Loki et la Chèvre, et autres anecdotes mythologiques

On perçoit souvent la mythologie comme quelque chose de très sérieux. Mythes fondateurs, divinités, tout ça… D’accord, mais il ne faudrait pas oublier que les mythes sont des réflexions de l’humanité. Et que l’humanité, parfois, elle picole.

Loki et la Chèvre, et autres anecdotes mythologiques

La mythologie, qu’elle soit grecque, sumérienne, scandinave, amérindienne, africaine… c’est un ensemble de récits. De beaux récits, c’est vrai, qui sont souvent épiques, inspirants, fascinants — bref, on n’y compte pas des mythes fondateurs pour rien. Et de manière générale, dire qu’on travaille sur la mythologie pour son mémoire vous enveloppe d’une aura un peu mystique.

Au fil de mes recherches, pourtant, j’ai commencé à me rendre compte que la dimension sacrée que conservaient nos plus vieux mythes avait parfois tendance à occulter les récits plus anecdotiques, ces petites histoires de tous les jours qui ont mal vieilli, ou dont on a perdu le sens profond. Ou qui sont juste un peu déjantées. Pour ne pas dire totalement tarées.

Tu vois où ça nous mène.

Bon, c’est peut-être là, aussi, qu’on réalise qu’une mythologie, si ça doit être représentatif d’une civilisation, d’une culture, il faut que ça couvre un certain nombre d’aspects. On ne peut pas se cantonner, par exemple, aux récits cosmogoniques grandiloquents où le grand dieu truc créa l’univers en éternuant dans le Néant et l’humanité en se mouchant dans sa divine main. L’Histoire continue, et tous ces personnages, toutes ces créatures mythiques évoluent, interagissent, se touchent le pipi, et surtout, ont des idées fabuleuses.

Aujourd’hui, dans un accès de générosité chatoyante, j’ai envie de partager avec vous quelques-unes de mes découvertes, dont ma préférée, spoiler alert, est à la fin. Ceci pour vous pousser à lire jusqu’au bout. (Même qu’il y a du cul, et tout… Non ? Bon.)

Notez que cet article aurait pu s’intituler « La recherche c’est merveilleux : du WTF mythologique ».

Zeus et la mariée, ou comment faire revenir Bobonne à la maison

Ah, oui, fatalement, il fallait commencer par notre coureur de jupons préféré, Zeus. Il est pourtant loin d’être le seul amateur de slip dans le monde merveilleux de la mythologie, mais il faut dire qu’il en tient une sacrée couche. Merci à la perception gréco-romaine des dieux perfectibles qui se la coulent douce, picolent, forniquent à droite et à gauche, et ne font que mettre la pagaille dès qu’ils se mêlent des histoires des mortels. Sérieusement.

Je me dis qu’une fois la cosmogonie pliée, Grecs comme Romains ont dû bien s’amuser à développer des histoires sur leurs petites vies, un peu comme des fanfictions où les fanarts seraient les sculptures (à l’époque, déjà, on représentait nos idoles dans dans des positions embarrassantes et la zigounette à l’air).

Ça donne soit de beaux récits poétiques qui sont restés dans les annales et font partie de la grande toile mythologique, comme les Métamorphoses d’Ovide… Soit des détails passant presque inaperçus dans une fresque plus vaste et qui font lever un sourcil lorsqu’on les repère.

Ce que j’aime chez Zeus, c’est son épouse, Héra. Soit les deux divinités probablement les moins faites pour être ensemble, parce que même entre Aphrodite la plus belle et Héphaïstos le plus laid, le problème est plus vite réglé. Leur aversion mutuelle est palpable, Zeus passe son temps à fricoter ailleurs et Héra à pourrir la vie de ses conquêtes. Pourtant, leur mariage tient, ou doit tenir.

C’est ce que raconte cette petite histoire, qui commence comme à chaque fois avec une Héra pas très contente. Sauf que cette fois, elle se casse, plantant là son époux contrariant qui n’avait plus qu’à frotter ses gros éclairs (dieu du tonnerre, blague nulle, tout ça) de dépit.

Il faut cependant croire qu’il ne peut pas vivre sans elle — ou passer pour un con devant ses divins sujets — puisqu’il essaie par tous les moyens de la faire changer d’avis et revenir à la maison Mais enfin, mimine, puisque je te dis que ce n’est pas ce que tu crois, elle m’aidait juste à lustrer mes éclairs ! »).

Oui, oui, genre.

