Discriminations : comment négocier avec son estime de soi ?

Comment appréhende-t-on le fait d'être stigmatisé ? Quelle stratégie peut-on mettre en place pour se protéger face aux discriminations ? Quel peut être l'impact des stigmatisations sur la perception et l'estime de soi ?

Discriminations : comment négocier avec son estime de soi ?

Pour Croizet et Leyens (Mauvaises réputations, 2003) « être stigmatisé, c’est posséder une identité dévalorisée, jugée inférieure par les autres »… Quelles sont les conséquences de la discrimination sur ceux qui en sont les victimes ? Les auteurs commencent par nous rappeler une expérience saisissante de Keneth et Clark à propos de la « conscience raciale » de jeunes enfants noirs de 3 à 7 ans. Après avoir vu 4 poupées (2 noires, 2 blanches), les enfants devaient répondre à une série de questions et les résultats sont frappants : dès 3 ans, les enfants sont capables d’identifier une poupée uniquement sur la base de sa couleur; à 4 ans, ils peuvent savoir ressembler à la poupée noire et préférer pour autant jouer avec la poupée blanche, qui est « gentille » et a une « belle couleur »… Au même âge, lorsqu’on leur demande de désigner une poupée « moche », 55% d’entre eux montrent la poupée noire; dès 5 ans, ce chiffre montre à 78%. Si l’étude date de 1947, elle n’en soulève pas moins des réflexions toujours d’actualité : si dès l’enfance nous sommes capables de percevoir (consciemment ou non) que notre groupe d’appartenance est stigmatisé, de quelle manière peut-on conserver une évaluation de soi positive ?
Si le fait d’avoir une « bonne » estime de soi fait partie de nos besoins fondamentaux, quelles conséquences peut avoir l’appartenance à un groupe stigmatisé sur notre bien-être ?

Partons simplement du principe que l’estime de soi ne vient pas seulement de nous, mais serait aussi le produit de dynamiques interpersonnelles et sociales. Cooley développe le concept du « Soi miroir » : l’estime de soi serait un reflet des évaluations d’autrui à propos de nous. Ainsi, l’évaluation que nous ferons de notre propre valeur se construira au travers de l’image que nous renvoie notre « groupe social de référence » (entourage familial, camarades de classe)…
Si celui-ci est stigmatisé, nous n’aurons pas fatalement une estime de soi négative, premièrement parce que les membres de notre groupe pourraient nous fournir des évaluations positives, et ensuite parce que nous avons sacrément tendance à mieux retenir les informations qui nous sont favorables…

Ce que ça veut dire : les personnes appartenant à un groupe stigmatisé pourront avoir une estime de soi aussi favorable que les personnes appartenant à un groupe non stigmatisé… Mais elles devront subir plus de menaces.

Les facteurs associés à une baisse d’estime de soi

1 – La visibilité du stigmate

Contrairement à ce que l’on pourrait penser, les personnes possédant un stigmate invisible (quelque chose qui est dévalué par la société mais ne se voit pas de prime abord – l’homosexualité, la pauvreté, la boulimie…), par comparaison avec celles aux stigmates visibles (handicaps physiques, obésité, couleur de peau…), seraient les seules à souffrir d’une dévaluation de soi (Frable, Platt & Hoey, 1998). L’explication rejoint ce que nous disions ci-dessus : le maintien de l’estime de soi passant par le support des membres de notre groupe social d’appartenance, si notre stigmate est invisible, nous aurons plus de difficultés à repérer nos pairs… Et donc plus de difficultés à obtenir leur support.

2 – La régularité dans les rapports stigmatisés/non stigmatisés

La façon dont nous nous percevons, et la valeur que nous nous accordons, pourraient également être influencés par la fréquence de nos rapports avec les groupes dominants.
Par exemple, nous, les filles/femmes, naissons dans des familles qui comprennent aussi des hommes -soit des représentants du groupe « dominant » dans la société, nous les fréquentons donc quotidiennement… Eh bien, figurez-vous qu’au début de l’adolescence, les filles auraient statistiquement une estime d’elles-mêmes plus basse que les garçons, ce qui ne ferait par ailleurs que continuer à l’âge adulte (Harter, 1993).

3 – La stabilité et la chronicité de la discrimination

Plus nous nous percevons comme victime d’une stigmatisation en rapport avec notre genre ou notre couleur de peau, plus notre bien-être physique et psychologique est altéré : nous savons pertinemment que ces discriminations pourront se reproduire, puisque le stigmate reste…

Malgré tout, pour parvenir à maintenir, protéger ou restaurer l’estime de soi, les personnes menacées mettraient en place un panel de stratégies… Qui pourraient insidieusement contribuer à la perpétuation des inégalités.

