J’ai recruté des donateurs pour une association — Témoignages

Des recruteur•se•s de donateurs, on est généralement tou•te•s amené•e•s à en croiser plus ou moins régulièrement. Des madmoiZelles qui font ou ont fait ce travail nous racontent l'envers du décor.

J’ai recruté des donateurs pour une association — Témoignages
Médecins du Monde a lancé une nouvelle campagne d’incitations aux dons, accompagnée d’un clip vidéo réalisé par Emma Luchini avec l’agence DDB (à voir ci-dessous).

Dans cette opération de communication, l’ONG a choisi de mettre en scène les « excuses » que ses démarcheurs entendent souvent lorsqu’ils récoltent les dons dans la rue. La Réclame analyse l’intention culpabilisante de ce procédé :

« Avec cette campagne satirique, Médecins du Monde actionne le levier de la culpabilité. Les situations créées apparaissent grotesques et incitent à une prise de conscience collective. Le fait d’être quotidiennement sollicité ne doit être une excuse pour refuser d’aider. »

Le clip sera également diffusé dans les salles de cinéma à partir du 7 décembre.

Vu les diverses réactions pas toujours positives à cette campagne, on a décidé d’aller parler directement à ces gens qui t’arrêtent dans la rue « pour deux minutes promis, et puis pour la bonne cause » !

Parole aux recruteuses !

Vous les avez sûrement déjà croisé•e•s, et ils vous ont peut-être convaincu•e d’alléger votre compte bancaire pour une bonne cause. De nombreuses associations humanitaires engagent des recruteur•se•s de donateurs qui vont se poster dans des rues fréquentées pour convaincre les gens de donner. Une façon de toucher les jeunes, comme l’explique Libération :

« En moins de quinze ans, cette manière de collecter des fonds, appelée aussi street fundraising ou face to face, est même devenue la plus rentable pour les ONG. À l’origine, c’est Greenpeace qui l’a inventée dans les années 90, avant de l’importer en France en 1998. Face à la « sursollicitation » des plus de 60 ans, l’association a eu l’idée d’instaurer une collecte plus directe, destinée notamment à toucher une cible souvent difficile à atteindre : les jeunes. Les résultats ne se sont pas fait attendre : « En 2007, dans le programme de Greenpeace France, un tiers des adhérents recrutés avait moins de 22 ans, un second tiers entre 22 et 30 ans, et le dernier plus de 30 ans », relève le sociologue Sylvain Lefèvre dans son ouvrage ONG & Cie : mobiliser les gens, mobiliser l’argent. »

Des madmoiZelles qui sont ou ont été recruteuses de donateurs nous ont raconté leur expérience dans la rue à la découverte des passants.

Pourquoi devenir recruteur•se de donateurs ?

Mathilde s’est d’abord faite recruter comme donatrice avant de passer de l’autre côté à l’âge de 19 ans :

« Rares doivent être les personnes n’ayant jamais été confrontées à un•e recruteur•se alors qu’elles étaient simplement sorties acheter le pain. Car oui, ils sont partout, et pas seulement dans les grandes villes comme on pourrait le croire.

J’ai toujours été très concernée par la misère du monde, la souffrance humaine et l’écologie, mais j’avais clairement un regard désapprobateur sur ces mecs en K-way que je croisais trop souvent à mon goût dans les rues de Montpellier.

Et puis un jour d’août 2014, je suis arrivée sur la place de la Comédie bondée de monde où il faisait une chaleur à crever. Et surprise, un bonhomme m’a fait coucou de la main et est venu obstruer mon champ de vision.

—Salut c’est Médecin Sans Frontières, on peut discuter deux minutes ?

Allez savoir pourquoi, après un an de lutte j’ai baissé les armes, posé mon sac de 3,5 tonnes et je me suis arrêtée. Il avait l’air sympa, il m’a fait son speech qui a été rapide, et j’ai trouvé que c’était une cause importante qui méritait peut-être mon soutien.

— Nous ce qu’on propose, c’est d’accorder une fois par mois à notre asso une somme qui te ferait plaisir et qui ne nuirait en rien à ton budget.