Son argumentation pourtant infaillible faisant pour une fois défaut au Dieu parmi les Dieux, il va boire des coups avec son pote Cithaeron, roi de Béotie, et surtout un roi mythique parce qu’il était super intelligent (ou alors ça n’a rien à voir). Tellement intelligent qu’il donne à Zeus le meilleur des conseils : fabriquer un mannequin en bois, l’envelopper de beaux vêtements et le trimballer avec lui sur son char en racontant partout qu’il vient d’épouser Plataia, fille d’Asopos.

« Ohoho oui c’est une super idée, je vais faire ça » : hop, ni une, ni deux, voilà pas Zeus qui se pavane avec un mannequin dans le but de rendre son épouse jalouse — une vieille tradition. N’importe quoi, vous dites-vous : Héra va le regarder deux minutes se frotter à son bout de bois comme un yorkshire sur mes jambes, avant de fermer les rideaux et de repartir vaquer à des occupations plus intéressantes.

Désolée. Les dieux grecs, c’est aussi futés que des yorkshires, en terme de copulation, apparemment. Héra gobe de suite la « ruse », et, folle de rage, se jette comme d’habitude sur la « mariée » plutôt que sur son salopiaud d’époux pour l’écorcher vive. Mais en s’apercevant qu’elle ne fait que se casser les ongles sur du bois devant l’air goguenard de Zeus (là j’extrapole un peu, je revis la scène, voyez-vous), plutôt que de re-piquer un fard et de lui écraser sa bûche en travers de sa divine fiole… elle soupire de soulagement. Ravie.

Voici comment se termine notre histoire : Héra, tellement heureuse de constater qu’elle s’est fait prendre pour un dindon et que son époux ne s’est pas remarié en la foutant dehors, se réconcilie avec lui. Et ils vécurent heureux et… Non en fait, ils perpétuèrent simplement leur rôle de pires époux du monde.

Tu la sens la romance ? – Détail d’une peinture de James Barry. Via

La statue de bois ? Elle va bien, merci. Zeus l’a gardée dans un placard pour les grandes occasions.

Krishna ou de l’importance de l’ubiquité dans sa vie amoureuse

Mais lâchons un peu les dieux grecs et leur mauvais exemple chronique, pour aller voir un peu dans la (trop) riche théogonie hindou (qui me flanque systématiquement un mal de crâne pas possible). Les Hindous, ils ont plusieurs motifs récurrents, hein, bien sûr, mais il faut en retenir deux pour l’instant :

  • l’homme idéal a un petit millier de testicules
  • l’homme idéal possède le don d’ubiquité.

Ou alors c’est moi qui ai fait une fixette sur ces deux aspects-là en particulier. C’est possible — mais c’est lié à notre histoire, puisque je vais vous parler de la vie amoureuse de Krishna.

Par contre, je vais vous décevoir tout de suite : malgré mes deux points précédents, je ne suis pas partie pour parler de manière explicite de ces mille testicules. Le coup des testicules, crevons l’abcès tout de suite (je suis désolée, il fallait que je le raconte à quelqu’un), c’est le dieu Indra… Un dieu très populaire dans la mythologie hindou qui avait notamment mille yeux et mille testicules que « nul n’a jamais vues ». MYTHO, OUAIS.

Ceci étant dit, je peux revenir à un autre type de mâle parfait selon la mythologie hindoue. Krishna, donc, est un des nombreux avatars du dieu suprême Vishnou. Ah, oui, v’là autre chose au pays joyeux de la mythologie hindoue : celle-ci possède sa trinité, composée des dieux Vishnou (le protecteur), Brahma (le créateur) et Shiva (le destructeur). Puisqu’ils sont « suprêmes », leur passage sur terre sur fait au travers d’incarnations, aussi appelées « avatars », mais qui deviennent des divinités à part, comme Krishna.

Krisha, son but, c’était de débarrasser la terre de l’attaque des démons, dont le roi démon Kamsa. Mais lorsqu’il ne zigouillait pas de la méchante bête, Krishna était un être sensible, charmant, musicien, un peu poète, qui fait la tapisserie et… Oui, bon, il chopait à mort, quoi. À vrai dire, ce n’est pas tant une histoire en particulier que j’ai à vous raconter ici, mais plutôt un résumé de sa palpitante vie amoureuse.

Si sensible, si délicat, si bleu, si… Même les vaches, elles craquent.

Attention, ce n’était pas un Don Juan malgré son surnom — « Hare Krishna », le voleur de coeurs — non madame. C’était un romantique. Il a vécu une grande histoire d’amour avec beaucoup de mortelles, dont Radha avec qui il a entretenu une folle passion exclusive jusqu’à… je… non, pas jusqu’à la mort. Jusqu’au mariage. Hum. Bon. Voilà. Mais n’allez pas croire n’importe quoi : ce n’est pas qu’il n’aime pas le mariage, au contraire, il l’aime trop ! Il a fini par épouser huit femmes.