# Stratégie 1 : la comparaison sociale

1 – Se comparer entre stigmatisés

Pour faire face aux menaces, nous nous comparons à des personnes que l’on estime plus « mauvaises » que nous, nous effectuons des comparaisons « descendantes ». Vous pensez bien que si je me sens affreusement moche, je vais éviter de me comparer à Blake Lively, hein… Nous préférons également nous comparer aux membres de notre propre groupe, c’est-à-dire à d’autres stigmatisés. Toutefois, si les cibles endogroupes (= de notre propre groupe social) ne sont pas détectables (en cas de stigmates invisibles), nous risquerions de nous dévaloriser plus facilement…

2 – Le sentiment de respect au sein du groupe et d’identification sociale

Les comparaisons avec des membres de notre groupe d’appartenance permettraient aussi de bénéficier des avantages liés à l’identification au groupe : s’il existe un fort sentiment de respect entre les membres de mon groupe, je serais moins sensible à la dévalorisation dont mon groupe est victime (ce qui est par exemple particulièrement le cas dans les cultures dites « de rue »).
De la même manière, je peux éventuellement bénéficier par ricochet de la bonne performance d’un des membres de mon groupe (effet d’assimilation – qui n’existe pas dans les groupes « non stigmatisés »).

==> Dans ces cas, l’estime de soi est préservée et peut même être plus élevée que pour les membres d’un groupe non-stigmatisé, ce qui pourrait expliquer pourquoi malgré tout, on ne souhaite pas systématiquement quitter son groupe d’appartenance, même discriminé.

3 – La comparaison avec des individus non-stigmatisés

Parfois, nos petites astuces de fifrelins ne suffisent pas et nous sommes obligés de nous comparer avec des individus non-stigmatisés, ce qui pourra être extrêmement menaçant pour l’évaluation que nous faisons de notre valeur. Pour contrer ce danger, nous nous mettons alors à estimer que les membres de groupes avantagés ne sont pas des cibles de comparaison pertinentes : on se met à s’en tamponner sévère. Cette stratégie ne va toutefois pas fonctionner systématiquement, et ne sera effective que lorsque moi, stigmatisé, me trouverait en position dominante.

>> Coût social des stratégies de comparaison : le premier effet pervers de ce type de stratégie réside justement dans le fait que nos choix de comparaison se porte souvent vers des cibles « inférieures »… Certes, cela restaure temporairement notre estime de nous-mêmes, mais ça annihile aussi toute amélioration du statut collectif, toute possibilité de prise de conscience des discriminations – et donc toute possibilité de revendication.

Les auteurs illustrent cette constatation par un exemple ironiquement actuel : même s’il est vrai que la situation des femmes afghanes sous le régime taliban est plus préoccupante que celles des femmes en France, ça ne contribue aucunement à lutter contre la discrimination en France (ni ailleurs, au passage).

Stratégie 2 : l’attribution aux préjugés et à la discrimination

C’est-à-dire que si j’attribue tout échec à « la discrimination » (donc à une source dite « externe), l’évaluation que je fais de moi-même sera moins sévère.

1 – Les conséquences auto-évaluatives positives de la perception de la discrimination

Si j’attribue un événement à une discrimination ponctuelle, cela signifierait que celle-ci est le fait d’un membre « exception » de l’exogroupe (=un groupe auquel je n’appartiens pas) et que ses autres membres sont justes… Mon estime de moi est donc préservée puisque je pense garder le contrôle sur mon avenir et mes futures performances.

2 – Les conséquences auto-évaluatives négatives de la perception de la discrimination

A l’inverse, si je perçois la discrimination dont je suis victime persistante et stable, l’évaluation de ma propre valeur en prendra un sacré coup : si je perçois le monde comme plein de sectaires, racistes et sexistes, cela voudrait dire que je n’ai que peu de contrôle sur ce qui m’arrivera à l’avenir, et que je risque d’être confronté à une discrimination systématique…

Le phénomène est d’autant plus dangereux qu’une personne stigmatisés affirmant avoir été discriminée serait très mal perçue par autrui : une étude effectuée avec des étudiants noirs (Kaiser & Miller) constate que lors de situations de discrimination avérée, les étudiants attribuant clairement leur échec à cette discrimination sont perçus comme des personnes plaintives, émotives, irritantes et fauteuses de troubles… Alors même que ceux attribuant leur échec à eux-mêmes sont perçus plus favorablement.

3 – Minimiser la discrimination

Tout ceci amène les chercheurs à nous expliquer que nous préférerions endosser la responsabilité d’un échec plutôt que de l’attribuer à une discrimination de la part d’autrui : s’attribuer un échec permettrait de ne pas se reconnaître victime de préjugés, donc de préserver une croyance en un monde juste, de maintenir un sentiment d’acceptation sociale, une estime de soi sociale positive et de garder une illusion de contrôle sur sa propre vie.

>> Coût social des stratégies d’attribution à la discrimination : minimiser la discrimination et s’attribuer la responsabilité de ses propres échecs nous permettrait d’entrevoir un futur plus juste et plus positif… En revanche, se percevoir comme victime de discrimination est dommageable : le revendiquer fait qu’autrui nous perçoit négativement (même s’il a parfaitement conscience que la discrimination existe effectivement – il n’y a qu’à observer certaines réactions à certains combats féministes), nous empêche de prendre conscience et de lutter… Et – cerise sur le gâteau, cherry on the cake, en reconnaissant notre pseudo-faute, nous donnons la solution parfaite aux non-stigmatisés pour continuer de nous discriminer. OH JOY.

