Féminisme sur France Inter : l’interview venue tout droit du passé

Sur France Inter, Clara Dupont-Monod a réalisé une interview assez cliché sur le féminisme face à Anne-Cécile Mailfert, porte-parole d'Osez le Féminisme. Aïe. Je... J'ai mal.

– SPP tient à remercier les Bee Gees, qui ont su l’accompagner pendant la rédaction de cet article, lui évitant ainsi de devenir trop vulgaire.

Ce matin, Anne-Cécile Mailfert, porte-parole d’Osez le Féminisme, était l’invitée de Clara Dupont-Monod sur France Inter, à l’occasion de la campagne de l’association pour l’entrée au Panthéon de cinq femmes qui ont marqué l’Histoire de France : Simone de Beauvoir, Lucie Aubrac, Olympe de Gouges, Louise Michel et Christine de Pisan.

Mais très vite, les questions de la journaliste ont commencé à dévier vers quelque chose de bien plus général : le féminisme. Alors soit, je comprends qu’on puisse encore avoir quelques interrogations au sujet des principes élémentaires de ce mouvement qui vise à l’égalité entre les sexes. C’est important d’être clair-e, de se répéter et de savoir faire preuve de pédagogie : je le vérifie tous les jours. Mais disons qu’au bout d’un moment, quand on entend les mêmes questions qu’il y a 50 ans, ça commence à foutre les boules.

J’aimerais par ailleurs qu’on fasse une ovation derrière notre écran pour Anne-Cécile Mailfert qui a été absolument excellente dans son rôle de porte-parole. Personnellement, à sa place, j’aurais probablement fini par avaler des couteaux à beurre avant de partir en claquant la porte derrière moi après avoir déchiré mon t-shirt en beuglant, provoquant alors l’explosion des tympans de tous les auditeurs de France Inter. Je te raconte pas le nombre de procès que je me serai prise sur le coin du faciès. Je vois déjà la une des journaux, d’ailleurs : Nue, une furie féministe fait scandale. J’aurais fait faire du clic à la concurrence, pour sûr.

« Contre les hommes ou tout contre les hommes ? »

Mais revenons sur ces questions après avoir écouté les excellentes réponses d’Anne-Cécile Mailfert. La porte-parole a par exemple eu droit au fameux : « Osez le Féminisme, c’est une association contre les hommes ou tout contre les hommes ? »

L’incapacité de faire dans la demi-mesure, ça me connaît. C’est même ma marque de fabrique. Pourtant, je trouve qu’il y a une demi-mesure à l’absence de demi-mesure.

Demander si une association féministe est contre les hommes ou tout contre les hommes revient à dire que d’un côté, il y a les féministes qui se frottent la joue contre le menton des mâles en ronronnant et de l’autre, celles qui leur crachent dessus chaque fois qu’elles ont l’occasion d’en voir un.

Pour moi, c’est comme aller voir un mec qui fait du vélo et lui demander s’il pédale parce qu’il est surendetté et a dû vendre sa voiture ou s’il est un ancien obèse qui doit faire du sport pour garder la ligne. Ou comme aller demander aux occupants d’une prison s’ils sont là parce qu’ils ont pas osé dire qu’ils étaient innocents ou s’ils sont tueurs en série.

Un peu de bon sens, par pitié. Ok, opposer « contre » et « tout contre », c’est bien mignon, mais s’agirait pas de poser une question simplement pour faire un bon mot.

Cette question, surtout, prouve surtout que Clara Dupont-Monod s’est probablement peu renseignée sur le féminisme pour ignorer, comme le rappelle Anne-Cécile Mailfert, qu’ « il n’est jamais contre les hommes, il est contre la domination masculine ».

L’émasculation des hommes, c’est dans l’agenda féministe ?

L’autre question qui me fait sourire telle une sociopathe constipée depuis cinq vies qui baverait des litres de mousse, c’est « donc c’est un féminisme qui ne compte pas émasculer les hommes ? ».

Non. Non pitié. Je ne puis croire que. Non mais non.

Les bottes pour représenter le lourd poids des clichés de la première moitié des années 60. Le panda roux effrayé illustrant ma réaction.

Il faut cesser, par pitié, CESSONS de rigoler en ressortant ce bon vieux cliché de la féministe castratrice. Être pour l’égalité ne signifie clairement pas être contre les hommes. Mieux, certaines féministes souhaitent même être en couple avec un homme, eh oui ! Certaines d’entre elles s’épilent, si si. Y en a même qui mettent des robes, je le JURE.

Ce cliché, même s’il est lâché sous couvert d’humour, n’a plus lieu d’être, nulle part : les blagues les plus courtes sont les meilleures — passées trente ans, elles commencent à ne plus faire rire personne.

