Trois grands rois entre mythe et histoire

Le roi Arthur, Midas… Ces « rois légendaires » ont-ils vraiment existé ? Et si oui, quelle est la part de réalité dans ce que l’on sait d’eux ? Où commence l'Histoire, et où s’arrête le mythe ?

Trois grands rois entre mythe et histoire

La frontière entre l’Histoire et le mythe, on l’a vu en abordant le sujet de trois grandes reines légendaires, est parfois bien mince. Et cela pour de nombreuses raisons, liées entre elles : le fait que l’Histoire est un concept relativement moderne, le manque de documents historiques qui en découle, ou la propension de l’être humain à « broder » un peu sur les faits, pour combler une ignorance ou par idéologie.

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Je me suis intéressée il y a quelques temps à la reine Cléopâtre, la reine de Saba et Guendoloena. Aujourd’hui je laisse la place à ces messieurs, qui ne sont pas en reste niveau légendes et paillettes.

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Faites donc place au roi Arthur, au roi Midas et à Richard Coeur de Lion — des noms que vous connaissez sûrement, mais dont l’histoire qui se cache derrière a des chances d’être un peu floue. La faute aux films et aux romans peut-être, qui ont certes contribué à les faire entrer dans la légende… mais qui ont, au passage, « mythifié » le personnage historique.

Le roi Arthur

Si personnage historique il y a, bien entendu ! Car on commence cet article en beauté, avec un roi dont on ne sait même pas s’il a  existé. On a tou•te•s entendu parler du roi Arthur (ou Arthur Pendragon), dans les romances médiévales qui narrent les aventures des Chevaliers de la Table Ronde et la quête du Saint Graal. Merlin l’enchanteur, Lancelot, Avalon, Mordred, la fée Morgane… Il y aurait donc du vrai dans tout ça ?

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Calmons-nous. À l’heure actuelle, les historien•ne•s sont toujours en train de débattre à coup de manuscrits sur la question de la véracité historique du personnage, mais ils et elles s’accordent au moins pour dire qu’il faut pas pousser le bouchon trop loin avec ces histoires de fées et de dragons.

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Nope.

Le roi Arthur à l’origine du mythe aurait pu être un seigneur breton et guerrier de renom ayant vécu vers la fin du 5e siècle/début du 6e, qui aurait su rallier les peuples celtes pour faire face aux envahisseurs saxons. Si l’on considère que les peuples celtes en question étaient des tribus éparpillées un peu partout entre la Grande-Bretagne et la Bretagne armoricaine qui ne répondaient pas à un seul dirigeant en particulier… C’est en soi un exploit qui justifie son entrée dans la légende.

Sauf que les historien•ne•s sont incapables de confirmer ce « détail ». Et est-ce qu’un seigneur de l’île de Bretagne (la Grande-Bretagne actuelle) unificateur n’aurait pas fait suffisamment parler de lui pour avoir laissé quelques traces écrites de son existence après sa mort ? D’un autre côté, on a retrouvé bien peu de documents écrits de cette époque… Mais une source concernant l’invasion saxonne, signée par un certain moine Gildas, ne fait aucune mention d’un quelconque guerrier qui aurait pu vaguement rappeler Arthur !

Bref, les historien•ne•s se cassent la tête sur le roi Arthur : personnage historique ou héros de la mythologie celtique ?

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Historiens en colère : une métaphore.

En revanche, on sait un peu d’où nous vient la légende composite que l’on connaît aujourd’hui : d’écrits de supposés « moines historiens » qui ne sont jamais raccords entre eux, d’éléments de folklore issus de la tradition orale, et de pures inventions littéraires. Ainsi, Nennius mentionne Arthur dans son Histoire des Bretons en 830, lui attribuant une participation remarquée à 12 batailles emblématiques. Un « léger » détail dont les historiens contemporains n’ont jamais retrouvé la moindre trace.

Mais peu importe ! Son nom surgit également dans un poème gallois intitulé Y Gododdin, ou dans les Annales Cambriae qui mentionnent une « lutte de Camlann » (Camelot ?) entre Arthur et Medraut (Mordred ?), et qui serviront à l’élaboration du mythe arthurien. Mythe qui prend enfin forme avec l’arrivée de ce brave Geoffrey de Monmouth et son Histoire des rois de Bretagne au 12e siècle.

