Le ministre et la députée : guerre des genres à l’Assemblée

Faut-il dire « Madame LE ou LA ministre » ? C’est à qui revendiquera l’orthographe « correcte » contre l’accord « juste ». L’Académie Française tranche pour le masculin, mais c’est une Académie masculine...

Le ministre et la députée : guerre des genres à l’Assemblée

La semaine dernière, le député UMP de la 5ème circonscription du Vaucluse, Julien Aubert, s’adressait à la présidente de séance Sandrine Mazetier (SRC, 8ème circonscription de Paris) en ces termes : «  Madame le président ». Taquine, la présidente a répondu « merci Monsieur la députée, vous étiez la dernière oratrice, nous allons donc pouvoir procéder au vote ».

Le député a pris la mouche : il dénonce au micro le « manque de respect »  insultant et manifeste à son égard. Ce à quoi la présidente lui rétorque qu’il est tout autant insultant de se faire appeler « madame le président » que « monsieur la députée ».

Débat sur l’IVG : guerre des genres à l’Assemblée

Le duel Aubert-Mazetier n’est pas passé inaperçu. Le député offensé s’est fendu d’une tribune entière dans le Huffington Post, brandissant la doctrine de l’Académie Française selon lequelle les titres de fonctions sont masculins :

« Est-ce donc ma faute si les intellectuels socialistes ont tellement souhaité la « refondation de l’Ecole » qu’elles en oublient les bases de la grammaire française ? [Notons au passage la faute d’accord entre « elles » et « intellectuels », NDLR]

Madame Mazetier commet deux erreurs : la première, elle ne sait pas parler correctement Français ; la seconde, elle utilise sa fonction de président de séance pour faire de la politique. »

Par solidarité (ou provocation ?) ils étaient plusieurs, à la poursuite du débat sur la loi pour l’égalité entre les hommes et les femmes, à adresser Najat Vallaud-Belkacem en tant que « Madame LE ministre ». En réponse, plusieurs députéEs de la majorité insistaient alors volontairement sur l’adresse « Madame LA ministre ».

Qui a tort, qui a raison ? On fera juste remarquer au député Aubert, visiblement attaché au respect strict de la langue française, que « Français » avec une majuscule désigne une personne de nationalité française. La langue, c’est le français, sans majuscule. De rien.

Une Académie, un académicien

L’Académie Française le confirme dans la 9ème édition de son dictionnaire en cours de rédaction : les titres de fonction sont au masculin. Ministre et député font référence à des fonctions : un ministère, une députation, le député et le ministre font référence aux personnes en charge de ces fonctions. La présidente, selon l’Académie, c’est la femme du président :

Extrait du 9ème Dictionnaire de l’Académie Française, entrée « Président »

On devrait donc dire, en bon français sanctionné par l’Académie Française, madame LE ministre, madame LE président, madame LE députÉ. Ainsi en ont tranché les sages chargés d’assurer le respect et la pérennité de notre belle langue séculaire.

Et si l’on se préoccupait de féminiser un peu ces fameuses autorités de sagesse qui nous dictent ces accords parfaits ? Le rapporteur de la loi pour l’égalité, Sébastien Denaja, est à l’initiative d’un amendement allant dans ce sens.

Dans son exposé des motifs, Sébastien Denaja dresse un état des lieux très masculin des différentes académies :

  • Académie Française : 21% de femmes
  • Académie des inscriptions et Belles Lettres : 3,6 % de femmes
  • Académie des Sciences : 10,7 % de femmes
  • Académie des Beaux-Arts : 5,2 % de femmes
  • Académie des Sciences Morales et Politiques : 8% de femmes

La guerre des genres, si elle a lieu, est loin d’être équilibrée, puisque le masculin l’emporte très largement parmi les « gardiens » des règles…

L’amendement du progrès : pour la mixité des Académies

Il n’en fallait pas plus pour inspirer le législateur : puisque le masculin ne met plus tout le monde d’accord, l’heure est venue d’insuffler la mixité avec force et volonté au sein des instances gardiennes de la langue française.

Le rapporteur, M. Sébastien Denaja, député SRC de la 7ème circonscription de l’Héraut, défend non sans panache un amendement en faveur de la mixité des Académies :

« C’est le sens de l’histoire et l’on ne comprendrait pas que nous ayons œuvré à la parité […] et que nous nous arrêtions à la porte de cette institution que l’on nomme improprement la « vieille dame du quai Conti », improprement puisqu’elle comporte essentiellement des hommes, 91,3 % pour être exact.

D’aucuns objecteront sans doute que la féminisation de l’Institut de France n’est pas une priorité. […]

Je pense qu’il y a lieu, pour les héritières d’Olympe de Gouges, de Simone de Beauvoir, de George Sand, de Marie Curie, de faire œuvre utile en permettant à davantage de femmes d’entrer au sein de chacune de ces académies.

Au moment où l’on réfléchit, au sommet de l’État, à la question de savoir quelle femme fera son entrée au Panthéon, on peut se demander si, parmi les vivantes, certaines ne pourraient entrer à l’Institut, car il me semble que les femmes sont des immortelles au même titre que les hommes.»

L’amendement n°104 est adopté, et inséré après l’article 19 de la loi, ainsi rédigé :

« Les membres veillent, lors des élections des nouveaux membres et aux fonctions statutaires, à assurer une représentation équilibrée entre les femmes et les hommes au sein de l’Institut et de chacune des académies. »

Et n’allez pas croire qu’il s’agit là d’un acte de résistance dérisoire, voire pire : un caprice de féministes en mal de combat symbolique.

« Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement… »

C’est loin d’être un détail : comment intégrer la notion d’égalité entre les hommes et les femmes lorsque notre langue maternelle est à ce point dominée par le masculin ?

