Yatuu, de la BD « Pas mon genre ! », en interview

Pas mon genre ! est une excellente BD qui détruit les stéréotypes sur la féminité. Voici Yatuu, l'auteure, en interview !

Yatuu, de la BD « Pas mon genre ! », en interview

Pas mon genre !, c’est ma nouvelle BD préférée. Pas grand-chose à voir avec ce que je lis d’habitude, c’est-à-dire des BD traitant plus ou moins du collège (oui je suis fan de ma jeunesse, que voulez-vous), type Les Profs, Ducobu ou Silex and the City. Non, cette BD-ci touche à un problème de société beaucoup plus sérieux… Le truc cool, c’est que la façon dont l’ouvrage en parle est hi-la-ran-te ! Je vous jure, je me suis surprise à me tordre de rire toute seule à voix haute dans ma chambre — mes colocs ont dû se demander ce qui pouvait bien me passer par la tête.

Ce n’est pas une BD réservée aux filles

Pas mon genre ! parle de filles. Mais pour autant, comme le dit la quatrième de couverture, ce n’est pas du tout une BD réservée aux filles ! Bien au contraire. C’est un ouvrage qui s’adresse à tout le monde, pour sensibiliser aux questions de genre.

Le personnage principal est une ado qui ne correspond pas du tout aux clichés qu’on peut avoir sur les filles en général. Elle est plutôt ce qu’on appelle « garçon manqué » — même si justement, cette catégorisation est complètement inutile et discriminante. L’auteure pose en filigrane la question essentielle : qu’est-ce qu’être une fille ?

Être une fille, c’est juste s’identifier au genre féminin

Comme l’explique très bien Yatuu dans sa BD, être une fille c’est juste… s’identifier au genre féminin. Personne à part vous ne peut décider que vous êtes une fille ou pas ! Elle déconstruit un à un tous les stéréotypes que l’on peut avoir en tête à propos des filles « normales ». Les filles sont faibles ? Les filles sont élégantes ? Les filles sont sensibles ? Biiiim, Yatuu vous détruit tout ça en un clin d’oeil. Artistique, précis, incisif et drôle à mourir, le coup de crayon de l’auteure est inimitable.

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La BD est organisée par chapitres qui reprennent chacun un stéréotype et le déconstruisent. Yatuu, en plus de son personnage principal, nous décrit tout aussi parfaitement les personnages secondaires, qui eux correspondent un peu plus aux stéréotypes (quoique), mais sont toujours marrants à en avoir mal aux tripes. Le hic, c’est qu’en général… ce sont justement eux qui forcent le personnage principal à rappeler à tout le monde qu’elle est une fille, même si elle n’aime pas forcément les mêmes choses qu’eux, même si elle ne correspond pas aux stéréotypes.

Dans la BD, on rencontre ainsi les amies du personnage principal, son petit copain, sa maîtresse d’école, et autres camarades d’écoles pétris de préjugés.

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L’interview de l’auteure

Pour en savoir plus, j’ai pu interviewer Yatuu, l’auteure de cette BD si fameuse.

Au début, il s’agissait uniquement d’un exutoire

Elle m’a dit s’appeler en réalité Cyndi et avoir 27 ans. Elle a fait un bac STI arts appliqués, suivi par un BTS en communication visuelle (dans la publicité). Ensuite, elle a enchaîné les stages dans des agences de publicité … et c’est là que tout a commencé. Exploitée, elle a voulu raconter son quotidien sur un blog (sans doute pour unir tous les stagiaires exploités de ce monde et fomenter une révolution), sous forme de strips de BD humoristiques.

Au début, « il s’agissait uniquement d’un exutoire », mais petit à petit de plus en plus de gens se sont intéressés au blog de Yatuu, soit parce qu’ils se retrouvaient dans ses histoires, soit parce qu’ils appréciaient tout simplement son art.

