Dimanche Fiction – Œil pour œil

Nouvelle série d'articles sur madmoiZelle, intitulée « Dimanche Fiction », qui vous proposera de publier régulièrement des fictions... le dimanche, donc. On démarre avec « Œil pour œil », écrite par Géraldine a.k.a Rascarkapac.

Dimanche Fiction – Œil pour œil
– Géraldine est scénariste, membre de l’association audiovisuelle Art & tAf. Cette fiction a été écrite dans le cadre d’atelier d’écriture de l’asso.
– Si vous souhaitez participer à Dimanche Fiction, envoyez-nous vos textes ! (n’oubliez pas de mentionner dans le titre qu’il s’agit d’une fiction)

Violetta était la plus âgée et la plus enragée des cinq. Elle a vraiment basculé le jour où elle a scié ses dents en pointes. Cette fois-là les autres ont su que pour elle ça serait une fin violente et sanglante.

Zorro du haut de ses 25 ans avait 2 ans de moins que Violetta. Son nom lui venait du fait qu’elle se masquait en noir pour accomplir La Vengeance. Elle avait lu quasiment tous les bouquins de McCulley et passait son temps à attaquer les autres avec des bâtons pour déclencher un combat « d’épée ».

Georgette que l’on appelait « Jo » parce que Georgette c’est moche, avait 24 ans et avait quitté la maison familiale le jour où ses frères étaient partis pour la guerre. Pas question qu’elle se retrouve au milieu de toutes les mères éplorées du voisinage y compris la sienne. On n’était peut être pas venu la chercher elle, mais rien ne l’empêchait de faire la guerre à sa manière.

Zélie et Zoé étaient deux sœurs et les plus jeunes du groupe. A l’instar des SS, elles étaient les doubles Z, les deux dernières de l’alphabet. Elles tenaient souvent le rôle d’appât lors de mission « Œil pour œil ». Ça a l’air réducteur mais ça ne l’est absolument pas. L’appât est un rôle clé, et il faut beaucoup de sang froid. Elles, toutes les deux blondes, blanches et monochromes, derrière leur tête d’innocentes, avaient le sang aussi froid qu’un serpent prêt à sauter à la gorge de sa proie. Ça marchait à tous les coups.

Elles s’étaient toutes rencontrées dans un pseudo réseau de résistants, pas loin de la frontière française. Il s’agissait en fait de gamins, entre 15 et 25 ans, qui se retrouvaient dans le sous-sol de la mère du plus vieux. Ils fantasmaient sur la Dame Blanche, le plus grand réseau Belge de Résistance durant le Guerre de 14 -18, dont les membres étaient devenus des héros.

Chacun avait une raison pour ne pas être sur le front. Ça partait d’un bon sentiment, mais quand elles ont compris qu’il s’agissait surtout de bla-bla politique, et de deux, trois sabotages par-ci, par-là, elles ont vite déchanté. C’était comme ça dans la plupart des réseaux : faire péter des rails pour empêcher le ravitaillement des Allemands, obtenir des infos sur leur prochain mouvement, aller reprendre toutes les pommes de terre et le pain qu’ils récupéraient pour leur troupe, entretenir la presse clandestine etc …

Ce n’était pas ça qu’elles recherchaient. Elles ne pensaient pas à gagner la guerre, en tout cas, pas celle-ci. Elles étaient en quête de VENGEANCE. Ni plus, ni moins. La Résistance s’occupait de résister, elles elles s’occuperaient de ce dont tout le monde se fout : punir.

Les cinq filles malgré leur caractère très différent, avaient bien un point commun. Elles avaient connu la guerre d’une toute autre façon que sur le front. Tout aussi violente et invasive mais avec des armes différentes. La guerre qui s’insinue en pleine nuit dans les chambres en crachant des soldats venus s’amuser un peu. Car paradoxalement, dans cette guerre, elles avaient malgré elles joué le rôle de divertissement voire de récompense.
Violetta – qui dit souvent que son nom la prédestinait à des choses pas bien marrantes – n’était pas enragée pour rien. Le jour où la guerre a débarqué chez elle sous forme d’un bataillon de bottes boueuses, elle était seule. Comme elle dit « ils ont le sens du partage à la Wehrmacht ».

