(Le portrait de) Dorian Gray (2009) — Du livre à l’écran

Le portrait de Dorian Gray, d'Oscar Wilde, est un roman culte qu'il est délicat d'adapter au cinéma. Voyons donc comment Oliver Parker s'en est sorti avec son Dorian Gray sorti en 2009 !

(Le portrait de) Dorian Gray (2009) — Du livre à l’écran

Attention si vous n’avez pas lu/vu Le portrait de Dorian Gray, cet article révèle l’intrigue du livre comme du film !

Le portrait de Dorian Gray, unique roman d’Oscar Wilde qui l’écrivit pour le Lippinscott’s Magazine en parallèle de Sir Arthur Conan Doyle et son Signe des Quatre, est aujourd’hui encore très lu et très apprécié. Plutôt facile à lire, accessible et bourré d’observations spirituelles, il possède en plus cette aura de soufre et de scandale qui fait encore le succès de titres comme Les Liaisons Dangereuses.

En 2009, le réalisateur britannique Oliver Parker, qui avait déjà adapté deux pièces de Wilde, a sorti une adaptation de ce roman. Et figurez-vous que c’est une proposition plutôt intéressante, sous ses allures de nanar pour ados !

http://youtu.be/_0A_Jc2klJQ

Ce trailer nous prouve aussi que la VF est pas top : VO pour tous ! Tous pour la VO !

Un roman aux thèmes forts

Le portrait de Dorian Gray raconte la décadence d’un  jeune dandy, Dorian, qui, ayant accompli un genre de pacte avec le Diable, demeure éternellement beau tandis que son portrait vieillit et porte à sa place les stigmates de ses vices.

Le récit tourne autour de trois personnages principaux, qui sont autant d’avatars d’Oscar Wilde : Dorian, le jeune est insouciant Adonis, serait celui qu’Oscar aspire à être, Lord Henry Wotton, le dandy cynique et calculateur, serait une représentation de l’auteur tel que la bonne société le voyait, tandis que Basil Hallward, le peintre qui exécute amoureusement le portrait de Dorian, serait la personne qu’est Oscar Wilde en réalité.

C’est une oeuvre très riche mais également très ancrée dans son époque. Inspiré dans son écriture par le Français Joris Karl Huysmans et son extraordinaire À rebours, Oscar Wilde a inscrit son oeuvre dans le courant de l’esthétisme, qu’il questionne autant qu’il valorise.

L’esthétisme, apparu à la fin XIXème siècle, est un des courants qui émergèrent en réaction au naturalisme. L’idée était, grossièrement, de refuser la trivialité d’une réalité voulue objective et de se consacrer au beau sous des formes parfois même réprouvées par le bon goût (orientalisme et arts primitifs). Dans Le portrait de Dorian Gray, on voit donc le dandy collectionner les pierres précieuses, les étoffes et les parfums et consacrer beaucoup de temps à embellir sa propre image…

Mais il se livre aussi à la débauche dans les bas quartiers, se drogue, se vautre dans la luxure et même dans le meurtre, sans pour autant entacher son image qui est supposément le reflet de sa vertu (rappelons qu’à l’époque, on considérait la phrénologie comme une science, et on étudiait sérieusement la possibilité de reconnaître un assassin potentiel à sa sale tronche).

La vertu n’était également pas la même au XIXème siècle qu’aujourd’hui. L’homosexualité en sous-texte dans Le portrait de Dorian Gray était bien évidemment bien plus scandaleuse que les passages en maison close. Rappelons que si Oscar Wilde a été emprisonné, ce n’était pas en tant que meurtrier mais en tant que sodomite !

Le sous-texte homosexuel du Portrait de Dorian Gray inspire d’ailleurs depuis longtemps, notamment l’adaptation de 1970 (en pleine révolution sexuelle) avec le sublime Helmut Berger.

Mais malgré le fait, donc, que ces les thématiques de Dorian Gray sont presque indissociables de leur époque, elles peuvent néanmoins trouver un réel échos chez le lecteur d’aujourd’hui. La censure et la bien-pensance victorienne sont critiquées comme on descend à tout va le « politiquement correct », mais Oscar Wilde ne se contente pas de traîner cette hypocrisie dans la boue, et montre également les excès de ceux qui s’écartent du chemin…

Notre consommation frénétique pourrait être le pendant vulgaire des collections précieuses de Dorian, et nous entretenons toujours ce rapport de fascination mêlée de répulsion pour le « scandale ».

Bref, avec tout ça, pas étonnant qu’on continue de lire les tribulations de Dorian et ses amis peu fréquentables !

Des choix audacieux… mais parfois discutables

Souvent, la traduction des titres de films en français est quelque peu… surprenante. Pour Dorian Gray, la VF redonne juste au long-métrage le même titre que le roman dont il est adapté : Le portrait de Dorian Gray. Ce n’est à première vue pas dramatique, mais ce changement de titre trahit à mon sens les intentions du réalisateur.