Et puis un jour, on lui a conseillé de s’adresser à une maison d’édition… qui a immédiatement accepté de la publier. Et zou, ç’a tout déclenché, elle a sorti plusieurs BD ! Elle est désormais à la fois illustratrice et auteure ! Son rêve de petite fille s’est réalisé. Elle m’avoue avoir encore du mal à y croire, n’avoir jamais pensé qu’elle pourrait un jour vivre de son talent… n’avoir jamais pensé, d’ailleurs, qu’elle puisse être réellement douée !

Et pourtant, il n’y a qu’à lire sa BD pour constater que son manque de confiance en elle est totalement infondé.

Les influences de Yatuu

Vous vous demandez peut-être d’où vient le pseudo de Yatuu : eh bien, désolée pour vous, mais il ne signifie rien de spécial, elle l’a simplement choisi parce qu’elle en aimait la sonorité. Yatuu est en effet fan de la culture japonaise !

Je lui fais remarquer que ses personnages semblent d’ailleurs largement inspirés des mangas. Réponse avec un hochement de tête frénétique et enthousiaste, et un sourire de petite fille ravie :

« Ma lecture principale c’est les mangas, depuis que je suis en CM2. Je m’inspire beaucoup des expressions ! »

C’est complètement autobiographique

Nous revenons ensuite au sujet de la BD Pas mon genre ! et je lui demande pourquoi elle a choisi ce thème. J’ai dans l’idée que c’est au moins en partie autobiographique… et je ne me suis pas trompée ! « C’est complètement autobiographique », m’explique Yatuu. « Je n’ai eu que de bons retours, ça m’a un peu rassurée, j’avais peur que les gens ne s’y retrouvent pas… Mais finalement, je ne suis pas une extraterrestre ! »

Elle m’explique également qu’il n’y a pas vraiment eu de déclic, elle s’est simplement rendue compte de l’existence de ces stéréotypes « par une accumulation de choses, faire des enfants par exemple est un sujet qui revient sans cesse ! Gros ras-le-bol ! »

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La solitude

Lorsque je fais remarquer, ensuite, à Yatuu qu’elle ne parle pratiquement pas de sexualité, elle paraît surprise. Pourtant les thèmes de genre et de sexualité sont souvent liés… Pourquoi cela n’apparaît-il donc pas dans la BD ?

« Plus jeune, je ne correspondais pas au standard classique de la fille qui se maquille, se pomponne. J’ai été célibataire pendant très longtemps, je pensais que je n’avais tout simplement pas le physique qu’il fallait. »

« Je ne suis pas une extraterrestre ! »

Yatuu m’avoue même, un petit sourire triste aux lèvres, avoir subi du harcèlement à propos de son physique et de son style vestimentaire de la part de beaucoup de garçons qui l’insultaient, lui disaient qu’elle était moche… Ç’a l’air de la toucher encore aujourd’hui, et je m’émeus malgré moi de tant de cruauté de la part d’enfants envers d’autres enfants, simplement parce que certain•e•s ne rentrent pas dans les cases, ne correspondent pas aux stéréotypes de genre.

Mais Yatuu reprend très vite contenance : on voit bien qu’elle se sent aujourd’hui beaucoup mieux dans sa peau.

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Elle reprend le fil interrompu de ses pensées :

« Je me suis beaucoup posé de questions, j’ai cru qu’il fallait que je change ma façon d’être. J’ai essayé de changer, puis je me suis aperçue que ça n’en valait pas la peine, qu’il vaut mieux être à l’aise avec qui on est, et que de toute façon j’avais vraiment la flemme de changer ».

Elle se met à rire de sa propre fainéantise (si l’on peut dire !) et enchaîne : « Puis j’ai rencontré mon copain, et ça m’a prouvé que je pouvais être moi-même et être aimée pour ça ». Elle ne parle donc pas de sexualité car elle n’a tout simplement jamais rencontré de problème avec ça : son copain étant lui aussi quelqu’un de relativement loin des stéréotypes de la masculinité, il accepte tout simplement Yatuu comme elle est et n’exige rien de particulier qui aurait trait à ce qu’on attend ordinairement d’une femme. Yatuu n’avait donc aucune raison de chroniquer sa sexualité.

