Embrouilles, déconvenues et joies du droit d’auteur au pays des fanfictions

Vu de l'extérieur, l'univers des fanfictions semble être un petit monde paisible. Mais les scandales sont partout, même chez ceux et celles qui aiment réinventer la vie de leurs personnages préférés.

Embrouilles, déconvenues et joies du droit d’auteur au pays des fanfictions

Les fanfictions sont des récits plutôt décriés sur Internet : pourtant, ils intéressent énormément de lecteurs et lectrices et ont même des plateformes dédiées telles que Fanfiction.net et fanfic-fr. Cet univers est finalement tellement vaste qu’il peut être théâtre de scandales… et c’est exactement ce qui est arrivé ce week-end.

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Nina Hazel est auteure de fanfictions depuis qu’elle a treize ans. Elle publie régulièrement sur Fanfiction.net et sa meilleure histoire, Le Contrat, réunit près de 1500 lecteurs et lectrices mensuels. Celle-ci est adaptée de l’univers d’Harry Potter et imagine une relation entre Hermione Granger et Draco Malefoy.

La semaine dernière, l’auteure a été contactée par une lectrice, lui signalant qu’une personne a publié, sous le nom de Tara Jones, une histoire regroupant le même concept, la même trame narrative et le même titre. Elle n’était bien sûre pas au courant.

Les fanfictions, c’est quoi ?

Difficile d’appréhender l’affaire quand on n’est pas familier du genre.

Une fanfiction est une histoire écrite par un•e fan d’une oeuvre, qui réinvente ou prolonge l’histoire, et met en scène certains de ses personnages ou simplement son univers. Il existe des fanfictions autour de pratiquement tout, d’Hunger Games au Seigneur des Anneaux en passant par Les annales du disque-monde de Terry Pratchett ou encore La quête d’Ewilan.

Fifty Shades of Grey est à l’origine une fanfiction de Twilight, dont les noms de personnages principaux ont été modifiés avant publication.

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Si le genre n’est pas toujours bien vu, c’est parce que ce type d’histoire est souvent à caractère sexuel. Nina Hazel l’explique :

« Beaucoup de fanfictions sont très graphiques, mais ce serait une erreur de réduire cet univers à cet aspect. Il y a toute une histoire qui est développée, des péripéties, des personnages qui sont approfondis. Et tout ça, c’est du travail. »

Malgré le fait que certaines personnes se moquent de sa passion, elle y passe énormément de temps et y accorde une grande importance. Depuis toute petite, son rêve est de devenir écrivain. Elle a grandi en dévorant des livres, et a lu le septième tome d’Harry Potter en une journée !

À la fin d’un tome, elle restait toujours un peu sur sa faim… d’où son envie de prolonger l’univers. Après avoir découvert des fanfictions sur Internet, elle a décidé elle-même de se lancer dans l’écriture.

S’il lui faut plusieurs mois pour achever une centaine de pages, c’est tout simplement parce que c’est une perfectionniste : elle ne laisse rien au hasard et tient à être soit satisfaite et fière de son récit. En 2011, elle commence à écrire Le Contrat, et ça se passe bien. En fait ça se passe tellement bien que son oeuvre en vient même à déchaîner les passions.

« Certaines personnes comprennent le temps que je mets pour publier un chapitre. D’autres, non, et en viennent à m’insulter. J’ai eu des personnes qui ont posté ma fanfiction sur Wattpad sous leur nom, d’autres qui ont continué elles-mêmes mon histoire… C’est un manque de respect. »

Des droits d’auteur souvent bafoués

Que ce soit par impatience ou simplement pour s’attribuer le mérite d’un•e autre, les auteurs voient souvent leur travail récupéré et posté ailleurs sous leur nom. C’est souvent arrivé à Nina Hazel. Mais même si ça lui déplaisait, ça ne l’empêchait pas de continuer son histoire.

Pourtant quand elle a découvert cette oeuvre portant le même nom que la sienne, présentant de nombreuses similarités, comportant déjà deux tomes et démarrée en 2015, ce fut la goutte d’eau qui fit déborder le vase.

« Moi j’ai toujours eu pour rêve d’être écrivain. Maintenant de façon concrète, il faut avoir le texte à envoyer à l’éditeur. Et je suis trop perfectionniste, j’ose pas le faire. Je me dis toujours que ça va pas marcher. J’ai pas encore eu le déclic nécessaire.

« Le Contrat », quand je le lis, je me dis que c’est pas un matériau destiné à être publié. C’est trop expérimental, ça n’a pas l’essence d’un roman. Du coup en voyant ça, je me suis sentie bête. Je peux toujours me renouveler et écrire d’autres histoire mais sur le principe ça me fait vraiment très mal, ça me blesse. »

Difficile de protéger ses droits puisque les fanfictions se situent dans un flou juridique.

De base, lorsqu’on publie un texte original, il nous appartient entièrement. On n’a rien à déposer, puisque le droit d’auteur naît de la création. Le problème, c’est que la question est plutôt subjective, surtout ici : pour que le texte soit considéré comme oeuvre originale, on doit retrouver l’empreinte de son auteure, sa patte.

Quant à savoir si patte il y a… c’est au juge de trancher.

Selon Brice Adjivon, juriste en propriété intellectuelle, il est inutile de chercher spécifiquement à protéger son texte publié sur Internet. La protection est automatique pour toute oeuvre, que ce soit un texte, une peinture, ou même un discours… Si vous publiez votre texte original sur le Web, vous en êtes donc propriétaire.

