Moi, mes compétences, et… mon utérus — Témoignage

Un recruteur a posé un ultimatum à Maydoline pendant un entretien d'embauche : s'engager à ne pas tomber enceinte pendant au moins un an et demi. Normal.

Moi, mes compétences, et… mon utérus — Témoignage

Je pensais passer un simple entretien d’embauche. Je me suis retrouvée littéralement propulsée au Moyen Âge de l’égalité des sexes, avec au final une sérieuse envie de vomir. Compte-rendu.

En pleine recherche d’emploi, j’écume depuis quelques mois déjà les sites d’annonce et passe des entretiens assez régulièrement. Preuve, selon moi, que mon profil, mon expérience et mes compétences intéressent, en tout cas a priori.

Pour me préparer aux entretiens, je travaille au maximum mon CV et j’imagine répondre à des questions du type :

  • Vos qualités, vos défauts ?
  • Vos principales réalisations ?
  • Si vous deviez prendre le poste demain, quelles sont les premières choses que vous feriez ?

Ce que je ne maîtrise pas, c’est la personnalité du recruteur et ses intentions.

La discrimination décomplexée

Moi qui ai vécu l’exercice des deux côtés, je me pensais préparée à tout… jusqu’au jour où un recruteur, après une heure d’entretien, me demande très sérieusement l’engagement moral de ne pas tomber enceinte dans les dix-huit mois qui suivraient mon embauche. Je précise qu’à ce stade, il était loin d’être certain que je sois prise pour le job.

J’espère que le stérilet passera en note de frais.

Je suis stupéfiée et pourtant très sûre de ce que j’ai entendu. Sur le visage de mon interlocuteur — cadre commercial, dans la quarantaine — il n’y a aucune surprise, aucun indice qui me permettrait de penser que ses mots ont dépassé sa pensée ou que sa question n’était qu’une grosse blague et qu’une caméra cachée allait apparaître.

Pendant ces quelques secondes de silence, je sens bondir en moi ma dignité de femme, prête à déchiqueter en petits morceaux ce petit homme de peu de scrupule. Toutefois, je décide vite de ne pas me laisser déborder par mes émotions. Cela aurait été trop… féminin !

Alors je lui demande posément pourquoi me poser cette question. Je lui déclare qu’en tant que professionnelle, je n’ai jamais posé et ne poserai jamais cette question à une candidate car ce n’est pas conforme à mon éthique. Le recruteur, loin de se démonter, me lance alors : « Imaginez que vous arrivez sur le poste en septembre et que vous m’annoncez ensuite qu’en décembre vous devez partir en congé maternité ? ».

Là, je comprends que c’est moi la garce en puissance, celle qui cache, peut-être en ce moment-même, une grossesse qui me permettrait de prendre des vacances « tranquillou » alors que lui, le brave homme, souhaite seulement que son affaire puisse tourner.

Ô utérus ennemi !

L’art de tourner le bourreau en victime

À ce moment précis, j’ai l’impression d’être entrée dans la quatrième dimension. Il y a encore quelques minutes, j’essayais de défendre ma candidature, de montrer que je pouvais prendre ce poste à responsabilités dans un monde très masculin. Et voilà que j’en étais à discuter avec un homme que je connaissais à peine de la disponibilité ou non de mon utérus pour les dix-huit prochains mois. Je signe au bas du parchemin avec mon sang, aussi, tant qu’à faire ?

Je calme mon sens de la répartie cinglante. Oh, je n’étais pas à court d’idées : répondre avec cynisme en demandant une compensation financière mensuelle, ou bien proposer spontanément que je me fasse ligaturer les trompes juste après la signature de mon contrat de travail… J’aurais pu aussi être plus véhémente et sortir en trombe de la salle en claquant la porte.

Mais je choisis de rester dans une posture professionnelle pour ne parler que de mes valeurs, ma morale, mon éthique sans jamais rappeler mon genre. J’ai répété que ces propos m’interpellaient profondément et que je ne comprenais pas pourquoi nous discutions de cela maintenant.

