Réponse à la lettre ouverte à François Hollande de Clara G., 20 ans

Le Point a publié cette semaine une lettre ouverte d'une certaine Clara, 20 ans, étudiante en histoire à la Sorbonne, à destination de François Hollande. Clara veut quitter la France, pour des raisons qu'elle détaille dans cette missive. On vous laisse en prendre connaissance, avant de revenir lire la réponse de Marie-Charlotte.

Réponse à la lettre ouverte à François Hollande de Clara G., 20 ans

Chère Clara,

Je n’ai pu m’empêcher de réagir en lisant ta lettre, étant donné que tu t’inscris dans une majorité de jeunes français dans laquelle je me reconnais également. J’ai 26 ans, ayant terminé mes études je te confirme que ce qui t’attend après le diplôme sont bien quelques années de galère à enchaîner les stages ou les CDD. Ne nous voilons pas la face, l’insertion dans le monde professionnel est une étape difficile. Ici comme ailleurs, du reste, ne te fais pas trop d’illusions.

Cette vérité est la seule concession que je t’accorderai. Parlons d’abord fiscalité, puisque c’est ce point qui semble motiver ton expatriation. Comment, tu n’as pas l’impression de profiter, ne serait-ce qu’un peu à te lire, du fruit de nos impôts ? Tu n’as donc jamais été hospitalisée, ni toi ni aucun membre de ta famille. Ils ont toujours été en pleine santé, ceux qui ne travaillent pas ou plus vivent de leurs économies personnelles. Non ? Certes, dans ce cas tu n’es pas le bénéficiaire direct des avantages sociaux “pépères” que tu dénonces, mais tu vois où je veux en venir : tu es tout de même concernée.

Tu nous dis être en deuxième année d’histoire à la Sorbonne ! Sais-tu que certains actifs trouvent aussi injuste de payer tes études que toi de payer leur future retraite ? Moi je préfère y voir un pacte intergénérationnel : ils ont investi pour moi, je paierai pour eux plus tard. On peut bien sûr discuter de la justice d’un tel système, le comparer à d’autres. Peut être as-tu été scolarisée dans le privé, peut-être ta famille aurait-elle eu les moyens de t’envoyer faire des études supérieures sans aucune aide de l’Etat, ni abattement fiscal, ni allocation familiale, ni scolarité gratuite. Garde à l’esprit que dans ce cas, tu n’appartiendrais pas du tout à la majorité des jeunes comme tu l’écris, mais bien à une extrême minorité. (Au passage, ne crois pas si naïvement qu’un CDI suffise à s’acheter un appartement à Paris. Il s’agit également d’un privilège accessible à une extrême minorité. Mais réguler le cours de l’immobilier reviendrait à accepter un niveau d’interventionnisme radicalement opposé à ton discours, je ne pense donc pas que tu souhaites cette solution.)

Tu vois qu’en France, le tableau n’est pas aussi noir que tu ne le dépeins. J’attends avec impatience tes impressions de l’étranger. À part l’Europe du Nord, j’avoue connaître peu de pays dont la protection sociale permettent véritablement aux femmes d’être mères tout en ayant une carrière professionnelle. Qui sait, peut-être regretteras-tu ton jugement hâtif lorsque tu renonceras finalement à ton travail, calculant que les frais de garde de tes enfants sont trop élevés : mieux vaut qu’un seul parent travaille tandis que l’autre s’occupe du foyer. Une décision d’autant plus difficile à prendre qu’il faudra penser à épargner pour vos retraites, pour les études de vos enfants, mais également en cas de coup dur : si ton mari perd son travail, c’est toute l’assurance maladie de la famille qui saute avec. Tu repenseras peut être à ces impôts écrasants que tu aurais payés en France, tu sais, la France, ce pays où toutes les prestations énumérées ci-dessous sont pratiquement gratuites.