Je sais pas vraiment ce qu’il s’est passé dans mon cerveau chétif et déshydraté, mais j’ai dit ok et on est allés chercher mon RIB à la banque, à dix mètres de nous. J’étais en train de m’engager à donner cinq balles tous les mois par prélèvement automatique pour quelque chose dont on venait juste de me faire comprendre l’importance alors que mon découvert était abyssal et que je n’avais pas de boulot.

J’ai continué à discuter avec le recruteur en lui demandant s’il était bénévole. Il m’a répondu que non, que c’était même plutôt bien rémunéré. Mon oeil a dû se mettre à briller, car il m’a expliqué que si ça me branchait ils cherchaient du monde et que je n’avais qu’à postuler sur un site. Il m’a filé son numéro au cas où j’aurais besoin d’infos supplémentaires. J’ai pris note, il m’a remerciée et je suis partie.

L’idée a cheminé tranquillement dans mon esprit le temps de rejoindre ma pote. Faut dire que j’étais en perdition totale à ce moment-là de mon existence, alors le moment fatidique où je me suis dit « mais en fait ouais, carrément, pourquoi pas » est arrivé.

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À peine débarquée chez mon amie, je me suis attelée à la rédaction de mon CV sous ses conseils avisés. Deux coups de fil au fameux recruteur et une lettre de motivation plus tard, c’était fait. J’avais postulé.  »

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Pour Justine, alors âgée de 23 ans, ce fut un mélange de hasard et d’envie de travailler pour une bonne cause : elle aimait « l’idée de travailler pour une ONG, d’en apprendre davantage à ce sujet ». Soso, également 23 ans, a quant à elle voulu pousser plus loin son engagement :

«  Je cherchais un job pour ne pas rester les bras croisés tout l’été, et puis me faire un peu d’argent en parallèle de mes études. Et tant qu’à faire, un travail utile.

C’est peut-être l’un des seuls jobs où ton passé n’aura pas d’impact. Que tu aies fait des études ou pas, que tu sois jeune ou vieux, tu peux avoir ta place tant que tu es motivé•e et prêt•e à aller présenter la cause choisie dans la rue. J’étais initialement candidate pour recruter des donateurs pour AIDES, association de lutte contre le SIDA. Pour moi, c’est une cause qui vise la jeunesse (mais pas que !), c’est un problème qui hélas nous concerne toutes et tous. Je faisais déjà un peu de bénévolat au Sidaction et mon histoire familiale fait que j’ai indirectement connu un cas de maladie. Donc cette cause me motivait plus que tout. »

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La formation de recruteur de donateurs

Une fois les candidatures envoyées, place au recrutement. Pour cette madmoiZelle anonyme de 29 ans, ce dernier a rapidement été suivi d’une formation pour le moins expéditive

« Étudiante à la recherche d’un petit boulot, j’ai vu une annonce sur le Bon Coin, j’ai postulé et j’ai été contactée dans le quart d’heure qui a suivi. Pas d’entretien ou quoi que ce soit, on m’a dit : « on se voit demain pour que tu signes ton contrat ». Le lendemain, à la signature du contrat, on m’a expliqué l’association pour laquelle j’allais recruter des donateurs. On m’a dit qu’on me prêterait un pull et un K-way au nom de l’asso, mais que je devrais les rendre à la fin.

Au niveau de la formation, il a fallu lire les documents envoyés sur l’association, dont je n’avais jamais entendu parler. J’ai eu une formation de trois heures sur l’attitude à avoir avec les gens, la façon de les approcher, de leur parler, et surtout sur comment réagir au fameux « je n’ai pas d’argent sur moi ». On m’a alors appris que dans ce cas de figure, on répond que nous ne sommes pas habilités à prendre de l’espèce, uniquement des RIB, et que nous pouvons accompagner la personne au distributeur le plus proche. »

Pour les autres filles qui ont témoigné, la formation a généralement été plus détaillée. Soso a ainsi eu le temps de se renseigner sur l’association, puis elle a reçu une formation à son siège :

« J’ai passé un premier entretien téléphonique puis un autre, physique, pour cette association, afin d’exposer mes motivations et ma démarche. Il faut savoir que les recruteurs de donateurs travaillent pour des entreprises tierces, qui font les intermédiaires. Malheureusement la mission pour AIDES a été annulée, mais mon profil avait plu à l’entreprise : on m’a proposé une mission pour Action Contre la Faim.

