Entre antisexisme et antiracisme : la loi de lutte contre le harcèlement de rue en débat

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La verbalisation du harcèlement de rue provoque un débat dans la société et au sein des féministes elles-mêmes. Un échange très riche à suivre sur ce replay de Public Sénat !

Entre antisexisme et antiracisme : la loi de lutte contre le harcèlement de rue en débat

Le 11 octobre, sur la chaîne Public Sénat, l’émission « On va plus loin » a abordé le sujet du harcèlement de rue.

Depuis l’annonce du gouvernement qui travaille à le verbaliser, le sujet est au coeur de l’actualité et la journaliste Rebecca Fitoussi a réuni 4 invitées pour en débattre.

Autour de la table, on retrouve donc:

  • Laurence Rossignol, sénatrice et ancienne Secrétaire d’État en charge des Droits des femmes
  • Martine Storti, journaliste, écrivaine et militante féministe
  • Fatima Benomar, dessinatrice et vidéaste, cofondatrice du collectif féministe Les Effront-é-e-s, et militante
  • Thierry Vallat, avocat au Barreau de Paris

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Harcèlement ou drague ?

Au cours de cet échange très riche, de nombreuses questions sont abordées, à commencer par la définition du harcèlement.

En effet, en réaction au projet de loi sur la verbalisation du harcèlement de rue, l’argument selon lequel on n’aurait plus le droit de draguer a refait surface, ce qui agace passablement les personnes réunies.

Elles expliquent que la limite est tout simplement celle du consentement qu’il faut respecter, de la liberté.

La sensibilisation au consentement à la base de tout

L’inscription dans la loi de la verbalisation du harcèlement de rue pose des questions techniques de flagrant délit et de présomption d’innocence. Mais il y a un point qui met d’accord toutes les participantes au débat, et que Thierry Vallat, avocat au Barreau de Paris, résume bien :

« La formation, c’est TOUT. »

Et si en effet l’aspect symbolique de la loi est important, celle-ci ne peut pas être appliquée sans mettre en place en même temps un dispositif de formation, notamment à destination des agents qui accueillent les victimes.

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Cela concerne la police, mais concerne également la société dans son ensemble. Pour s’attaquer à ce problème il serait nécessaire de commencer par sensibiliser les enfants dès le plus jeune âge. Fatima Benomar déplore d’ailleurs les hésitations autour de la mise en place des ABCD de l’égalité, et Laurence Rossignol appuie ses propos :

« Je continue de penser qu’il faut d’abord commencer à expliquer l’éducation à la sexualité, au consentement et à la dignité. »

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Le harcèlement de rue, c’est le fait de toutes les classes sociales

Au sujet de la verbalisation du harcèlement de rue, un autre débat a émergé sur le plateau : cette loi risquerait-elle de porter préjudice à une certaine catégorie de population stigmatisée ? En clair, est-elle raciste ?

Le débat est animé, et Fatima Benomar pointe à raison les risques de dérives : dans la rue, il est possible que les policiers aient tendance à verbaliser davantage les populations d’origine immigrées.

Un peu comme le contrôle au faciès, mais appliqué au harcèlement de rue.

Pourtant, le harcèlement de rue est perpétré par toutes les catégories de population, comme c’est rappelé à plusieurs reprises par les invitées à ce débat.

Martine Storti, qui a publié une tribune dans Libération à ce sujet explique que l’on est ici sur « une ligne de crête » entre ceux qui pensent que la loi va stigmatiser une partie de la population et l’utilisation effectivement discriminante de la loi.

Interpellée par Rebecca Fitoussi, elle développe :

« Si face à ce projet de loi sur le harcèlement immédiatement on répond ça va [stigmatiser] les arabes, les noirs, les pauvres, les réfugiés, les immigrés, tout ce que vous voulez, ça veut dire qu’on va les suspecter d’emblée, même la tribune qui prétend les défendre en réalité les met sur le devant de la scène. »

Le féminisme et l’anti-racisme sont indissociables

Martine Storti explique donc que les féministes doivent en effet « se battre sur deux fronts à la fois » :

« Il faut en effet se battre contre cette instrumentalisation [raciste ] vous avez complètement raison. Quand on voit que Valeurs Actuelles se définit comme féministe uniquement quand les agressions sont faites par des arabes c’est en effet insupportable et je ne nie absolument pas le racisme qu’il y a dans la société.