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« Je n’aime pas mettre les gens dans des cases »

Après qu’elle m’a parlé de son copain, qui est également dessiné dans la BD, j’enchaîne en lui faisant remarquer qu’elle ne parle pratiquement pas des stéréotypes associés à la masculinité. Elle me répond très simplement :

« Il s’agit d’une histoire autobiographique. C’est donc essentiellement le point de vue d’une femme. Pourtant, j’ai quand même mis en scène mon copain, pour avoir aussi un peu son point de vue, et le fait est que lui non plus ne correspond pas aux clichés de genre. Je voulais aussi démontrer, dans la BD, qu’il n’y a pas qu’un seul type de mec. Je n’aime pas mettre les gens dans des cases. Il ne faut pas avoir peur de ses propres goûts ».

La réception de la BD

Nous arrivons à une question qui, manifestement, l’a pas mal tourmentée pendant l’écriture de sa BD. Je lui demande si en effet si elle n’a pas peur de vexer les filles qui, elles, se reconnaissent dans les stéréotypes que Yatuu dénonce. Petit rire inquiet.

« Si, j’ai eu vraiment peur de les vexer. J’en ai parlé avec mon éditrice mais au final, c’est mon point de vue et uniquement le mien. Je ne dis pas que ce n’est pas bien d’aimer les robes et le maquillage, chacun fait ce qu’il veut. J’ai rencontré une fille une fois qui m’a avoué qu’elle était plutôt du genre à porter des robes mais qu’elle avait bien rigolé en lisant ma BD. Donc ça m’a un peu rassurée. Je ne veux surtout pas rendre les gens malheureux ! Le but de ma BD, c’est de rire ! »

Elle ajoute, en baissant les yeux :

« J’ai souvent besoin d’être rassurée sur mon travail…»

Ce que je peux parfaitement comprendre. Yatuu m’a tout l’air d’être une fille très gentille, pas forcément très sûre d’elle, mais heureusement sur la voie du succès — et elle le mérite bien !

Je termine par une question un peu difficile. « Étais-tu une fille qui n’aimait pas les filles ? Et si oui, comment t’en es-tu sortie ? » Elle me regarde, l’air un peu étonnée.

« C’est vrai que j’avais beaucoup de mal avec les filles… mais aussi avec les mecs ! Je traînais souvent toute seule, j’étais super timide… Je n’avais pas les mêmes centres d’intérêt que les autres filles. Alors oui, j’aurais pu parler aux garçons, mais j’étais un peu leur souffre-douleur, j’avais très peu d’amis, beaucoup de mecs me critiquaient et m’insultaient. Donc non, ce n’est pas que je n’aimais pas les filles… c’est juste que je ne correspondais pas à l’idée qu’on se faisait d’une fille. »

Et voilà. Nous avons au final discuté plus d’une demi-heure, et j’ai eu la chance de découvrir la personne qui se cachait derrière cette formidable BD. Maintenant, vous aussi vous la connaissez un peu mieux !

Je vous invite à aller voir le blog de Yatuu sur lequel elle poste régulièrement des strips sympas, à la suivre sur Twitter, et à la retrouver sur Facebook ! Vous retrouverez tous ses albums ici, sauf Pas mon genre !, que vous pouvez acheter chez le libraire près de chez vous, à la Fnac, ou sur Amazon.

Bonne lecture !

À lire aussi : « Assignée garçon », les réalités trans expliquées par Sophie Labelle, en BD

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Freehug
    Freehug, Le 4 novembre 2015 à 4h37

    Merci pour cet article, c'est une belle découverte ! J'adore le blog, j'achèterai ses albums quand j'aurai les sous :d

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