Au premier abord, je ne savais dire ni oui ni non à cette proposition, dans la mesure où je ne connaissais pas vraiment l’asso. Ils m’ont laissé deux bonnes journées pour me renseigner avant de me rappeler et savoir ce que j’en pensais. J’ai été rapidement emballée par les recherches que j’avais pu faire, et c’est ainsi qu’après un nouvel entretien physique j’ai été acceptée en tant que recruteur de donateur.

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Je pense avoir été recrutée car j’avais une réelle volonté d’apporter un soutien et une pierre à l’édifice, et que je n’étais pas là que pour la rémunération.

La formation a duré deux jours au siège d’Action contre la Faim. Nous avons été formés et accompagnés par les équipes de Cause À Effets (mon entreprise) et par des personnes de l’association, dont certaines rentraient tout juste du terrain. Des témoignages forcément forts de sens et galvanisants à l’approche de la mission qui nous attendait.

Le premier jour il y a eu toute une partie théorique sur les fondements de l’association, son histoire, ses missions, son évolution, son travail par le passé et ses objectifs aujourd’hui. Une bonne part de la formation est aussi axée sur le caractère juridique et légal de l’association (le fait que « nous » soyons inspectés par des commissaires aux comptes mandatés par l’État, que tout est déclaré, déductible des impôts pour les déclarants…).

Le second jour de formation était beaucoup plus dédié à l’approche du terrain, par binômes, généralement en mixant ceux qui avaient déjà fait des missions aux nouveaux comme moi.

On nous a alors expliqué ce que nous devions faire et ce qu’il fallait éviter. On a parlé de toute l’approche humaine : il faut « créer une bulle » avec la personne que l’on arrête, essayer de capter son attention au maximum pour créer un lien intéressant et ainsi entamer une bonne discussion autour de l’association. Une grande part de la formation était donc consacrée à l’approche de la demande de soutien financier (je ne parle pas de souscription, mais vraiment de soutien !) afin de savoir rassurer, comprendre et lever les interrogations et refus des passants. Nous avons aussi beaucoup été formés à la « détection » des personnes avec lesquelles cela ne valait pas le coup de perdre de temps (petits plaisantins, mineurs…). »

Julie, alors âgée de 24 ans, se souvient également avoir appris à aborder les gens :

« On a eu une formation de 36h : une demi-journée à l’association (OXFAM), une autre dans l’entreprise de recrutement sur le travail en lui-même et une troisième dans la rue à faire nos premiers pas avec quelqu’un qui nous guidait et nous donnait des conseils. On ne nous a pas vraiment donné de technique, juste appris à savoir détecter le « non » qui veut vraiment dire non, à être toujours souriant•e•s, à aborder les gens de façon originale pour qu’ils s’arrêtent et utiliser une technique qui nous convenait.

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«  Je… Coucou ?  »

Personnellement je ne sais pas jouer sur la séduction, du coup j’étais une des rares personnes à ne parler quasiment que de l’association dans mes argumentaires et à faire signer autant de mecs que de filles. Tout mon argumentaire reposait sur le projet de l’association. Je partais d’une présentation générale pour arriver plus spécifiquement sur les points qui me paraissaient intéresser le plus mon interlocuteur.

Après cette formation, j’ai eu une semaine d’essai durant laquelle j’ai rempli tout pile les objectifs de trois bulletins par jour, donc ils m’ont gardée. Je pense qu’ils m’ont prise car je savais bien argumenter, que j’étais (et suis toujours) une fêtarde, quelqu’un de toujours souriant et dynamique. »

Pour autant, l’éthique du travail de recruteur de donateurs a été soulignée. Timothée, 22 ans, tient à faire la distinction entre culpabilisation et sensibilisation :

« On nous a donné un livret avec les objections les plus rencontrées : je n’ai pas d’argent, pas de RIB, on ne sait pas où va l’argent… Et on nous a expliqué comment les détourner, comment répondre pour rassurer et casser ces faux arguments et peurs. On nous a également demandé d’écrire notre script, trame principale de notre discours à modifier en fonction de la personne en face de nous.