Le problème est différent quand il s’agit d’une fanfiction, puisque ce n’est pas totalement original : l’auteur•e adapte l’univers et les personnages d’une autre personne. Le droit s’applique donc au cas par cas, et il n’y pas de solution clé-en-main pour protéger son oeuvre.

De son côté, Nina Hazel a décidé de ne pas initier de poursuites judiciaires. Pour elle, c’est un combat perdu d’avance : le manque d’estime que subit le genre des fanfictions risque selon elle de lui porter préjudice.

Un débat sans fin

Sans compter que tout le monde n’est pas d’accord : sur Twitter, le hashtag #RendezLeContratANinaHazel déborde de messages virulents. Une pétition a aussi été créée pour l’occasion.

D’un côté, on a ceux qui considèrent que les deux oeuvres sont trop similaires et que Tara Jones est une voleuse. Et de l’autre ceux qui estiment que le pitch est classique pour une nouvelle érotique, et que c’est donc une simple coïncidence.

Quant à Tara Jones, elle s’est entretenue par messages avec Nina Hazel, assurant qu’elle n’avait pas lu son histoire. Une affirmation qu’elle a réitérée sur sa page Facebook.

Côté éditeur, c’est le même son de cloche. Contactées par mail, les éditions Hugo Romans nous ont assuré qu’il n’y avait aucun plagiat et qu’ils soutenaient leur auteure.

Halte aux justiciers du Net

Que retenir de toute cette histoire ? L’univers de la fanfiction souffre sans aucun doute de sa mauvaise réputation. Ici, Nina Hazel considère qu’on lui a volé son idée, mais n’a pas vraiment d’outils pour se défendre. On se retrouve avec un texte amateur reprenant le contexte d’Harry Potter, face à un livre édité. En clair, une fourmi face à un géant.

Mais il ne faut pas oublier que tout n’est pas blanc ou noir : dans son post Facebook, Tara Jones dénonce l’acharnement dont elle a été victime sur Facebook et Twitter. Ce n’est pas parce qu’on estime qu’elle est en tort qu’on est en droit de la harceler (d’ailleurs, rien ne donne droit à qui que ce soit de harceler) !

De son côté, Nina Hazel ne cautionne pas cette pratique.

Tout ce qu’elle demande aujourd’hui, c’est que Tara Jones admette qu’elle s’est inspirée de son oeuvre — ce qu’elle ne fera sans doute jamais, qu’elle ait effectivement lu sa fanfiction ou pas. Nina Hazel, elle, rêve de se faire éditer depuis longtemps, mais n’a jamais osé sauter le pas.

Peu importe l’issue de cette histoire, cette aventure lui aura au moins permis de lui faire réaliser que son travail avait de la valeur.

« Je ne me sens toujours pas prête aujourd’hui à envoyer des manuscrits à des éditeurs, mais je sais maintenant que je suis capable de produire un travail publiable. »

Trouver le courage d’envoyer son manuscrit, c’est parfois compliqué. Il suffit en plus qu’on ajoute une pincée de syndrome de l’imposteur pour que le geste soit encore plus difficile. Espérons que Nina Hazel se sentira enfin capable de sauter le pas après cette histoire !

Si vous aussi vous êtes coincé•es, la solution peut être d’en discuter avec d’autres auteur•es. Vous n’en avez pas dans votre entourage ? Je vous conseille de sortir vos écouteurs et de découvrir l’éMymyssion sur l’écriture, si vous ne connaissez pas déjà !

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Meteorez
    Meteorez, Le 26 août 2016 à 20h31

    @letoutpetitlapinblanc

    Hello à toutes ! Mon dieu ça fait bien 5 ans que je suis une présence fantôme sur madmoizelle, mais une fois n'est pas coutume, me voici !

    Intriguée par tout ce ramdam, j'ai voulu comparer les 2 écrits.

    J'ai commencé par la fanfic de Nina Hazel et j'ai enchaîné sur le roman de Tara Jones (je n'ai lu que le tome 1). Je vous avoue que je m'attendais avec certitude à lire la même chose mise de façon détournée, avec les mêmes péripéties, et un style d'écriture approchant... Mais en fait non.
    C'est un avis subjectif que je vous donne là mais pour moi ce sont vraiment deux oeuvres différentes.

    Alors certes, c'est le même titre et le même synopsis, ça on ne peut pas le nier. Mais comme dit plus haut, ce sont des clichés récurrents dans ce genre de récit romantique et j'en ai lu pas mal d'autres, des romans avec cette trame de base : une obligation (mariage arrangé, faux-sse petit-e ami-e, arrangement financier, escort,...) d'être lié pour 2 personnes qui ne peuvent se piffrer et puis bim une attraction sexuelle se fait jour petit à petit ou dès la rencontre, ou alors ils deviennent potes et + au fil du temps.

    J'ai cherché des exemples précis de plagiat pour ces 2 oeuvres, des fois les gens mettent en parallèle les 2 écrits ou citent des passages, mais j'ai pas trouvé...

    Si d'autres n'ont pas le même avis que moi par rapport à plagiat/pas plagiat, j'aimerais le connaître parce que vraiment je l'ai pas du tout senti si c'est le cas.

    En tout cas c'est une belle découverte que la plume de Nina Hazel. Généralement je ne lis que le début des fanfic, après c'est toujours pareil et ça me barbe. Mais là, malgré quelques maladresses d'écriture et des moments vraiment de "déjà vu", il y a vraiment quelque chose de différent et de "happant" ! C'est drôle, délirant (parfois trop mais ça va, c’est pas grave), les péripéties sont bien menées et changent de d'habitude et la (presque) fin est très surprenant ! Il y a une qualité d'écriture et d'imagination qui est bien présente, une auteure à suivre ! :)

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