J.O. de Sotchi et homophobie : l’inquiétude monte

Les Jeux Olympiques d'hiver 2014, qui auront lieu à Sotchi, s'annoncent tendus. La répression de l'homosexualité en Russie, pays hôte, inquiète et indigne la communauté LGBT.

J.O. de Sotchi et homophobie : l’inquiétude monte

Mise à jour du 12 août 2013 :

Le Premier Ministre David Cameron a répondu à Stephen Fry (lire ci-dessous) :

Merci pour votre lettre Stephen Fry. Je partage votre profonde inquiétude quant aux violences commises à l’encontre des homosexuels en Russie… 1/2

Cependant, je crois que nous pouvons agir davantage contre les préjugés en participant aux Jeux Olympiques d’Hiver plutôt qu’en les boycottant. David Cameron (2/2)

Participer et agir ?

Plusieurs athlètes gays ont d’ores et déjà choisi de participer aux Jeux. Ils espèrent en effet profiter du rayonnement médiatique de l’événement pour relayer leur message de tolérance. Une stratégie dont s’explique notamment l’ancien double champion olympique de plongeon américain, Gregory Louganis sur sa page Facebook :

« J’ai une question pour ceux qui critiquent ma position [de ne pas boycotter] : sans les Jeux Olympiques, qui serait « Greg Louganis » ? Aurais-je eu une voix pour m’exprimer et me faire entendre ? Pour faire une différence ? […]

Si nous n’avons pas de présence à Sotchi, des athlètes comme Johnny Weir and Blake Skjellerup seront privés de cette opportunité [de faire entendre leur voix]. »

Blake Skjellerup est un patineur de vitesse néo-zélandais, Johnny Weir un patineur artistique américain. Ils comptent bien porter haut les couleurs de l’arc-en-ciel aux Jeux Olympiques d’Hiver.

Réponse du CIO : pas de « propagande »

Selon Gay Star News, les athlètes gays/lesbiennes ou simplement pro-LGBT n’auraient pas à craindre uniquement les autorités russes : le CIO pourrait également les sanctionner.

Interrogé par Gay Star News sur les moyens d’actions possibles (port d’un badge arc-en-ciel par les athlètes, parade main dans la main lors du défilé de présentation…), un porte parole du Comité International Olymique a répondu :

« À propos de vos suggestions, le CIO a une règle très précise, numéro 50 de sa Charte, qui établit que les JO ne sont pas un théâtre de manifestations politiques ou religieuses. »

Effectivement, le 3ème alinéa de l’article 50 de la Charte Olympique (p.91) énonce la règle suivante :

« Aucune forme de manifestation, ou de propagande politique, religieuse ou raciale n’est permise sur les sites Olympiques. »

Et la sanction qui s’applique à l’infraction de cette règle « peut aller jusqu’à » la disqualification ou le retrait de l’accréditation de la personne concernée. Cette décision est sans appel (prise en première et dernière instance par le CIO).

L’orientation sexuelle n’est pas une idéologie

Si cette position devait être officiellement confirmée par le CIO, on attend les réactions de la communauté internationale. Car l’orientation sexuelle n’est pas « une manifestation » d’une quelconque idéologie, « politique, religieuse ou raciale ».

Il conviendrait, pour le Comité International Olympique, d’inclure l’orientation sexuelle parmi les critères de discrimination prohibés, aux côtés de la race, de la religion, de la politique et du genre ; ce serait déjà un pas dans la bonne direction. Alors que renforcer la légitimité de l’homophobie d’état poussée par Poutine en menaçant de sanctionner les pro-LGBT n’est vraiment pas une décision qui honorerait l’olympisme.

En attendant, en Russie, l’homophobie prospère

Dmitri Kisilev, présentateur TV et producteur, s’exprime sur la 2ème chaîne nationale à propos de l’homosexualité :

« Je pense que mettre des amendes aux gays qui font la propagande de l’homosexualité auprès des mineurs n’est pas suffisant. Les dons de sang et de sperme devraient leur être interdits. Et leurs coeurs, en cas d’accident, devraient être enterrés ou brûlés. Car ils ne sont pas conformes pour la continuité de la vie. »

Et la violence ne recule pas, comme le prouve ce reportage sur les milices anti-gays en Russie (attention, il s’agit d’images violentes et choquantes).