Être riche n’est pas considéré comme un péché mortel, non. Ce n’est pas la richesse de certains qui attise les critiques, mais bien leur égoïsme. En temps de crise comme celle que notre pays traverse, être égoïste est une lâcheté commise contre l’ensemble du corps social. Tu parles de dette comme si ce n’était pas la tienne autant que celle de nos prédécesseurs. Tu parles de l’Amérique du Nord comme d’un Eldorado. Sais-tu que là-bas, lorsqu’ils obtiennent leur diplôme, les étudiants commencent leur vie active criblés de dettes, de dizaines de milliers de dollars de dettes ? Où crois-tu que ta dette à toi ait disparue ? Nous, notre société prend à sa charge la dette de nos étudiants. Pour qu’ils puissent commencer leur vie active avec pour seul souci de trouver un travail qui leur plaise, qui leur permette de vivre décemment. De s’épanouir. Oui, je parle de plaisir et d’épanouissement dans le travail, des notions résolument novatrices, des privilèges de notre génération. Sois honnête, ma chère Clara. Toi qui as grandi comme moi dans un monde de privilèges, la sécurité de l’emploi t’intéresse bien moins que la possibilité d’essayer, de renoncer, de choisir ta voie.

Sois honnête, car c’est davantage cet horizon de possibles qui te pousse vers l’expatriation. Et tu as raison ! Ô combien tu as raison, il y a tant d’autres modèles de sociétés à découvrir, partout ailleurs. Ils ont leurs avantages et leurs inconvénients, mais personne ne saurait t’en convaincre, à toi d’aller les voir, d’aller les vivre pour t’en faire une opinion. Là encore, je pense que tu reverras ton jugement si sévère sur la France. A ce titre, je ne pense pas que l’émigration de nos jeunes soit véritablement une menace pour notre société, je pense au contraire qu’elle est une force. Tu dis toi-même que la France « se rabougrit, se fige, se crispe, s’aigrit à toute vitesse », quoi de meilleur remède qu’un appel d’air, que de laisser nos jeunes partir à la découverte du monde pendant que d’autres jeunes viennent enrichir notre terreau de leur potentiel, de leurs différences ? Certains des émigrés ne reviendront pas. C’est leur droit. Qu’importe puisque certains des seconds choisiront de rester ?

Je vais te faire une dernière concession, Clara, en forme de confidence. Moi non plus je ne suis pas très optimiste pour les prochaines années. Moi aussi, je songe à aller voir ailleurs. Mais contrairement à toi, je reste réaliste. La crise que nous traversons n’est pas contenue par nos frontières. Elle nous vient d’ailleurs, et s’étend ailleurs. Elle y prendra d’autres formes peut être, mais elle n’épargnera sans doute pas notre génération, où que nous choisissons de vivre. Mais plutôt que de baisser les bras et de laisser des ruines à la génération suivante (ce que, je note, tu ne pardonnes pas à la génération précédente !) je me dis que nous avons tous un rôle à jouer dans la construction de ce futur. Chacun à son échelle. Que dans tous les cas, les changements nécessaires prendront du temps. Que le “gâchis” que tu dénonces est davantage dans le renoncement de ton discours que dans la lenteur des réformes.

Pars, Clara ! Tu as raison d’aller voir ailleurs, surtout à notre âge, nous qui sortons des études sans dette, nous pouvons nous le permettre sans regret. N’oublie pas cependant qu’à l’étranger, tu seras perçue comme une ambassadrice de notre pays. De grâce, ne contribue pas à répandre les stéréotypes mensongers qui feraient de notre société un reliquat de l’empire communiste. “Les temps changent” comme tu le dis, mais les clichés ont la vie dure. De grâce, Clara, ne contribue pas à conforter la réputation de notre arrogance à l’étranger. À te lire, le risque est grand.

Marie Charlotte.

À bientôt Clara !

PS : si tu doutes vraiment de notre statut de privilégiées, je t’invite à consulter ces pages consacrées à l’état des droits des femmes dans le monde, particulièrement en matière de santé, de travail et d’éducation. Non qu’il faille se satisfaire de notre situation au nom du “ailleurs c’est pire”, mais simplement histoire de garder un peu d’humilité dans la critique.

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Ninaly
    Ninaly, Le 27 octobre 2013 à 20h49

    Viens en Suisse Clara, c'est bien la Suisse, on a du chocolat (et je vais même dévoiler un secret d'état: la crise ne nous est pas vraiment passée dessus, mais chut, faut pas le dire!).

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