Harcèlement de rue, cette épuisante banalité

Le harcèlement de rue, ou le fait de se faire aborder, voire verbalement agresser par des inconnus, sort enfin de l'ombre. Point sur la situation et conseils de Jack Parker.

Harcèlement de rue, cette épuisante banalité

Publié initialement le 1er août 2012

Aaaah bah voilà. Enfin, on en parle, grâce au documentaire de Sofia Peeters. Le “harcèlement de rue”. Ces petites remarques quotidiennes incessantes et plus ou moins insultantes selon les individus, que nous devons subir calmement tout au long de notre vie. Pourquoi ? Parce qu’on a commis l’immense affront de naître avec deux chromosomes X. Il n’en faut pas plus pour avoir droit à ces petites remarques “innocentes”. Ce coup de projecteur sur le harcèlement de rue permet de constater à quel point les mentalités ont besoin d’évoluer de tous les côtés sur le sujet.

Un truc que je remarque systématiquement quand le sujet est abordé entre femmes : tout le monde est d’accord, on partage nos histoires, on s’énerve, on s’offusque, on tape du poing sur la table, on raconte nos pires histoires, on calme ça avec une bonne dose de second degré – bref, on se comprend. Quand le sujet est abordé en présence d’hommes, en revanche, il arrive très souvent qu’ils nous répondent “Mais euh… c’est un cas isolé ça, nan ? Enfin j’veux dire, ça arrive une fois de temps en temps quoi, faut pas non plus en faire des caisses, c’est pas comme si c’était tous les jours… et ça arrive pas à tout le monde”. Et bim, les deux pieds en plein dans la tartiflette.

Notons d’abord, parce que c’est important sinon après on va dire que je suis une harpie castratrice, que je comprends TOUT À FAIT cette réaction. Mais elle m’attriste profondément. Parce qu’elle prouve bien qu’on a encore pas mal de route à faire pour que le problème soit reconnu par tout le monde. Il est difficile pour un mec de se rendre compte de l’ampleur du problème, déjà parce qu’il est assez rare que nous, femmes, accostions un mec dans la rue pour lui dire “Pssst, pssssttttt, eh jeune homme, eh viens voir ! AZY VIENS VOIR J’VAIS PAS T’BOUFFER ! Pffff, sale tapette va !”. Mais également parce que quand on se promène en compagnie d’un ou plusieurs hommes, les habituels relous prennent vachement moins de risques pour se faire remarquer. Y a toujours des exceptions, des histoires de mâle alpha qui veut prouver sa valeur, défier le rival qui parade avec sa femelle pour faire entendre sa grosse voix virile, mais globalement, c’est quand on est seule ou entre meufs que ça se corse.

Donc forcément, quand un mec vient nous péter notre trip en intervenant d’une voix solennelle pour nous dire “Eh, oh, tututut, arrêtez de tout exagérer tout le temps là, c’est bon, c’est pas grave une remarque de temps en temps et puis c’est flatteur”, comprenez qu’on perde un peu notre calme.

Pour information, toi lecteur mâle qui déguste ces mots comme un verre de chianti, sache que ça n’est pas d’ “une remarque flatteuse de temps en temps” dont on parle.

Pour parler de ce que je connais, j’ai grandi et vécu quasiment toute ma vie à Paris et que je sois en mini-jupe + talons de douze ou gros baggy + capuche sur la tête, très rares ont été les jours où j’ai pu foutre un pied dehors sans me faire accoster, dès le moment où j’ai eu des attributs féminins visibles.

Et ça n’a rien à voir avec une question de physique (parce qu’on m’a aussi répondu “Pff, tu t’la pètes hahaha” à chaque fois que j’ai tenté de l’expliquer) : femme = proie potentielle. Qu’elle soit “belle” ou pas selon les standards de celui qui l’accoste, peu importe. Le fait même qu’elle soit une femme suffit à justifier qu’on lui fasse une remarque.

Quel genre de remarques ? Hmmm voyons…

“Eh madmoiZelle, t’as pas un 06 ?”
“Eh petite coccinnelle, viens voir deux s’condes !”
“Ho la pute là-bas, tu suces ?”
“Eh salope ! Eh grosse pute ! Eh viens voir deux minutes !”
“Hmmmmm… charmaaaante….”
“Joli p’tit cul !”
“Hmm, c’est beau ça, j’peux toucher ?”
“Vous êtes charmante mademoiselle !”
“Eh eh eh ! Eh t’as un mec ? Vas-y viens, monte, j’vais t’montrer c’est quoi un vrai mec !”
“Sssssssssalope !”
“VIENS M’BAISER GROSSE PUTE !”
“Pourquoi tu fais la gueule ? T’es tellement plus jolie quand tu souris ! Allez, fais moi un sourire !!”

Ce ne sont que de tous petits exemples de ce que je peux entendre assez régulièrement, soit en faisant trois pas dans la rue, soit en écoutant les histoires de mes amies. Et ça, c’est verbal, parce qu’on parle même pas des mains au cul, dans les cheveux, des mains qu’on attrape au vol, juste pour avoir un contact physique, des baisers volés sur la moindre partie du corps qui traîne, de la main sur la cuisse, ou du gros lourd qui se colle à toi en remuant du bassin dans un métro bondé. Et qu’on vienne pas me parler de cas isolé – pour beaucoup d’entre nous, ça s’appelle “le quotidien”.

