Je suis Charlie Hebdo, le choc des images et la colère des mots

Deux hommes ont ouvert le feu dans les locaux de Charlie Hebdo, mercredi 7 janvier 2015, faisant douze morts, quatre blessés grave. Et 66 millions de Français•es en état de choc. Retour sur une tragédie.

Je suis Charlie Hebdo, le choc des images et la colère des mots

Douze morts. Dans le centre de Paris. Des journalistes, des dessinateurs de presse, des policiers. Tués par balle.

Une dessinatrice, menacée et brutalisée en compagnie de sa fille, est contrainte de laisser entrer deux hommes armés et cagoulés dans les locaux de Charlie Hebdo.

À 11h30, les premiers témoignages déferlent sur Twitter. Un mort, deux, dix, et finalement douze victimes.

Le choc des images

Il y a ceux que les caricatures de Mahomet ont mis en colère, et il y a tou•te•s celles et ceux que les images de terroristes armés et cagoulés, ouvrant le feu, ont bouleversé•e•s.

[Trigger warning violence, assassinat] Sur les réseaux sociaux, une vidéo montre les deux hommes sortir de leur voiture, tirer sur un policier qui tombe à terre. Il se retourne et signale de la main droite qu’il a été touché. Il reste à terre. L’un des deux hommes cagoulés s’avance à sa hauteur, et tire à nouveau, à bout portant. Le policier sursaute, s’effondre. Une exécution. [fin du TW]

On avait presque l’habitude des alertes à la fusillade aux États-Unis, qui sont monnaie tragiquement courante. Dans d’autres pays du monde, elles sont si fréquentes qu’elles ne viennent même plus faire frémir nos fils d’actualité.

Et puis, ça se passe sous nos fenêtres, au coeur de la capitale française, chez nos voisins. Ça se passe lors de la conférence de rédaction d’un journal satirique pas très fin, un grain de sable dans le paysage médiatique, mais surtout un bastion de la liberté de la presse. Un gravillon dans la chaussure de ceux que la vulgarité dérange.

Les menaces de mort, Charb en avait l’habitude. Des années qu’il vivait avec une protection rapprochée. Son garde du corps compte parmi les victimes.

Le Petit Journal a diffusé à la place de son émission quotidienne un hommage aux membres de l’équipe de Charlie Hebdo qui ont été assassinés.

La colère des mots

Les deux terroristes sont sortis des locaux de Charlie Hebdo en criant : « on a vengé le Prophète ! ». Je tire un bien piètre réconfort de l’idée qu’aucune religion n’ouvre aux meurtriers les portes de son paradis, quoiqu’en disent les fanatiques…

Sur les réseaux sociaux, le hashtag #CharlieHebdo défile trop vite pour qu’on puisse le suivre, ce qui vaut mieux, probablement. La colère enflamme le fil de réaction de milliers d’anonymes. Une colère aveugle, intolérante, entachée d’amalgames, gonflée d’émotion.

Et puis, la dépêche tombe. La Préfecture de Police confirme la rumeur qui circulait déjà plus vite que les informations : douze morts. L’attentat le plus meurtrier en France depuis 1961 : celui qui avait ciblé le RER Saint-Michel, en 1995, avait fait 8 morts.

La tristesse collective

Les hommages se multiplient, noyant les tweets haineux et ignorants dans un voile d’indifférence pudique. On expliquera demain que l’Islam n’est pas une religion violente, que les musulman•e•s ne forment pas une communauté de fanatiques, que les Français•es ont beau avoir des origines et des confessions diverses, aujourd’hui nous sommes tou•te•s rassemblé•e•s dans le deuil.

Les mots de Philippe Val, ancien directeur de Charlie Hebdo, sur France Inter :

« Peut-être que les médias n’ont pas été à la hauteur pendant toutes ces années, sur cette radicalisation. Parce que beaucoup de gens qui sont musulmans aujourd’hui, ils sont effondrés, catastrophés. Ils sont en danger eux aussi. On n’a pas assez parlé de la montée du fondamentalisme en France. On n’a pas assez tiré la sonnette d’alarme. […]

Notre pays ne sera plus le même. On a exterminé tous les gens qui étaient capables de faire rire avec des idées graves. C’est un deuil épouvantable qui s’abat sur nous. Mais il ne faut pas que ce soit le silence qui gagne. Élisabeth Badinter avait dit ça au procès des caricatures : « s’ils sont condamnés, c’est le silence qui s’abattra sur nous ».

Aujourd’hui plus que jamais, il faut qu’on parle. C’est très grave ce qu’il vient d’arriver.

On ne peut pas vivre dans la peur. »

Les étapes de notre deuil

De quoi Charlie Hebdo et ses dessinateurs étaient-ils le symbole ? De la liberté d’expression, vraiment ? Charb, Cabu, Wolinski, Tignous, Honoré, Bernard Maris étaient des hommes avant d’être des journalistes. Ils étaient des hommes avant d’être des symboles de quoi que ce soit. Ils étaient des hommes avant d’être victimes de représailles fanatiques.