Et puis un beau jour, Krishna triomphe définitivement des armées des démons, et, se retrouvant de façon si soudaine dans l’oisiveté, décide de faire quelque chose pour les 16 000 anciennes prisonnières vierges des démons. Il les épouse. Toutes. En même temps.

Non, vous ne comprenez pas, il ne vit pas avec 16 000 demoiselles à la fois. Monsieur est un dieu sensible, mais un dieu pratique qui a le don d’ubiquité. Il est ainsi tout entier pour chacune d’elles. On raconte même qu’il les aurait toutes « satisfaites » simultanément. Alors ? C’est pas du vrai bonhomme, ça, un peu ? Comme quoi, à quoi ça sert d’avoir mille testicules quand on peut pas s’en servir sur 16 000 nanas différentes en même temps, hein.

Loki et la chèvre, l’ancêtre du one-man show

En parlant de testicules… Ah, oui, non mais je vous voir venir, hein. Non je n’invente pas des histoires de teub pour vous faire rire, d’autres y ont pensé avant moi ! Parce que figurez-vous qu’il y avait une vie, avant Bigard : il y avait Loki. Tout à fait.

Loki, le dieu un peu mal dans sa tête qui fait des choses bizarres, s’amuse à bien fiche le bordel au panthéon et accouche d’un cheval (Sleipnir) entre autres réjouissances.

Il fait un peu bouffon sur cette illu ? C’est normal. Via

Je savais déjà qu’il n’était pas net avant de feuilleter sans véritable intérêt (ou plutôt, un peu gavée par les bouquins comportant trois kilomètres de notes à chaque page, si tu as aussi écrit un mémoire toi-même tu sais) ce livre que m’avait prêté mon directeur de mémoire. Je préfère vous partager l’extrait, que j’ai soigneusement gardé dans un coin — mais avant cela, petit avertissement…

Si pour vous, la mythologie scandinave, c’est Thor qui défonce les méchants à coup de gros marteau magique, c’est le Ragnarok et l’avènement de Nidhogg et Fenrir, c’est la chevauchée des Walkyries, c’est Odin majestueux dans la neige sur fond de musique épique, c’est… c’est… c’est Thor amoureux de Natalie Portman… vous avez encore le temps de protéger vos illusions.

Sinon, c’est parti :

« Lorsque les dieux tuèrent le père de Skadi, Thjazi, celle-ci se rendit toute armée à Asgard pour le venger. Les dieux, quelque peu effrayés, lui proposent compensation pour son père. Elle accepte, mais à deux conditions : qu’elle puisse se choisir un mari parmi eux et qu’ils la fassent rire. Les dieux lui permettent de choisir l’un d’entre eux comme mari, mais elle doit faire son choix en ne voyant rien d’autre que leurs pieds. Elle voit de beaux pieds, pensant qu’ils appartiennent à Baldr, et les choisit. Mais il s’agit de Njordr. Ensuite, la deuxième condition, qui consiste à la faire rire, est remplie grâce à une pitrerie de Loki : celui-ci s’attache une ficelle à ses testicules et à la barbe d’une chèvre, laquelle tire à hue et à dia. Loki est obligé de courir et à la fin, il se jette dans son giron. C’est alors que la géante éclate de rire et la paix se conclut entre elle et les dieux. »

Le couple Njordr-Skadi, in Mythe et Mythologie du Nord ancien, Patrick Guelpa

Oui, vous avez bien lu. Ceci est l’histoire de Loki calmant un conflit qui aurait pu dégénérer en s’attachant les couilles à une chèvre pour faire rire l’assistance. Oui, je sais. J’ai vécu ça, aussi.

Malgré le sérieux de l’ouvrage dont était issu le paragraphe, j’eus la subite impression d’être prise pour une andouille. Ainsi, après un petit quart d’heure de bug généralisé à base de « quoi-mais-je » et de « mais-pourquoi-ils-font-ça », suivi d’une inspection complète du livre dans tous les sens à la recherche du mot « LOL » écrit en gros quelque part, je décidai de partir en quête de la Vérité : je tapai « loki testicules » dans Google.

OUI, QUOI ? Lorsque Wikipédia me répondit en me racontant exactement la même histoire, je compris alors qu’Hollywood se foutait de nos pougnes, et que j’aurais pour toujours, en entendant parler de mythologie scandinave, l’esprit parasité par cette image de Loki qui s’attache les paquets à une chèvre ET TU SAIS MÊME PAS POURQUOI.

Et vous aussi, maintenant.

Loki, metteur d’ambiance depuis l’Âge d’Or

Quelques références :

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Coccolithe
    Coccolithe, Le 15 juin 2015 à 20h24

    Super article, merci pour les anecdotes !

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