Stratégie 3 : le désengagement sélectif

Imaginons : je fais partie d’un groupe « femme », et l’on serine que les femmes ne sont pas douées en mathématiques. Ne serait-ce pas plus facile – toujours dans le but de protéger mon estime de moi-même, de ne pas m’investir dans les maths ? Mon désengagement me permettra de ne pas risquer de me dévaloriser, en affaiblissant (ou faisant disparaître) un lien évaluatif entre ce que j’obtiens dans un domaine et la valeur que je m’attribue.
Si un domaine n’est pas important pour moi, peu importe que j’y échoue ou réussisse, la valeur que je m’accorde ne sera pas impactée…

Autre petite stratégie, moins radicale : je peux considérer que l’école est importante pour moi, mais que les notes que l’on me donne ne reflète pas mon VRAI niveau, ce qui permet 1/ de maintenir mon estime de moi-même et 2/ de ne pas dévaloriser un domaine et donc de respecter les valeurs de la société. JACKPOT !

>> Coût social du désengagement psychologique : ici, l’effet pervers est motivationnel. Si la motivation dans un domaine dépend de la valeur qu’on lui attribue et de la réussite estimée, alors des personnes parfaitement capables pourraient être moins motivées à réussir si elles ne valorisent pas le domaine…
Et là, on entre dans un cercle vicelard : le désengagement prend place à cause d’un stigmate mais pourrait être à l’origine de différences d’habiletés… Le stigmate nourrit le désengagement, qui nourrit l’échec, qui nourrit le stigmate, qui nourrit le désengagement… Bref, vous avez compris.

Vous l’avez vu, toutes ces stratégies ont leurs limites et un coût social dramatique. Lorsque l’on privilégie les comparaisons intragroupes, on réduit la perception de l’injustice dont nous sommes victimes ; lorsqu’on se désidentifie de domaines valorisés par les dominants et que l’on s’attribue la responsabilité de nos désavantages, on légitime l’existence même de ces désavantages…

Mais, s’il y a certes des stigmates plus graves que d’autres, ne sommes-nous pas tous des stigmatisés potentiels – et de ce fait capables de recul et de compréhension envers d’autres stigmatisés ? Dans l’un de ses ouvrages (Stigmates), Goffman explique que dans la société américaine de années soixante, les seuls individus non-stigmatisés seraient les jeunes pères de famille, blancs, citadins, hétérosexuels, diplômés, salariés à plein temps, sportifs, avec un bon poids et une taille suffisante. Encore que : même ceux-là pourraient être des « anormalement normaux ». TOUS FOUTUS, NO FUTURE, SICK SAD WORLD.

Pour aller plus loin

Quelques pages sur la stigmatisation, accessibles même aux non-friands de la sociologie
Un point « stigmates et préjugés »

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Faith.
    Faith., Le 3 octobre 2011 à 19h58

    Ça me rappelle aussi que des gens peuvent utiliser ou augmenter un stigmate dans le but d'attirer l'attention sur soi (mais ça ne se fait que pour les stigmates "pas si discriminant"). Depuis que je suis au lycée par exemple, y'a souvent des discussions pour savoir qui a le plus une VDM et qui il est le plus à plaindre par rapport à ça. Après je dis pas, peut-être que ces personnes souffrent réellement et ont trouvé un moyen de pouvoir en parler plus librement et plus innocemment qu'en se "confiant" à des proches, mais du coup ça a tendance à minimiser l'impact de ces stigmates. Par exemple dans mon dernier lycée réputé pour avoir un très haut taux de jeunes filles ano/boulimique, le fait d'avoir des troubles alimentaires c'était plus tant discriminant et ça permettait même d'entrer dans la norme. Du coup, après chaque repas, toutes les filles allaient se faire vomir, mais je voyais souvent d'autres jeunes filles qui souffraient en silence, dont une qui se faisait régulièrement suivre dans un hôpital pour ça, et qui avait l'impression que sa maladie n'en était pas une, qu'elle prenait les choses trop à coeur, qu'elle était mélo ect (elle m'a confié tout ça lorsque je l'ai justement croisé à l'hôpital...).

    Quand j'avais (enfin, j'ai toujours mais plus à un niveau aussi élevé à l'époque) des stigmates "invisibles", je n'en parlais jamais autour de moi. Du coup, ça s'est accentué quand à la fin de chaque conversation, j'entendais "mais toi tu peux pas comprendre". Bah si, je peux comprendre, on est tous différents et le fait que j'en parle pas ne veut pas dire que je n'ai aucun "problème". Et ça rejoint assez bien ce que dit l'article sur le fait que la difficulté de trouver des pairs rend la chose encore plus difficile.

    Enfin voilà, j'ai un peu dévié du sujet et aussi un peu raconté ma vie, mais j'ai trouvé ce papier vraiment intéressant (et j'ignorais totalement que y'avait eu des recherches sur ce genre de choses donc je me coucherais moins conne en plus !)

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