Peu importe que certaines caricatures du journal soient islamophobes, obscènes, hérétiques, ou simplement de mauvais goût. La liberté de la presse n’est pas conditionnée par la pertinence des opinions exprimées, tout comme le respect de la vie humaine n’est pas conditionnée par la sympathie que nous inspire ou non la personne.

Il m’en coûte d’écrire que ces terroristes ont attenté à la liberté d’expression, comme si prendre la vie de douze personnes n’était pas un crime assez grave, qu’il faille en plus déplorer une blessure symbolique aux libertés fondamentales.

Il m’en coûte d’écrire de dénoncer le fanatisme aveugle et criminel de ces gens, comme si ce n’était pas évident, comme s’il fallait les dissocier explicitement de la communauté des croyant•e•s musulman•e•s, comme si leurs actes barbares n’en étaient pas en eux-mêmes une preuve manifeste.

Ce sont des gens qui tuent. De quel autre signe avez-vous besoin pour déduire qu’ils n’ont rien à voir avec les musulman•e•s de France et d’ailleurs ?

Hommages

Toute l’après-midi, les dessinateurs de presse ont riposé, avec leurs armes. Celles que Charb, Cabu, Tignous, Honoré et Wolinski avaient dégainées en premier : le crayon. Et les dessins inondent les journaux, les blogs et les réseaux sociaux.

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Celui de Cy.

Très vite, les appels à se rassembler pour honorer la mémoire des morts se sont multipliés. À Paris, à Lille, à Lyon, à Bruxelles, à Nantes, dans plusieurs villes de France et d’ailleurs, des centaines de milliers de personnes ont afflué vers une place, spontanément. Après avoir servi d’exutoire à la colère, les réseaux sociaux ont aidé à organiser les hommages publics.

Hier soir, les images de ces foules parsemées de bougies ont fleuri sur la Toile.

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Place de la République, à Paris

Rassemblements

François Hollande a décrété une journée de deuil national, ce jeudi 8 janvier, en hommage aux journalistes et policiers assassinés hier. À l’heure où nous publions ces lignes, les suspects sont toujours en fuite, et ce serait bien que les forces de police puissent se concentrer sur cette traque, plutôt que de devoir aussi organiser la protection des lieux de cultes contre des attaques haineuses.

Faut-il vraiment souligner ici qu’incendier une mosquée ou un kebab n’a absolument aucun sens, aucune pertinence, aucun rapport avec les événements tragiques qui nous émeuvent ? Car des actes islamophobes ont déjà été commis en France depuis hier.

L’imam de Drancy a promptement dénoncé l’instrumentalisation que ces terroristes font de l’Islam, dans cette réaction au micro de BFMTV.

« Leur haine, leur barbarie n’a rien à avoir avec l’Islam. Ils ont vendu leur âme à l’Enfer. Ils ont touché la liberté, des policiers, des symboles forts. J’appelle les pouvoirs publics à être fermes, à faire fermer les sites Internet, tous ceux qui manipulent cette jeunesse. […] On n’est pas d’accord avec Charlie Hebdo ? C’est du dessin, on répond par le dessin, pas par le sang. »

Sur Libération, Robert Badinter met en garde contre « le piège politique » tendu par les terroristes :

« Ceux qui crient « allahou akbar » au moment de tuer d’autres hommes, ceux-là trahissent par fanatisme l’idéal religieux dont ils se réclament. Ils espèrent aussi que la colère et l’indignation qui emportent la nation trouvera chez certains son expression dans un rejet et une hostilité à l’égard de tous les musulmans de France. Ainsi se creuserait le fossé qu’ils rêvent d’ouvrir entre les musulmans et les autres citoyens.

Allumer la haine entre les Français, susciter par le crime la violence intercommunautaire, voilà leur dessein, au-delà de la pulsion de mort qui entraîne ces fanatiques qui tuent en invoquant Dieu. Refusons ce qui serait leur victoire. Et gardons-nous des amalgames injustes et des passions fratricides. »

À écouter aussi, l’analyse géopolitique de Bernard Guetta sur France Inter : non, la France ne partira pas en guerre contre l’Islam. Cet attentat ne sera pas « notre 11 septembre ».

Une marche républicaine aura lieu dimanche (et non samedi comme on l’a vu sur les réseaux sociaux), à l’initiative des partis politiques. Faisons en sorte que cette journée nous rassemble, tou•te•s, au-delà des différences que les vendeurs de haine chercheront à exploiter. 

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« 12 morts, 66 millions de blessé•e•s »

À l’heure actuelle (12h30), les suspects sont toujours en fuite, pourchassés par les forces de police. Vous pouvez suivre le fil d’information en direct sur Libération.

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