Une « histoire légendaire », qui n’est donc pas à lire comme un document historique, mais qui pose les bases de la matière de Bretagne en reprenant des morceaux des vieux poèmes et du folklore (ainsi qu’un peu d’imagination) pour en faire une seule et même toile. Le texte introduit plusieurs éléments emblématiques, tels que l’épée Excalibur, Merlin l’Enchanteur et Avalon.

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Un peu plus tard, un certain Chrétien de Troyes viendra y ajouter son grain de sel : les chevaliers de la Table Ronde et la quête du Graal arrivent enfin, et voici le mythe du grand roi Arthur prêt à décoller !

Midas

Bonne nouvelle : on a un peu de plus de certitudes quant à l’existence de ce roi-ci. Midas aurait été roi de Phrygie, un ancien territoire situé en Asie Mineure, de 715 à 676 avant J.C. Mauvaise nouvelle : il est beaucoup plus connu pour la multitude de légendes dont il est le héros (ou anti-héros).

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D’ailleurs, il est possible que vous connaissiez l’une des plus célèbres : l’histoire du roi Midas qui changeait en or tout ce qu’il touchait. Selon celle-ci, Midas était un roi fortuné, mais cupide. Un beau jour, Silène, un satyre alcoolique qui s’avère être le père adoptif du dieu Dionysos, boit un coup de trop et se réveille en Phrygie sans aucun souvenir de la veille (« mais d’où sort cette culotte ? »).

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Midas le trouve et lui offre l’hospitalité, jusqu’à ce que son fils Dionysos, dans tous ses états, vienne le chercher (« papa tu m’avais promis ! »). Une bonne action est toujours récompensée dans la mythologie grecque ; c’est pourquoi Dionysos cherche à remercier Midas en lui accordant un voeu. « Je souhaite pouvoir faire tous les voeux que je veux » n’étant pas jugé valide par le dieu, Midas se trouve très malin en faisant le voeu de changer en or tout ce qu’il touche.

La suite, soit vous la connaissez, soit vous vous en doutez : après s’être lavé les mains dans la rivière Pactole (hé oui, ça vient de là, de rien !), Midas s’éclate à toucher tout ce qu’il voit pendant quelques minutes, se dit qu’il va devenir plus riche que Crésus, puis décide de passer à table. Manque de bol, son voeu est à double tranchant : incapable d’attraper quoi que ce soit sans le changer en or, Midas ne peut plus manger ni boire… Pire, dans certaines versions, il touche sa propre fille par inadvertance, et elle se change en statue d’or.

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Illustration de Walter Crane (1893)

Dans la réalité ? Le roi Midas était vraisemblablement riche, mais c’est à peu près tout ce que son profil a d’excitant. Il a épousé Aeolia, une princesse grecque à défaut d’être une éolienne, ce qui lui a permis d’entretenir des relations commerciales fructueuses avec la Grèce. Des sources assyriennes avancent que pour ne pas subir l’affront de voir son pays se faire envahir par les Cimmériens, il se serait suicidé en buvant du sang de boeuf. Bon. Peut-être pour rajouter un peu de glamour à son histoire. Je sais pas.

Richard Coeur de Lion… et le Prince Jean

Richard Coeur de Lion, dont le petit nom officiel était Richard Ier, était un roi comme beaucoup d’autres, ni tyrannique, ni particulièrement généreux… avant que la légende de Robin des Bois ne vienne redorer son blason pour en faire l’archétype du roi bon et juste qui reviendra libérer son peuple du tyran usurpateur. Le plus impressionnant est qu’il y brille par son absence ! Mais prenons les choses dans l’ordre.

Richard Ier dit Coeur de Lion fut roi d’Angleterre de 1189 à 1199. Un règne qu’il passa presque totalement à l’étranger, puisqu’il n’attendit même pas 1190 pour partir à la troisième croisade, laissant derrière lui son frère Jean. Le fameux Prince Jean, celui que son propre père Henri II avait surnommé Jean sans Terre parce qu’il n’était pas supposé hériter de quoi que ce soit de toute sa vie. Avouez qu’il y a de quoi développer un complexe.

