leur absence. Que leur intervention ait été sollicitée ou non par Charlie ou sa mère, cela ne fait aucune différence : le harcèlement continue.

Une critique sans accusation de l’inaction (l’inefficacité de l’action ?) de l’équipe éducative, qui assiste, impuissante ou indifférente, à l’acharnement du groupe.

On ne dit pas que c’est facile d’intervenir, ni d’ailleurs comment intervenir à l’avantage de la victime pour faire cesser efficacement le harcèlement, sans contribuer justement à cristalliser l’opposition du groupe. On dit simplement qu’il faut intervenir, avant que l’escalade de la violence n’échappe à tout le monde, y compris aux principales intéressées.

Un casting féminin sans faute

Lou De Lâage et Joséphine Japy partagent l’affiche de Respire en incarnant à la perfection le duo toxique qui tiendra le spectateur en haleine tout au long du film. Entre Isabelle Carré dans le rôle de Vanessa, la mère de Charlie, et Claire Keim dans celui de sa tante, le casting du film est presque intégralement féminin, sans que cela ne surprenne tant les personnages sont justes.

On est bien loin des clichés négatifs sur la féminité, des personnages faibles, fragiles, mesquins, jaloux et manipulateurs comme des stéréotypes de femmes diaboliques et frustrées. Les vices et les faiblesses de ces personnages sont universels.

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Respire, un film d’utilité publique

Je suis sortie de la projection de Respire avec l’intime conviction que ce film devrait être montré à tou•te•s les collégien•ne•s et les lycéen•ne•s du pays, qu’il doit permettre des discussions ouvertes sur le harcèlement scolaire, permettre de comprendre comment et pourquoi les dynamiques de groupe ont tendance à profiter aux pervers•es narcissiques comme le personnage de Sarah.

L’adolescence est censée être une période d’exploration identitaire, de construction personnelle. Mais il arrive qu’elle amène, au contraire, l’enfermement et la destruction. Combien de temps allons-nous encore laisser un tabou peser sur la question du harcèlement, combien de temps pouvons-nous encore considérer qu’il ne s’agit que « de jeux d’enfants » ?

Respire n’est qu’une fiction. Mais combien d’entre vous y reconnaîtront, au moins pour parties, leurs propres histoires ?

Rendez-vous dans les salles le 12 novembre.

À lire aussi : Le harcèlement scolaire… et ses conséquences

Les superbes photos sont d’Alice Dardun, qui a été photographe de plateau sur le tournage du film Respire. Retrouvez-la sur Facebook

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Clemence Bodoc

Anciennement Marie.Charlotte, Clémence Bodoc a été jeune cadre dynamique dans une autre vie, avant de rejoindre la Team madmoiZelle. Elle s’intéresse à l’actualité et à l’écologie, aime la politique et les débats de société. Grande fan de sport (mais surtout à la télévision), et de cinéma (mais seulement en VO), son nom de scout est dinde gloussante azurée. Elle ne mord pas mais elle rit très fort.

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Voici le dernier commentaire
  • Lafeemandarine
    Lafeemandarine, Le 22 mai 2017 à 11h02

    Pour info, le film est diffusé ce soir sur France 4.

    OK, je l'ai enfin vu et j'ai une interprétation légèrement divergente de la norme.

    Spoiler

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