En effet, Dorian Gray n’est pas Le portrait de Dorian Gray, mais plutôt une étude et une réinterprétation du personnage de Dorian et de son parcours. On verra que les autres personnages sont également approfondis et enrichis. Ce film mise donc sur ses protagonistes, sur la psychologie plutôt que sur la « fable ». Il y a un parti pris annoncé dans le titre… qui n’est hélas pas restitué dans la VF.

Et donc, ces personnages réinterprétés, que donnent-ils dans le film ?

Dorian Gray, interprété par le sublime Ben Barnes, est déjà un visage absolument magnifique. Cet acteur (très bon, comme le reste du casting) est sublimé et érotisé à chaque plan. C’est un éphèbe, un dandy fin au corps et au visage d’ange. On voit assez rarement des hommes filmés de cette façon et j’ai trouvé ça très troublant.

Évidemment, il y a une dimension homosexuelle mais le film montre quand même très souvent que les femmes sont aussi sensibles à la beauté du jeune homme. Et à raison ! Mince, on est nombreuses à préférer les visages mutins aux tas de muscles !

Bref, déjà, cette dimension purement visuelle est assez rafraîchissante.

Jamais aucun film n’aura rendu les tétons d’un homme aussi érotiques à mes yeux.

Ensuite, dans ce film, Dorian s’avère un peu plus torturé que le personnage d’origine. En effet, dès le départ on nous montre qu’il n’est pas si lisse qu’il semble être : il a des cicatrices dans le dos car il a été battu dans son enfance. Ce simple petit élément le distingue vraiment du Dorian Gray initial.

Il ne commence pas en humain parfaitement pur, jeune et beau : il a des stigmates du passé. Stigmates que son « pacte avec le tableau » effacera évidemment, le détachant ainsi de ses origines mais aussi peut-être de son empathie et de son humanité…

Le film est beaucoup moins distant de ce personnage que le roman. Il n’est pas qu’un idéal transformé en bad boy par Lord Henry : il est humain et cède à la tentation d’un plaisir facile. À la fin, une rédemption lui est même offerte et Dorian Gray meurt en héros, et non pris de folie.

Ça donne une toute autre histoire, évidemment, mais je ne l’ai pas trouvé inintéressante ! Bien qu’on y perde une dimension du livre, on gagne en proximité avec le spectateur.

Malgré tout, quelques détails me chagrinent un peu. Contrairement au Dorian Gray du livre, notre héros ne se transforme pas en esthète avide de beauté mais seulement en hédoniste chercheur de plaisir — une dimension qui existe aussi dans le roman, mais à laquelle on ne se limite pas. On perd donc un peu cette idée de « vice » masqué par la beauté du tableau, parce que concrètement, que fait Dorian de si ignoble ?

  • Il voyage
  • Il fume
  • Il boit
  • Il est parfois vexant
  • Il baisouille avec des prostituées de luxe
  • Il baisouille avec des aristocrates
  • Il baisouille avec un garçon

À la moitié du film, il commence aussi à tuer des gens, mais son tableau était déjà bien pourri à ce stade. De fait, dans le contexte victorien conservé par le film, on peut surtout lui reprocher de baiser avec un garçon… Et avec ça, y a-t-il de quoi transformer son tableau en nid à miasmes et pourritures ? Je ne crois pas !

Voilà à quoi ressemble ton poumon gauche ton âme quand tu commences à fumer.

De plus, une des scènes-clés du livre est quasiment supprimée. La rupture de Dorian avec son premier amour, l’actrice Sibyl Vane, est dû au fait qu’après être tombée amoureuse, la jeune femme refuse de simuler les sentiments au théâtre et elle joue mal. Dorian, qui préférait les faux-semblants du théâtre à de vrais sentiments, la jette donc comme une malpropre, et elle se suicide. C’est cohérent avec la thématique, profond et bien pensé.

Mais dans le film, Dorian jette Sibyl… après avoir été encouragé par Lord Henry à baisouiller avec les prostituées. Mauvais choix évident !

Du coup je me suis assez étendue sur Dorian et je serai plus brève quant aux autres personnages. Je ne sais pas si Oliver Parker est homosexuel lui-même et ça n’a pas vraiment d’importance, mais le thème semble lui être cher. Dans son adaptation d‘Othello, déjà, il avait mis en scène l’attirance qu’on peut lire chez Iago pour Othello.

Dans Dorian Gray, le personnage doux et sensible de Basil Hallward (joué par Ben Chaplin) est un archétype d’homosexuel incapable de sortir du placard. Le fait d’ailleurs que ce soit le personnage le plus sympathique parmi les trois protagonistes montre une certaine évolution dans notre vision des choses, puisque la grande majorité des homosexuels refoulés ou « crypto gays » du cinéma sont des méchants (voire à ce sujet l’excellent documentaire The Celluloid Closet). Son destin tragique est, par contre, beaucoup plus classique — mais bon, être homosexuel à l’époque d’Oscar Wilde était effectivement une tragédie potentielle.