Article initialement publié le 8 août 2013 :

Le britannique Stephen Fry lance un appel désespéré à David Cameron et aux membres du Comité International Olympique, dans une lettre ouverte publiée par le Huffington Post. À six mois des Jeux de Sotchi, la répression de l’homosexualité en Russie suscite peu de réactions de la communauté internationale. Un silence inquiétant…

Il ne fait pas bon vivre dans de nombreux pays lorsque l’on n’est pas un-e hétérosexuel-le cisgenre, de nos jours. Laystary faisait récemment le point sur les pays qui considèrent encore l’homosexualité comme une maladie.

En Russie, Vladimir Poutine est entré en croisade contre l’homosexualité. À six mois des Jeux Olympiques d’hiver qui se tiendront à Sotchi, tous les projecteurs sont braqués sur la Russie. Et la communauté internationale peine à s’émouvoir de la tournure que prend cette homophobie d’État.

Quand la « propagande anti-gay » de Poutine devient loi

Depuis le début de l’été, plusieurs lois comportant des mesures sérieusement homophobes ont été adoptées en Russie.

  • Interdiction d’adoption d’enfants russes par des pays où l’adoption est ouverte aux couples homosexuels ou aux célibataires / parents isolés (des fois qu’ils seraient en fait un couple gay qui se fait passer pour un parent célibataire, ces fourbes…).
  • Interdiction de « propagande sur les relations sexuelles non traditionnelles » : une interdiction qui inclut de donner des informations sur l’homosexualité aux enfants et aux adolescent-e-s.

Enfreindre l’interdiction de « propagande » expose le ou la contrevenant-e à des amendes, mais également à des peines d’emprisonnement pouvant aller jusqu’à 14 jours. Cette loi couvre l’interdiction de Gay Pride et autres manifestations de défense des droits des LGBT.

La dernière Gay Pride s’est tenue à Saint-Pétersbourg le 29 juin dernier. Des violences ont été commises contre les manifestant-e-s, dont plusieurs douzaines ont été arrêté-e-s sous le coup de la loi anti-propagande. Les photos témoignant des violences perpétrées ont circulé sur Internet.

La Gay Pride en Russie, où l’ambiance est loin d’être bon enfant. (Dmitry Lovetsky / AP, via 36 Photos de Russie que tout le monde doit voir)

Les athlètes et les touristes également concernés

On aurait pu comprendre la frilosité de certaines nations étrangères à prendre position sur des sujets de politique intérieure, fussent-ils des atteintes au droit de l’Homme. Il faut oser risquer l’incident diplomatique avec Vladimir Poutine, bien classé parmi les chefs d’État qu’il ne faut pas trop énerver (juste derrière Bachar El Assad et Kim Jong Un).

Mais le président russe l’a confirmé : les athlètes et les touristes étrangers qui entreront sur le territoire à l’occasion des Jeux Olympiques d’hiver seront également concernés par ces lois. Ils et elles pourront être arrêté-e-s et emprisonné-e-s s’il est considéré qu’ils / elles « promeuvent » d’une manière ou d’une autre l’homosexualité — en étant ouvertement homosexuel-le-s, par exemple (se tenir la main dans la rue).

Il ne s’agit dès lors plus d’ingérence dans les affaires russes mais bien de protéger les ressortissants étrangers, qui sont également visés par ces lois répressives.

Le Comité International Olympique (CIO) n’a pas réagi pour l’instant. La France non plus. Barack Obama a clairement exprimé la position des États-Unis sur le sujet :

« J’ai été très clair sur le fait qu’en matière de droits universels et de libertés fondamentales, s’il y a une discrimination sur le fondement de la race, de la religion, du genre ou de l’orientation sexuelle, il y a une violation de la morale de base qui devrait transcender tous les pays.