En plus des façons de donner envie aux gens de s’arrêter, on nous a appris une certaine éthique. Le maitre mot de l’organisation, c’est que nous ne devions surtout pas faire de culpabilisation : un donateur forcé est un donateur qui ne restera pas, alors que le but est que les gens soient conscients et impliqués, et qu’ils donnent le plus longtemps possible.  »

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C’est aussi un point crucial pour Justine :

« Le don est accessible à un TRÈS grand nombre de personnes. C’est une affaire de choix et de sensibilité à telle ou telle problématique. Tout est affaire d’explications et de pédagogie dans notre présentation : il faut faire le pont entre leur sensibilité et leur possibilité d’agir concrètement via une ONG dont les missions parlent souvent d’elles-mêmes. Nous avons été formés à faire réfléchir les gens et à questionner leur idéologie. Jouer sur l’émotion vous fera remplir des fiches certes, mais rien ne tiendra sur le long terme une fois l’émotion passée. D’où l’importance de la conversation… C’est l’occasion pour chaque personne de devenir à son échelle acteur d’un changement pour une cause qui lui importe. »

Une fois que l’historique de l’association est maitrisé, et que les mises en situations et l’apprentissage des techniques visant à convaincre les gens de donner sont terminés, vient la confrontation au terrain… et les objectifs qui vont avec.

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Let the fun begin.

Des objectifs plus ou moins difficiles à atteindre

Pour notre madmoiZelle anonyme qui a été embauchée sans entretien et a reçu une formation de trois heures, les objectifs étaient ambitieux :

« J’ai fait ce boulot une seule matinée, soit ma période d’essai, trop intègre pour prendre de l’argent à des gens qui me pensaient fervente défenseur d’une asso que je ne connaissais pas deux jours avant. En trois heures on devait recruter cinq donateurs et on avait le droit à une prime de 50€ si on en recrutait dix. J’ai recruté dans une ville différente de celle où j’habitais (éloignée de 50 kilomètres), et on devait se débrouiller pour s’y rendre. On avait un périmètre à couvrir et surtout à respecter pour ne pas se faire arrêter par la police. La place principale de la ville était remplie de SDF, et par conséquent il y avait peu de passants. C’était si difficile qu’on nous a même demandé d’aller quémander aux SDF ! »

Heureusement, son cas semble isolé. Mathilde s’est ainsi vue plongée dans le bain avec plus de compréhension :

« La première journée, nous avons été lâchés dans St-Malo. Je me souviens de cette journée comme l’une des pires de ma petite expérience de recruteuse… Au bout d’une heure j’ai eu envie d’enlever le t-shirt jaune taille XL sous lequel je dissimulais très mal mon manque d’assurance. Mais j’ai tenu bon parce que de toutes façons, je n’avais pas le choix. Je n’ai pas validé un seul bulletin, mais on m’a rassurée en me disant que c’était normal.

Les jours qui ont suivi ont été nettement plus épanouissants : je commençais à me sentir plus à l’aise dans mes baskets, j’arrivais à décrocher mes premiers bulletins, et puis les gens étaient sympas et après tout je faisais un boulot gratifiant !

J’étais comme entrée dans une nouvelle matrice jusqu’alors inexplorée. La vie c’était les Bisounours, mes copains de travail étaient tous fabuleux, et je me nourrissais du savoir, des expériences, et des good vibes des autres. Si pour moi ça s’est relativement bien passé, ça n’a pas été le cas pour ma collègue, elle aussi nouvelle, qui a été remerciée au bout de ses trois jours d’essai car elle n’arrivait pas à trouver de donateurs. D’un côté je comprenais l’enjeu, de l’autre j’étais peinée pour elle. »

Car en effet, ce n’est pas toujours une mince affaire de ramener des bulletins, soit des donateurs. Soso avait beau ne pas avoir d’objectifs stricts, elle se souvient de ses difficultés :

« Je n’avais pas de réels objectifs par jour dans la mesure où mon salaire ne dépendait pas du nombre de bulletins que j’allais remplir. Mais forcément, d’une journée à l’autre, mon responsable d’équipe me fixait des objectifs personnels, motivants, que je peinais à atteindre car malgré ma motivation, mes convictions et tout ce qui était nécessaire pour y arriver, je peinais à obtenir plus d’un donateur quotidien (voire un seul…). »

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C’est pas faute d’avoir tout essayé.

Il faut dire que les résultats ne dépendent pas que des recruteurs : Julie a constaté que ses réussites étaient liées à ses lieux de travail.