Par pitié, un peu de sérieux, et un peu de respect pour le combat des féministes. Elles méritent mieux que ce genre de vannes lourdingues. ON mérite mieux que ce genre de vannes lourdingues, qui sont comme une goutte de sueur sur le front de nos vies.

Les féministes ont le sens de l’humour ! Prévenons l’AFP !

Pour conclure, Clara Dupont-Monod a demandé à Anne-Cécile Mailfert si les féministes avaient de l’humour.

Bon alors puisque j’ai l’impression que toutes les personnes féministes sont prises pour des nouilles, je m’y mets aussi :

« Je vais vous raconter à toutes une histoire vraie : le jour où j’ai réalisé que je me reconnaissais dans le féminisme, on a sonné à ma porte. Toute bouleversée que j’étais par mon épiphanie, effrayée à l’idée de finir ma vie seule avec un badge représentant l’appareil génital d’un eunuque sur le torse, je suis allée ouvrir : j’avais grand besoin de voir du monde.

On m’a alors plaquée au sol — des femmes, toutes en pantalons, m’ont obligée à les regarder droit dans les yeux et m’ont forcée à promettre que je ne rirai plus jamais à rien, et que je n’essaierai plus jamais de faire rire quiconque. Après quoi elles m’ont retiré l’utérus avec les dents. C’est un secret, mais c’est le passage obligé pour devenir féministe. »

Lorsqu’Anne-Cécile Mailfert a répondu qu’évidemment, les féministes ont de l’humour, la journaliste face à elle a trouvé de bon ton de demander d’un air goguenard à ce qu’on prévienne l’AFP.

Bah non, Clara : laissez l’AFP faire son travail et revenez en 2013 plutôt. Vous verrez, on y est bien, surtout que je crois bien que vous êtes coincée dans une faille temporelle. Moi j’aimais bien votre chronique à La Matinale alors je peux pas croire que vous ayez pu dire ça.

Petit conseil entre journalistes : RENSEIGNEZ-VOUS

Du coup, je vais vous donner deux ou trois conseils pour revenir dans notre ère : regardez bien autour de vous — restez discrète. Si vos collègues écrivent sur des parchemins ou tapent leur article sur une machine à écrire, c’est mauvais signe, mais ne paniquez pas.

Tournez quatre fois sur vous-même les yeux fermés, puis dites 100 fois « je lirai au moins la page Wikipédia sur le féminisme avant une interview sur le sujet » et rouvrez les yeux. Ça devrait être bon.

Ou bien faites comme ce panda :

Ça peut peut-être marcher.

– via Rue89

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Carmelita
    Carmelita, Le 2 septembre 2013 à 21h42

    Oui c'est certain, je pense qu'il vaut mieux ne pas être trop naïf/ve, et par conséquent ne pas s'attendre à ce que l'école soit tout-de-suite complètement révolutionnée grâce à un enseignement non-genré...
    (A titre anecdotique, j'ai un ami instit qui se désespérait parfois de voir certains de ses collègues s'alarmer devant des garçons jouant à des jeux estampillés "filles" et vice-versa). Parce que c'est tout le principe d'éducation qui est à revoir, et ça implique aussi de former les éducateurs à la question. C'est donc un travail à faire en profondeur, qui ne se fera pas en un jour, d'autant que Peillon s'est effectivement laissé avoir par les propagateurs de clichés sur ce qu'ils appellent "la théorie du genre". Mais je pense qu'on peut tout-de-même se réjouir que l'égalité femmes-hommes soit désormais inscrite comme enjeu prioritaire de l’Éducation Nationale ; cela indique au moins une première phase de prise de conscience.

    Concernant les initiatives dont tu parlais, et dont je te disais qu'il me semblait que de nombreuses associations féministes militaient pour (mais n'en faisaient pas forcément de telles campagnes médiatiques, ce pourquoi on n'en entend pas autant parler) je crois me souvenir qu'il y a un ou deux ans d'ailleurs, une asso féministe a fait une "action-choc" en allant rebaptiser une place pour laquelle était cherchée un nouveau nom par celui d'une femme illustre, par exemple. (Désolée, cette anecdote reste très vague, je ne me souviens plus exactement, mais si jamais je retrouve un lien d'article qui en parle, je le posterai...)

    Il va sans dire que la Panthéonisation de grandes figures féminines de l'Histoire de France n'est pas la fin en soi, à mon sens, mais un des éléments de leur réintégration. Cela permet donc d'aborder le problème de la place des femmes dans le discours historique tel qu'il nous a été transmis jusqu'à présent sous l'angle de la célébration républicaine, mais n'évince pas le problème plus large.

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