Quant à Henry Wotton (joué par monsieur Darcy Colin Firth), il ne se limite plus dans le film à « monsieur bon mot ». Sérieusement, ce type est une machine à citations dans Le Portrait de Dorian Gray. On dirait qu’il a préparé toutes ses répliques à l’avance. Ça devient limite exaspérant à force !

Mais donc dans le film, Henry Wotton a aussi une autre dimension. Impliqué du début à la fin alors qu’il tend à s’effacer dans le roman, il est « le créateur » de Dorian, celui qui l’a entraîné dans le vice. Mais on nous montre également qu’il mène une vraie double vie. Il est le vicieux, mais aussi le bon père de famille rangé. Et il crée Dorian, un alter-ego destructeur, dans son désir d’absolu. Cette explication « psychologisante » le rend beaucoup plus proche de nous et accessible.

Lord Henry et Dorian, les BFF, vont au bordel s’éclater entre amis

Une touche féminine, voire féministe

Je l’ai déjà dit, j’ai beaucoup apprécié de voir les femmes séduites par la beauté très « androgyne » de Dorian qui est bien loin des canons de virilité. C’est à la fois juste et rafraîchissant.

Dans le film, on place ainsi Dorian dans la position d’un objet de désir. S’il finit par en jouer en mimant des attitudes macho, il est d’abord passif. Il est mis dans la position, généralement réservée aux femmes, d’une personne réduite à son physique et le film nous montre très bien à quel point c’est problématique. D’un côté, sa beauté lui apporte tout ce qu’il veut, de l’autre il finit par trouver insupportable de n’être qu’un beau visage.

Un autre choix moins subtil, mais qui aurait pu être intéressant, est d’ajouter au film le personnage de la fille de Lord Henry Wotton. Jouée par Rebecca Hall (une actrice vraiment cool qu’on a pu voir entre autre dans Parade’s End, Une Promesse et Vicky Cristina Barcelona), Emily Wotton est une femme d’esprit, suffragette, qui sera fascinée elle aussi par la beauté de Dorian.

Le fait de mettre en parallèle la misogynie relativement ambiguë exprimée par Oscar Wilde dans son roman et l’émancipation des femmes de l’époque avec le suffrage aurait pu être intéressant. Hélas, l’évocation du droit de vote n’est qu’un prétexte pour une conversation spirituelle, et le personnage d’Emily se limite rapidement à l’enjeu d’une lutte entre son père et Dorian. Dommage ! D’autant plus que Rebecca Hall et son physique également androgyne (elle a interprété Viola la travestie dans La Nuit des Rois au théâtre) aurait pu être une partenaire à la hauteur de Dorian.

Emily prend les devants !

Une esthétique moyenne

Ce qui est assez ironique avec un livre aussi tourné vers l’esthétique, c’est que Dorian Gray n’est vraiment pas un très beau film. Les décors et tenues sont sympa, mais bon, les British sont un peu les experts du drame en costume, donc ça se souligne à peine. Mais à côté de ça, on a un bon gros abus d’effets spéciaux très discutables pour les décors et les effets du tableau. Ça devait déjà avoir l’air cheap au moment de la sortie, et c’est limite distrayant, surtout que je suis sûre qu’on aurait pu facilement se passer d’images de synthèse !

Les travellings sur la ville sont dispensables, et on aurait pu obtenir des effets plus sympa sur le tableau avec de la stop-motion. Après, peut-être que les images de synthèse s’imposaient pour des questions de budget, mais ce choix me laisse tout de même perplexe

Surtout, le film est victime d’une overdose perpétuelle de gros plans aux angles bizarres. Ce parti pris aurait pu servir un effet d’étrangeté ou une sorte d’immersion dans la subjectivité, mais trop d’effet tue l’effet : au final, on en vient à se demander si l’histoire n’aurait pas été mieux racontée via une réalisation plus sobre.

Par contre, je voue un culte à la bande originale de Charlie Mole. La musique, complètement à l’image du film, plonge dans une atmosphère lourde aux parfums capiteux tout en maintenant une tension assez angoissante. Cet artiste avait déjà composé la musique des autres adaptations de pièces d’Oscar Wilde par Oliver Parker, et ce n’était vraiment pas aussi bon, mais dans le même genre, j’aime beaucoup la bande-son qu’il a composée pour Northanger Abbey.

Je vais donc conclure cet article avec le thème qui sert de générique au film, Sadness Waltz. Je vous conseille évidemment de lire Le portrait de Dorian Gray, qui est très intéressant même si les longues descriptions à la Huysmans ne plairont pas à tout le monde. Et je recommande tout de même ce film qui, tout en prenant des libertés, a su réécrire sa propre histoire et rendre justice aux thématiques du roman !

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Voici le dernier commentaire en date :

  • MsOriginalDoll
    MsOriginalDoll, Le 16 septembre 2014 à 16h13

    Une critique longue, mais riche en détails. Ca m'a donné envie de lire le livre et surtout de revoir le film ^^

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