Et je n’ai aucune patience pour les pays qui essaient de traiter les gays, les lesbiennes et les personnes transgenres d’une façon qui les intimide ou leur fait du mal. »

À lire sur Yagg — Russie : Barack Obama, l’Allemagne et Lady Gaga s’indignent du traitement réservé aux personnes LGBT.

À l’instar de Lady Gaga, ce sont surtout des personnalités qui font entendre leur voix pour le moment. Et le silence des États participants et du Comité Olympique inquiète de plus en plus la communauté LGBT en particulier, les défenseurs des droits de l’Homme en général.

La lettre ouverte de Stephen Fry en appelle à l’humanité des dirigeants

Stephen Fry est un acteur, scénariste, écrivain et journaliste britannique. Il publie dans le Huffington Post une lettre ouverte adressée au premier ministre anglais David Cameron, ainsi qu’aux membres du Comité International Olympique et notamment son président, Jacques Rogge.

Stephen Fry rappelle les Jeux Olympiques de 1936, à Berlin, rapprochant les lois homophobes de Poutine aux lois antisémites d’Hitler. Et de rappeler qu’à l’époque, l’indifférence de la communauté internationale sur les prémices de cette persécution n’avait fait qu’augmenter la confiance du Führer sur la légitimité de son entreprise criminelle.

« [Poutine] fait des homosexuels des boucs émissaires, tout comme Hitler l’avait fait des Juifs avant lui. Il ne peut pas le faire impunément. »

Fry a rencontré le député russe qui a soutenu la première loi homophobe :

« Tout ce que j’ai vu, c’était ce qu’Hannah Arendt appelait si mémorablement « la banalité du mal ». Un homme stupide, mais qui comme tant de tyrans, a l’instinct d’exploiter une population mécontente, révoltée, en désignant des boucs émissaires. »

L’indifférence de la communauté internationale au sujet de la répression de l’homosexualité en Russie constitue un message dévastateur.

« Poutine répète allègrement ce crime insensé, contre les LGBT russes cette fois. Tabassages, meurtres et humiliations sont ignorés par la police. Toute tentative de défense ou simplement de discussion saine à propos de l’homosexualité est devenue illégale. Toute affirmation, par exemple, que Tchaïkovski était gay et que son art et sa vie reflètent cette sexualité et qu’ils sont une inspiration pour d’autres artistes gays, cette simple affirmation serait passible d’une peine d’emprisonnement.

Ce n’est simplement pas assez de se demander si les athlètes homosexuel-le-s seront ou ne seront pas en sécurité au village olympique. Le CIO doit prendre une position ferme au nom de l’humanisme qu’il est censé représenter, contre les lois barbares et fascistes que Poutine a fait voter.

N’oublions pas que les événements olympiques ne sont pas seulement des épreuves sportives : il y avait par le passé des compétitions culturelles. N’oublions pas que le sport est éminemment culturel. Il n’existe pas de bulle en dehors de la société ou de la politique. L’idée que le sport et la politique n’auraient aucun lien entre eux est au-delà de l’hypocrisie ou de la bêtise : elle est sournoisement et délibérément fausse. Chacun sait que la politique touche à tout et à toutes les sphères sociales, car « politique » n’est autre que le terme grec qui signifie « ce qui a rapport au peuple ».

Un boycott pur et simple des Jeux Olympiques d’hiver 2014 de Sotchi en Russie est simplement essentiel. Envoyez-les ailleurs, en Utah, à Lillehammer, où vous voulez. Le monde civilisé doit éviter à tout prix de manifester une quelconque approbation de la politique de Vladimir Poutine. »

« Je suis gay. Je suis Juif. »

La violence sobre des mots de Stephen Fry résonne en écho aux exactions commises en ce moment sur le territoire russe, au nom de lois honteuses et criminelles.