« J’ai été recruteuse trois mois à Paris durant l’été 2009 pour l’association OXFAM via l’entreprise emolife. On avait des objectifs valorisés sous forme de tickets resto. OXFAM n’étant pas une association très connue, on devait faire trois bulletins par jour pour remplir les objectifs. J’en faisais entre quatre à sept par jour suivant l’endroit. Certains lieux correspondent en effet à certaines personnes, tandis que d’autres moins. Là où j’étais la meilleure, c’était rue Mouffetard, place Denfert-Rochereau et près de la fac de droit. Mes pires résultats ont été place d’Italie… »

Justine signale cependant que les objectifs et conditions de travail, tout comme les méthodes de recrutement, dépendent de la société employant les recruteurs.

« L’idée était de recruter trois donateurs chacun•e par demi-journée. Parfois c’était plus, parfois c’était moins. Dans tous les cas nous étions encouragé•e•s et accompagné•e•s. C’est une affaire de mentalité de la boîte et de manière de faire du coordinateur ou de la coordinatrice… J’ai eu de la chance car je sais que certaines équipes sont poussées à outrance. »

L’encadrement et l’équipe sont cruciaux pour tenir, car ce n’est pas un travail de tout repos.

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Bonnes et mauvaises rencontres

Être recruteur•se de donateurs, c’est passer des heures à accoster les gens, puis à échanger avec eux. Des heures dans la rue, face à des gens différents, avec leurs humeurs, leurs opinions, leurs vies. Pour Émile, 22 ans :

« Il y a un vrai temps d’adaptation. Tous les gens sont différents, et il faut très vite comprendre comment ils raisonnent, à peu près qui ils sont (on discute avec eux de ce qu’ils font dans la vie au début de l’entretien), adapter notre discours et la manière dont on présente l’association. Parfois il y a plus ou moins besoin d’entrer dans les détails, etc. Il est très compliqué d’appliquer des « techniques » qui diffèrent suivant la personne que l’on a en face de nous. C’est un vrai savoir-faire je pense.

J’ai pour ma part été très très mauvais à cet exercice, je ne ramenais que peu de bulletins. Les rencontres étaient toutes différentes les unes des autres. Les gens sont généralement pressés, certains vous rabrouent méchamment et il peut se passer une heure de « bonjour » sans que vous n’arrêtiez personne. C’est extrêmement dur pour le moral, on a vraiment l’impression d’être inutile alors qu’on sait que l’on fait un truc bien. »

En plus de cela, Julie également dû contrer des gars très lourds, voire dangereux :

« Ça a été dur au début. Il faut apprendre à encaisser toutes les émotions des gens : leur énervement d’être arrêtés, leur dédain, leur colère parfois mais aussi leur tristesse pour certains. Il faut aussi apprendre à repérer les trolls. Et surtout, il faut être de bonne humeur et dynamique toute la journée même si en vrai on est triste, fatigué•e, malade… C’est une énorme dépense d’énergie, heureusement beaucoup plus facile si les gens avec qui on bosse deviennent nos potes.

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Mes difficultés étaient principalement avec les mecs qui me draguaient lourdement, vulgairement, et qui essayaient même parfois de me toucher ou m’insultaient… On restait toujours en groupe avec les autres recruteurs pour éviter que ça dérape. Voir le t-shirt fluo d’un autre recruteur te rassure et dissuade le mec malsain d’aller trop loin. Cependant j’ai vraiment flippé une fois, alors que j’étais près d’une sortie de supermarché avec deux mecs bourrés à 15h, plutôt baraqués. Ils ont essayé de m’entraîner vers un coin sombre tandis que les trois autres personnes de l’équipe étaient de l’autre côté du boulevard. Heureusement l’un d’entre eux a vu ce qui se passait et a traversé fissa ! »

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Soso se souvient à son tour d’une rencontre particulièrement blessante…

« Dans nos formations puis nos briefs quotidiens, on nous forme aussi aux coups durs, aux remarques désagréables. Mais même si je m’y étais préparée, c’est difficile de s’entendre dire qu’on fait un travail de voleur, que tout cela est détourné, que cela ne sert à rien, qu’on ferait mieux d’aider la France en premier…

La remarque la plus blessante, la seule qui m’avait fait enlever mon t-shirt pour prendre une pause de cinq minutes pour souffler, c’était un matin devant un ciné. J’ai interpellé une dame qui m’a répondu : « Action Contre la Faim ? Ouais bah avec ton physique, ça se voit que toi tu crèves pas de faim. » C’était vil, gratuit, sans intérêt. Mais blessant, car oui je taille du « Plus Size » et ai effectivement le privilège de ne pas « crever de faim », mais aussi parce que nous passons nos journées à subir plus de 90% de refus. Et celui-ci était le refus de trop accompagné d’une insulte directe et frontale.