Dans son dernier film, Jacky au Royaume des Filles, Riad Sattouf a voulu inverser les rôles, pour montrer une société entièrement dominée par le féminin. Pour ce faire, il s’est également intéressé à la langue : les mots « positifs », porteurs d’autorités ont été féminisés, tandis que des mots « négatifs » ont été mis au masculin.

Dans la République démocratique et populaire de Bubunne (sic), on dit donc « le toiletin », « merdin », mais on dit bien sûr la colonnelle, la générale, et la shérif. Fonction ou pas fonction…

Devant notre caméra (entretien à paraître !), le réalisateur revient sur son choix d’inverser les genres jusque dans le langage, en pointant le sexisme profondément ancré dans la grammaire de notre langue :

« Le fait qu’on dise que le masculin l’emporte sur le féminin, c’est déjà un truc hallucinant. On dit un milliard de femmes sont prises à défaut », mais « un milliard de femmes et un hommes sont pris à défaut. »

Dans la grammaire française, un homme l’emporte sur la moitié de l’humanité. Vous parlez d’un déséquilibre.

Dans un entretien publié sur L’Express, Estefania Santacreu-Vasut, professeure assistante au département économie de l’ESSEC, revient sur les liens entre les rôles sociaux et l’importance du genre dans la langue :

« On classe les langues sur une échelle de quatre niveaux, en fonction de différents critères: existe-t-il des différences entre le féminin et le masculin? Si oui, existe-t-il un genre neutre? Le sexe d’une personne est-il toujours précisé? Un genre est-il attribué à des objets?

[…]

Dans les pays où la langue est très « genrée », seuls 47% des conseils d’administration comptent une femme. Ce chiffre est de 62% dans les pays ou la langue l’est moins. »

La suite est à lire sur L’Express : le sexisme est inscrit dans la grammaire

« …et les mots pour le dire arrivent aisément »

On se demande bien pourquoi les titres de fonction sont censés être au masculin… Ne serait-ce pas là l’héritage lointain d’une société qui ne concevait pas de porter des femmes à des positions de pouvoir ?

« Madame l’ambassadrice » désigne la femme de l’ambassadeur. Mais ces règles relèvent d’un temps où les femmes de pouvoir n’étaient que les femmes d’hommes de pouvoir. D’un temps où « madame l’ambassadrice » ne pouvait qu’être l’épouse de monsieur.

Mais voilà, nous sommes en 2014. Un tiers des députés français sont des députées françaises. La moitié des ministres sont des femmes, et si l’Académie Française maintient que « ministre » est invariable au masculin, difficile d’accepter cette intransigeance face à la réalité, comme l’a fait remarquer non sans malice, la députée Gauche, Démocrate et Républicaine de la 4ème circonscription de Seine-Saint-Denis, Marie-George Buffet :

« Je vous suggère de prononcer cette phrase sans difficulté : « Mme le ministre est enceinte ». Essayez ! Vous verrez : c’est difficile. »

Si l’Académie Française maintient qu’il faut dire « madame le ministre », elle ne fait pas la loi, contrairement à l’Assemblée Nationale. Le dictionnaire est davantage le reflet des évolutions de la langue que le gardien des traditions. Et si la loi n’a pas le pouvoir de changer la société, elle peut poser les bases du modèle de société que nos voulons construire.

Les Académies seront désormais invitées, par la loi pour l’égalité réelle entre les femmes et les hommes, à admettre davantage de femmes parmi leurs rangs. Et nous verrons si le dictionnaire reste alors ce bastion de masculinisme brandi en excuse pour justifier des résistances obsolètes.

Si même le dictionnaire sait vivre avec son temps, il n’y a pas de raison pour que certains députés n’y arrivent pas…

Pour aller plus loin :

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Voici le dernier commentaire en date :

  • MissMachine
    MissMachine, Le 28 janvier 2014 à 14h25

    belinya;4582164
    EDIT: après avoir lu l'intégralité des commentaires, je ne suis pas d'accord sur le fait que vouloir à tout prix que le genre se ressente dans le titre soit communautariste ou sexiste. Le fait que les titres soit masculinisés et considérés comme neutre et donc applicables à tous a été établis dans une société totalement différente de celle dans laquelle nous vivons. Je ne suis pas particulièrement féministe et je parle plutôt en terme de "logique" (très personnelle certes), mais il me semble que, jusqu'à preuve du contraire, un ministre, un député, un directeur, de genre féminin, doivent être identifiés par les bonnes désignations. Il ne s'agit pas là d'une envie de tout féminiser mais d'une question de bon sens.
    Personnellement je choisis la facilité: si un mot féminin existe je l'utilise, si le mot est invariable, j'utilise l'article correspondant au genre de la personne qui se cache derrière le titre ("la vétérinaire", "la ministre", etc).
    Je suis complètement d'accord avec ça. ça me dépasse complètement, ce refus catégorique de féminiser les titres. Et pas juste par revendication féministe, mais tout simplement parce les "Madame Le Directeur" et autres, ça me fait toujours saigner des oreilles. On féminise tout ce qui se rapporte à une femme : les adjectifs, les professions, etc... Mais il faudrait pas le faire pour les titres de fonctions, parce que là d'un coup ce serait communautariste et sexiste ? :eh:
    Sans compter qu'à partir du moment où on dit "Madame Le Directeur", le genre de la personne est de toute façon visible, donc pourquoi ne pas accorder ?

    Et je trouve ça même assez dérangeant de penser que sous prétexte qu'une personne dévoile son genre, elle fait preuve de communautarisme et de sexisme. ça devrait justement ne pas être un problème d'avoir un genre et de l'afficher ouvertement.

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