Ça fait relativiser sur le cliché de la nana crispée qui fait la gueule, celle qui vous lance un regard noir si vous vous attardez trop longtemps sur ses courbes – alors que putain, sans déconner, elle pourrait au moins avoir l’air flattée la connasse, merde. J’suis sûre qu’elle est mal baisée.

Ouais, c’est sûr que la majorité des femmes ont l’air vachement moins détendues quand elles marchent dans la rue, ou qu’elles se ratatinent sur leur siège dans le métro. Après, c’est toujours la même histoire de “marche un peu dans mes pompes pour voir si t’aimes ça” – tant qu’on fera pas l’effort de se mettre à la place des autres, d’essayer de comprendre deux minutes à quoi peut ressembler le quotidien de l’autre côté, on ira pas bien loin.

Il faut donc saluer l’initiative de cette étudiante, de la création du hashtag #HarcèlementDeRue sur Twitter, de celles qui officient derrière I Hollaback et de tous ceux et celles qui souhaitent informer et faire bouger les choses.

Personnellement, en allant discuter avec des mecs qui m’avaient accostée et/ou insultée, j’ai réussi un paquet de fois à obtenir des excuses – bafouillées entre deux rires gras et soupirs agacés, mais quand même. Et quand ce ne sont pas ceux qui ont ouvert leur gueule qui s’excusent, il arrive souvent que les potes prennent le relais et s’excusent à sa place en lui mettant des tartes derrière la tête et en l’insultant à leur tour parce que putaaaain, t’as déconné ah ouais, excuse-toi ! Ça arrive.

Après y a toujours les vrais gros connards, ceux qui ne jouent pas aux durs mais qui le sont vraiment et qui partent en vrille dès qu’on ouvre un peu notre gueule. C’est un risque que j’ai choisi de prendre – mais je n’encouragerais pas tout le monde à en faire de même. Je risque sans doute de me prendre une patate dans la tronche un jour à force d’ouvrir ma grande gueule, mais j’en ai ma claque de rester sans rien faire. Même si ça veut dire prendre la défense de celles qui n’osent pas se faire entendre.

Et puis libre à vous toutes de trouver le moyen qui vous sied le plus pour vous défendre – ça peut être le silence de l’indifférence (feinte ou non), l’attaque bisounours “socialisons-nous et parlons de ça tous ensemble autour d’un lait fraise”, la gueulante qui surprend et qui calme souvent les esprits échauffés ou l’extravagance totale (l’imitation du sanglier en rut, le hurlement strident qui attire l’attention…), chacun sa technique.

Mais il va bien falloir que ça s’arrête un jour, qu’on arrête de nous répondre “Euh bah ouais mais vous voulez faire quoi ? Les mettre en prison ? Bah nan hein, c’est bon, des cons y en a partout, c’est la vie”, qu’on arrête de nous demander de subir en silence et de faire les bonnes fifilles bien sages qui sourient et obéissent au mâle tout-puissant.

Va falloir que les spectateurs se réveillent et prennent le réflexe, eux aussi, d’exprimer leur avis – parce qu’il n’y a rien de pire que de subir les attaques d’un ou plusieurs mecs pendant que des gens regardent la scène sans rien dire, en faisant mine de ne rien remarquer d’anormal.

Pour résumer

  • Les filles : vous n’êtes PAS SEULES. On en chie malheureusement presque toutes. Et ça pue du cul. Et vous avez le droit de le dire. De le raconter, sur le forum par exemple.
  • Les mecs : on exagère que dalle, on en souffre vraiment, on ne fait pas de fausse modestie “Ohlala j’en ai trop marre, on m’a encore dit que j’étais trop bonne aujourd’hui, pfff”, on ne provoque RIEN ni PERSONNE (qu’on soit en jogging ou en minirobe latex), et vous avez vous aussi le droit d’ouvrir votre gueule quand vous assistez à une scène du genre.
  • Tout le monde : il n’y a pas de fatalité à accepter, pas de “c’est comme ça”, pas d’excuses faciles, pas de “le problème vient de telle catégorie de personne seulement et uniquement, c’est leur faute à eux, ces sales XXX”, ça commence à bien faire, et va falloir que ça se calme. Et surtout, ce n’est pas aux femmes de régler le problème. Ce n’est pas à nous de faire attention à ce qu’on porte, à l’endroit où on se promène, à quelle heure, avec quelle attitude, qui on regarde dans les yeux, comment on marche ou quelle couleur de cheveux on a et je ne sais quelle autre connerie. On n’a pas à corriger notre comportement pour arrêter de titiller les mâles qui ne savent pas se retenir parce que les pauvres, c’est dans leur nature (c’est aussi avilissant pour eux que pour nous comme genre de généralité, les hommes ne sont pas des animaux sauvages qui ne savent pas retenir leurs pulsions).

Edit : Dans les commentaires, Leech nous conseille également de lire ce petit manuel d’autodéfense à l’usage de toutes les femmes qui en ont marre de se faire emmerder sans rien dire, disponible en intégralité par ici !

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Voici le dernier commentaire en date :

  • LovelyLexy
    LovelyLexy, Le 28 novembre 2016 à 12h09

    @Morpheme merci, surtout que j'ai été super calme et pleine de sang froid, ça m'a surprise... Les policiers m'ont appris que le mec avait des antécédents et une plainte déposée contre lui en 2001 pour les mêmes motifs

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