Mais il ne faut pas, au nom de l’anti-racisme, vouloir nier un certain nombre de réalités, les harcèlements et le sexisme, qui se passent aussi dans les beaux quartiers, dans les entreprises… »

En somme, elle veut dire que le harcèlement de rue existe partout, dans toutes les catégories de population, et que ce n’est pas parce qu’il y a un risque de stigmatisation d’une partie de la population qu’il faut renoncer à faire avancer les droits des femmes.

Son message, c’est que le féminisme et l’anti-racisme sont indissociables pour avancer : il faut faire cette loi pour faire avancer les droits des femmes, et lutter contre sa possible interprétation raciste en même temps.

Des débats qui avaient déjà lieu dans les années 70

Selon Martine Storti, le même reproche était fait aux féministes demandant que le viol devienne un crime dans les années 70 : on les accusait d’utiliser « la justice bourgeoise », c’est à dire une justice qui ne condamne que les pauvres et les populations stigmatisées.

Faire du viol un crime était perçu comme raciste pour cette raison par une partie des opposants à la loi.

Cet échange est très intéressant à remettre dans la perspective historique qu’apporte Laurence Rossignol :

« Moi ce que j’observe c’est que c’est historique : à chaque fois que les féministes veulent porter une question qui est spécifique à la condition des femmes, à ce moment-là, il y a toujours un perturbateur qui vient dans le débat nous expliquer « ah oui mais attention, en fait le vrai sujet c’est pas la féminisme, c’est le racisme ».

Est-ce que c’est possible qu’on parle de la condition des femmes sans nous déporter [du sujet] ? »

Encore une fois, l’idée est de mettre les deux luttes à égalité, et non pas en concurrence.

Dès les années 70, les féministes étaient anti-racistes

À la fin du débat, Fatima Benomar revient sur ce sujet pour conclure sur la même note :

« Le mouvement féministe a toujours eu une voix sur le racisme, on peut pas décorréler les choses. »

Elle rappelle à ce titre qu’effectivement, au moment où la loi qui a fait du viol un crime commençait à être appliquée, les féministes sont montées au créneau pour rappeler que tout le monde devait être condamné de la même manière.

Ce que souligne Fatima Benomar, appuyée par Martine Storti :

« Historiquement, rappelons juste la sensibilité […] du mouvement féministe par rapport à l’instrumentalisation raciste :

c’était en 1978 quand il y avait eu la condamnation à 20 ans de prison du violeur Lakdar Setti sachant qu’à ce moment-là, les hommes blancs étaient très très rarement condamnés. »

Et Martine Storti d’ajouter :

« Je le sais, c’est moi qui ait fait les articles dans Libération, sur Lakdar Setti. »

Car effectivement déjà à l’époque, le problème se posait et il fallait continuer de lutter pour le féminisme et contre le racisme en parallèle. Fatima Benomar complète :

« Evidemment, et je pense que notre nouvelle génération est aussi consciente que cette problématique existe et que rien ne nous empêche de penser les choses dans l’intersectionnalité de ces problématiques et jamais je n’accepterai par ailleurs que le féminisme soit mis au second plan, je suis tout à fait d’accord avec vous. »

Le débat entre Laurence Rossignol, Fatima Benomar, Martine Storti et Thierry Vallat est disponible en replay sur Public Sénat. Tu l’as regardé ? Qu’en as-tu pensé ? Viens en discuter dans les commentaires !

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Commentaires
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  • Marie3009
    Marie3009, Le 16 octobre 2017 à 19h53

    Merci beaucoup pour cet article. J'avais raté ce débat et en effet c'était très intéressant. Chacun avec un regard différent et des arguments clairement exposés.

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