« À chaque fois qu’en Russie (et cela se produit constamment) un adolescent gay se suicide, une lesbienne subit un viol « correctif », que des hommes et des femmes LGBT sont battu-e-s à mort par des brutes néo-nazies pendant que la police regarde ailleurs, c’est le monde qui s’en trouve diminué, et pour ma part, je pleure de voir à nouveau l’Histoire se répéter.

« Pour que le mal triomphe, il suffit que les hommes de bien ne fassent rien », écrivait Edmond Burk. Êtes-vous, mesdames et messieurs membres du CIO, de ces « hommes de bien » qui permettront au mal de triompher ?

Je vous supplie de résister aux pressions du pragmatisme, de l’argent, de la lâcheté grasse des diplomates et de défendre résolument et fièrement les valeurs universelles de l’humanisme, ainsi que votre mouvement l’exige. Brandissez fièrement le drapeau olympique ainsi que nous, hommes et femmes LGBT, brandissons fièrement le drapeau Arc en Ciel. Soyez assez courageux pour agir conformément à vos serments et à votre protocole, dont je vous rappelle certaines règles :

  • Règle 4 : Coopérer avec les organisations et autorités publiques et privées compétentes dans l’effort de placer le sport au service de l’humanité et donc pour promouvoir la paix.
  • Règle 6: Agir contre toutes les formes de discrimination qui affectent l’Olympisme.
  • Règle 15: Encourager et soutenir les initiatives qui mêlent le sport à la culture et l’éducation. »

Stephen Fry termine en s’adressant directement à David Cameron, lui demandant « d’agir instinctivement » face à la discrimination légale qui s’opère en Russie. Et il termine par « un appel désespéré à [son] humanité ».

Espérons que son appel sera entendu. Les Jeux Olympiques sont une célébration internationale, l’occasion pour le pays organisateur de faire connaître sa culture et ses traditions.

Des Jeux politiques

Les valeurs de l’olympisme ont souffert à plusieurs reprises, dans l’Histoire des Jeux. Il y eut bien sûr les Jeux de Berlin en 1936 (interdits aux Juifs), ceux de Munich en 1972 (neuf athlètes israéliens furent pris en otage et tués). On a pu grincer des dents en 2008, lorsque la Chine pas vraiment démocratique s’était glorifiée de l’organisation des Jeux d’Été.

Mais les Jeux ont aussi été le théâtre de revendications politiques en faveur des minorités. En 1968, les Black Panthers avaient marqué les esprits, contre la discrimination raciale qui continuait de déchirer la population.

Tommie Smith et John Carlos, JO de 1968 à Mexico.

À Sydney en 2000, la sprinteuse australienne d’origine aborigène Cathy Freeman, qui avait eu l’honneur d’allumer la flamme, a célébré ses victoires en brandissant le drapeau australien et le drapeau aborigène, en soutien aux manifestations pour la reconnaissance du peuple aborigène.

 Cathy Freeman, JO de 2000 à Sydney

Les Jeux Olympique d’hiver 2014 sont déjà politiques. La question est de savoir s’ils seront l’occasion d’envoyer un message fort à l’ensemble des pays qui pénalisent l’homosexualité, ou si la lâcheté du Comité Olympique et des États participants entachera une fois de plus les valeurs de l’olympisme.

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Clemence Bodoc
    Clemence Bodoc, Le 5 janvier 2014 à 23h52

    junipa;4543984
    @Marie.Charlotte  Bioup. Est-ce qu'on a un peu plus de nouvelles sur le sujet, maintenant que c'est dans 6 mois... ?
    Aloooors. On sait que Angela Merkel et François Hollande n'iront pas à la cérémonie d'ouverture. Ce que je trouve top (ça m'avait déjà dérangé que toute la diplomatie mondiale se retrouve en Chine en 2008...) 

    Mais je compte bien reparler de toute cette histoire en février, vu que ça y est, ça va être les JOOOOO !!!!!! :cheer: 

    Oui j'ai beau haïr Poutine, je L O V E les JO d'hiver ! (assez pour me lever à 2h du mat' pour mater le direct de Salt Lake City en 2002 ! C'est te dire ! ;) )

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