Ce genre d’échange est difficile à encaisser, mais on respire un coup, on se reprend et on va chercher notre prochain donateur, celui pour qui on s’est levé•e ce matin. Et il y en a (quand même !) eu, et paradoxalement, souvent des personnes dans des situations difficiles : des chômeurs, des étrangers (avec comptes en France et situation régulières), des étudiants… »

Aux difficultés de certains rencontres s’oppose toutefois la surprise d’autres très sympathiques, comme le raconte Émile :

« Beaucoup remplissaient le bulletin mais n’avaient pas leur RIB sur eux et me laissaient un numéro de téléphone faux ou auquel ils ne répondaient pas. C’est assez frustrant. Surtout que si l’on ne compte pas donner, autant ne rien remplir : les recruteurs de donateurs ne sont pas là pour juger. On voit tellement de gens tous les jours, une telle diversité, que l’on apprend à ne plus avoir aucun a priori sur les autres.

J’ai eu de très bons moments avec certaines personnes, ça rattrape partiellement les mauvais. Certaines personnes sont tellement gentilles, ça en est bouleversant… Des personnes qui n’avaient pas le sou et se trouvaient dans des situations que je considérais difficiles tenaient absolument à participer à ce qu’ils considéraient comme une juste cause. »

C’est également ce que Julie a constaté :

« Certaines rencontres te donnent envie d’aller pleurer sous la couette. Une fois un papa avec ses deux enfants m’a par exemple répondu qu’il ne fallait pas aider les pays défavorisés car on était trop nombreux sur la planète et il fallait les laisser mourir pour que nous puissions survivre…

Certaines rencontres te reboostent pour la journée : il y a des personnes merveilleuses, qui savent énormément de choses, ou dont la réponse est tellement absurde que ça en était marrant. Une fois, une dame m’a répondu que ça ne servait à rien de donner car c’était la fin du monde et que je ferais mieux de m’y préparer plutôt que de faire ce travail. »

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D’accord.

Cependant le cadre du recrutement fait que certains facteurs rentrent en compte, comme le souligne Julie :

« Le temps aussi est un facteur de difficultés. Quand il fait très chaud tu transpires comme un boeuf et tu n’as qu’une envie, te mettre à l’ombre, mais tu es obligée de rester au milieu du trottoir ou de la place pour arrêter les gens. La pluie peut au contraire faciliter les choses : certaines personnes sont déjà arrêtées pour s’abriter donc la première étape qui est d’arrêter la personne est déjà faite. Il reste à engager la conversation. Parfois, avec la pluie, les gens ont pitié de toi donc s’arrêtent plus facilement aussi. »

Ces aléas imprévisibles s’accompagnent de règles de conduite visant à bien respecter les passants et leurs libertés. Mathilde suggère cependant que ces règles diffèrent d’une entreprise à l’autre…

« Dans la rue il y a des règles, et on doit les respecter si on a un minimum d’estime de soi et de son travail. Par exemple, on n’a pas le droit d’accoster une personne qui est arrêtée, qui regarde la vitrine d’un magasin ou qui attend quelqu’un. On n’a pas le droit de se placer trop près d’un mec qui fait la manche pour casser la croûte — question de respect. On n’a pas le droit de se montrer trop insistant, ni d’avoir un discours culpabilisant, ou encore de faire remplir un bulletin à une personne qui n’est pas sûre de pouvoir donner de façon régulière pendant au moins un an.