L’heure d’entretien s’étant écoulée, mon doux recruteur, visiblement agacé de mon refus de donner ce fameux engagement, clôt notre rendez-vous en me lançant : « Eh bien, je vous laisse réfléchir à votre morale ». Dans ma tête, il était clair que ce n’était pas à moi à remettre en question mes valeurs…

Je suis partie avec l’amère conviction qu’aux yeux de ce recruteur, le « risque » d’une grossesse pesait plus lourd que ce que mes compétences pouvaient apporter.

Pourquoi témoigner ?

Je souhaitais raconter cet évènement pour plusieurs raisons.

La première pour dire que l’inégalité des sexes, ce n’est pas juste un « truc » de la « vieille génération ». L’homme qui se tenait en face de moi était proche de la quarantaine. Moi j’en ai trente. On ne peut pas dire qu’il était de l’ancienne école. Pourtant je l’ai vu très sincère dans ses prises de position, l’air de ne pas comprendre pourquoi je ne donnerai pas de réponse à sa requête.

Non, les inégalités n’ont pas disparu en même temps que les 60’s.

Le deuxième point est l’aspect très effrayant de cette demande. Moi, m’engager moralement à ne pas librement disposer de mon corps, pour quoi ? Pour une entreprise qui le jour où elle le souhaitera, pourra me licencier sans état d’âme ? Où est la frontière entre le privé et le professionnel ? Jusqu’où doit-on se donner pour son job ?

Enfin, je suis au regret de constater qu’en matière de recrutement, on peut avoir de tout. Si beaucoup ont fait du recrutement leur métier, leur spécialité, nul ne peut proclamer qu’il s’agit d’une science exacte. Alors chacun le fait à sa sauce, avec plus ou moins d’éthique. Mais à la fin, c’est souvent le candidat qui se remet en cause, et pas l’inverse.

Je n’ai pas porté plainte même si ces agissements sont clairement illégaux. Cependant j’ignore comment je pourrais prouver mes dires. Je veux surtout que mon histoire soit connue pour que les madmoiZelles en recherche d’emploi se préparent au risque d’être confrontées à ce type de situation.

J’ai dû avoir la chance d’être entourée jusqu’ici de gens intelligents, de managers masculins qui ont davantage regardé mes compétences que la fertilité potentielle de mon utérus, car j’avais peu à peu oublié la brutalité d’une discrimination.

Pourtant je ne me considérais pas comme naïve sur la question. Lors de réunions du management, ou même simplement dans la première classe du Thalys Bruxelles-Paris que je prenais régulièrement, je voyais bien que j’étais généralement la seule femme. Mais cette expérience m’a heurtée si que j’ai eu besoin de la poser sur le papier : on ne m’avait pas demandé si j’avais des projets d’enfants. On m’a demandé de m’engager à ne pas en avoir, comme si le projet d’enfant était une donnée de base, une information acquise qu’il n’y avait pas besoin de faire confirmer.

Je sors de tout cela encore un peu ébranlée mais encore plus combative. Je ne me fais pas d’illusions sur le sort que connaîtra ma candidature (uniquement sur la base de mes compétences, évidemment…), mais je ne baisse pas les bras. Je refuse de me laisser démolir par un recruteur peu scrupuleux.

Alors oui je continue à chercher un poste à responsabilités, oui je continue à postuler dans des univers plutôt masculins, dans l’industrie. Et j’espère faire de cette expérience pourrie une force.

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Aky_x
    Aky_x, Le 8 novembre 2016 à 11h56

    Je vous rejoins, ce témoignage est essentiel et aberrant. J'espère que depuis la Madz a trouvé un travail (et est peut être en route pour en enfant, qui sait au bout de deux ans ça peut paraître "acceptable... ahahah).

    En tant que future ingé, nos profs femmes nous ont bien dit qu'il fallait attendre avant de faire des gosses parce que sinon ça mettait fin à notre carriere. Ça fait peur, avant même de rentrer dans le monde du travail.
    Étant au chômage en ce moment et en recherche de mon premier emploi, j'espère ne pas tomber sur ce genre d'individu...

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