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C’est dans ce contexte que, selon les versions les plus récentes, se déroule la légende de Robin des Bois, dont on retrouve les premières mentions au 13e siècle. L’histoire, reprise et re-romancée à foison par pléthore d’auteurs et de réalisateurs, vous la connaissez dans les grandes lignes : Robin des bois était un renard brigand rebelle de Nottingham, qui « volait aux riches pour donner aux pauvres », et qui se cachait dans la forêt de Sherwood avec ses compères pour échapper au shérif et au terrible Prince Jean.

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Bien sûr, la légende a été reprise tellement de fois qu’elle a plusieurs visages. Mais dans l’ensemble, elle se situe dans un contexte d’oppression, les pauvres ayant la vie dure depuis que le bon roi Richard, le héros parti en croisade, est aux abonnés absents et que son frère, l’Usurpateur, a pris sa place. Pire, Richard Coeur de Lion est retenu captif par le duc Léopold V de Babenberg (fait historique), et le Prince Jean ne semble rien faire pour le tirer de là, bien au contraire (fait brodé par la légende).

La légende n’est pas tout à fait née de rien pour autant. Si Richard ne méritait pas cette image de roi sauveur aux valeurs dignes du chevalier arthurien, son frère Jean a bien tenté de conquérir le trône. Pendant toutes ces années d’absence, qui n’aurait pas tenté, franchement ? Mais il n’y parvient même pas, et quand Richard finit par revenir, il lui pardonne : Jean Sans Terre lui succèdera au trône sans vilain complot.

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Ah le brave homme.

Ah, ça, une fois roi, il n’était pas très populaire, et ça a pu jouer en sa défaveur dans la légende de Robin des Bois. Mais davantage pour des raisons de hausse des impôts que pour des histoires d’usurpation. Souvenez-vous de vos cours d’histoire lointains : c’est lui que des nobles, irrités entre autres par l’augmentation des taxes, forcent à signer la Magna Carta en 1215. Tout ça pour mourir de la dysenterie en 1216 sans jamais avoir fait pendre Robin des Bois. Paie ton mythe.

Ainsi, lorsqu’il entra dans la légende, ce ne fut que pour servir de faire-valoir, d’antagoniste à son frère Richard. Parce qu’il fallait un gentil et un méchant à l’histoire. Pourtant, l’héroïque Richard Coeur de Lion dont Walter Scott et Alexandre Dumas ont parfait les contours de preux chevalier a passé la majeure partie de son règne en guerre sainte, à se brosser le nombril avec le pinceau de l’indifférence des paysans de son royaume.

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Oui oui, fais pas genre.

Et nul doute que si Robin des Bois avait existé, il l’aurait fait pendouiller comme Jeannette sans même chanter Everything I do. Mais avouez qu’avec ça, il n’y a pas vraiment matière à créer une histoire susceptible de traverser les âges…

Pour aller plus loin…

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Voici le dernier commentaire en date :

  • LovelyLexy
    LovelyLexy, Le 1 mars 2015 à 1h19

    Pour Richard and co, le problème est aussi qu'ils étaient la première génération des Plantagenets, aka la famille bien dysfonctionnelle. En tant que petit dernier Jean n'avait en effet pas de terre à lui ( l'Angleterre, la Normandie et l'Anjou étaient pour son frère Henry le jeune roi ( couronné du vivant de son père), l'Aquitaine pour Richard, chouchou à sa maman Aliénor et la Bretagne ( annexée comme protectorat) à Geoffroy); en plus il était né au moment de la grosse crise conjugale de ses parents ( Henry II avait pris une maîtresse à demeure, ce qu'Aliénor ne tolérait pas); par contre, Richard n'était en effet pas l'ange su mythe, vu qu'il a guerroyé deux fois pour renverser son père, n'a pas foutu les pieds en Angleterre après son couronnement et l'a ruiné. Si vous êtes anglophones, Sharon Penman a écrit une série de livres plus que géniaux sur tout ce beau monde
    Et à nouveau merci pour cet article passionnant :)

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