Sauf que ces règles, nombre de recruteurs ne les respectent pas. J’ai eu de la chance de bosser pour un petit prestataire qui était relativement souple et humain avec nous, parce que dans le milieu du recrutement il y en a qui sont sans foi ni loi… Par exemple, le tout premier presta qui a été créé, dont je tairai le nom, a la réputation de faire passer les chiffres avant tout. »

Une expérience marquante

Le travail de recruteuse de donateurs a changé énormément de choses pour Julie :

« Ça a été très formateur et un traitement de choc pour ma timidité. Ça me sert tous les jours aujourd’hui pour parler avec des gens que je ne connais pas, prendre la parole en public, argumenter, avoir du répondant… Et puis surtout, les deux personnes avec lesquelles j’ai travaillé le dernier mois et demi sont devenus deux de mes meilleurs amis ; l’un est même mon beau-frère (je me suis mariée avec son frère) et le parrain de ma fille ! »

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C’est également ce qui ressort de l’expérience pour Mathilde, qui garde un souvenir inoubliable de ses heures passées à battre le pavé.

« Ces rencontres, ce boulot, ça m’a changée, en bien je pense. Ça m’a rendue plus humaine, plus avenante, plus combative et encore plus empathique qu’avant. J’ai appris à m’intéresser à toutes les choses dont personne ne parle aux infos. À m’engager avec coeur dans des causes qui étaient devenues pour moi des évidences. Et je voulais que ça devienne une évidence universelle, je voulais partager ça avec chaque personne qui croisait ma route.

Ce qui est incroyable avec la rue, c’est que tu es amené•e à rencontrer n’importe qui. Vraiment n’importe qui. Tu jongles de surprises en surprises. Tu apprends vite qu’on n’arrête pas les gens en fonction de leur âge, leur style ou l’expression qu’ils ont sur le visage. Parfois tu penses voir une donatrice potentielle en cette nana de 25/30 ans fringuée à la cool, souriante, et elle va juste te dire « non ». Parfois t’as pas envie d’arrêter le petit vieux là-bas parce qu’il te semble un peu aigri, et puis il va te donner une claque d’humilité et devenir donateur à base de 30€ par mois comme si c’était rien du tout, voire la moindre des choses.

Oui, la rue c’est un terrain de jeu et de rencontres formidables, quoi qu’on en dise. Et je pense que ce boulot, tout le monde devrait le faire au moins une fois dans sa vie. Juste pour se rendre compte de ses capacités, de celles des autres. Juste pour être confronté•e au regard des gens, et surtout au sien, qu’on apprend à aiguiser pour s’analyser quand on enlève son costume de sauveur de l’humanité à la fin d’une journée. »

Mathilde loue ainsi l’ouverture d’esprit apporté par ce job, toutes les rencontres qu’il permet et la remise en question qui va avec. Soso est entièrement d’accord :

« Aujourd’hui, je m’arrête toujours lorsqu’une asso m’interpelle dans la rue. Je ne peux pas donner à toutes, je donne déjà au total 25€ par mois, répartis entre trois associations (AIDES, Action Contre la Faim et Amnesty International), mais je m’arrête au moins pour donner un petit mot de soutien. Parce que le taf, je le connais, et je tire mon chapeau à ceux qui le font !

Si c’était à refaire ? Je le referais sûrement. Car même si ce n’était pas toujours très simple, j’ai rencontré des gens formidables (certains collègues sont devenus de vrais amis), et j’ai appris des gens, de tous les gens : riches, pauvres, de toutes religions, toutes origines, tous âges… Enfin, j’ai appris sur moi : j’ai pris confiance en moi, compris que je pouvais aider l’Autre (avec un grand A), et que j’étais capable de relever certains défis. Bref, ça a été une mini école de la vie. »

– Un grand merci à toutes les madmoiZelles qui ont témoigné !

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Lullabye
    Lullabye, Le 5 décembre 2015 à 11h46

    Le jour où la culpabilisation est une méthode qui marche, il faudra m'appeler :lol:. Très sérieusement, ils sont débiles ou quoi ?

    Je suis plutôt d'accord avec ce qui a été dit ici. Les recruteurs c'est juste chiants. Surtout qu'en vérité beaucoup sont des étudiants, et c'est juste un job pour eux, ils sont là pour recevoir leur salaire à la fin du mois, pour la plupart ce ne sont pas des gens vraiment engagés pour une cause. Puis non en fait, je suis dans le rouge, j'ai pas les moyens de donner comme ça. Puis je préfère réfléchir sérieusement à quelle association donner, tranquillement, plutôt que de faire ça de façon impulsive parce qu'on m'a parler pendant 10min.

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