Jo était partie de chez elle car elle savait qu’après que l’Armée Belge soit venu prendre ses frères, cette même armée, ou celle d’en face, viendrait prendre autre chose. Mais sa fugue n’a rien empêché, la guerre l’a rattrapé à peine deux jours après son départ. Elle s’en est voulue pendant des semaines d’avoir pris cette route, tourné à cet endroit, choisi cet horaire. Et puis, elle s’est rendue compte que peu importe le chemin ou l’heure, ça serait arrivé. Parce que ce genre de choses arrive et que personne ne s’arrête dessus. Les soldats du front slaloment entre les balles et la bouillasse pour voir combien de jours ils vont encore tenir, la Résistance a bien d’autres Schleu à fouetter, les collabos collaborent, et les populations civiles comptent les miettes de pain qu’ils vont servir à leurs enfants au dîner. Sans parler des déportés dont on n’ose pas se demander ce qui leur arrive. Alors qui a le temps de penser à cette autre guerre qui se déroule sous la ceinture ?

Elles seules pouvaient accomplir la Grande Vengeance. Violetta, Zorro, Jo, Zélie et Zoé entrèrent à leur tour en guerre, et cette fois-ci c’est elles qui allaient se divertir un peu.

La première fois qu’elles ont fait une mission « œil pour œil », elles n’avaient pas vraiment préparé leur coup. La mission leur était un peu tombée dessus. Un troupeau de soldats Allemands était venu picoler dans un bistrot collabo du village pour fêter l’anniversaire du Führer. C’est Violetta qui les a repérés. Elle a rejoint sa petite troupe, et dévoilant ses dents pointues d’un grand sourire, elle a proposé un petit exercice d’entraînement. Pour une première fois, ils étaient trop nombreux, elles ont donc décidé de ne viser que les derniers saoulards qui resteraient le plus tard. Le bistrot se vidait peu à peu tandis qu’elles s’échauffaient et se préparaient chacune à leur manière. Zorro serrait son masque et ajustait sa cape. Jo aiguisait une vieille hache rouillée. Violetta mettait un dernier coup de lime à ses dents. Les doubles Z se tressaient les cheveux entre elles, histoire que la tignasse ne viennent pas cacher le champ de vision au moment clé. C’était comme se préparer à un bal attendu depuis longtemps, et elles avaient prévu de faire littéralement tourner les têtes.

Vers 3h du matin, les deux derniers soldats sortaient enfin du bistrot. Tout était du côté des cinq filles pour cette première, la nuit pour elle, l’alcool pour eux. Il était temps de lâcher l’appât. Les doubles Z sont entrées en scène, ferrant les 4 grammes d’alcool ambulant jusqu’à un coin tranquille. Violetta, Zorro et Jo sont alors arrivées armées jusqu’aux dents. Le masque angélique et aguicheur des doubles Z, est tombé en une demi-seconde pour dévoiler deux visages de feu. Les deux soldats ont bien vite changé de tête aussi. L’un était vieux et le visage passé au marteau-piqueur de la bière et des années. L’autre était très jeune, et semblait ne pas comprendre ce qui lui arrivait. C’est à se demander comment ces deux-là avaient fini comme camarades de picole. Le vieux, comme secoué par un instinct de survie, a semblé dessaoulé en un temps record. Alors qu’il allait attraper son arme, Zorro lui a collé une baigne en pleine face. Le vieux est tombé, et s’est relevé, une brique à la main, qu’il a envoyée dans la tête de Zorro, avec la force désespérée d’un vieil ivrogne. Anesthésiée par la rage, elle a à peine senti le coup. Elle a craché un peu de sang, et alors que le vieux n’a pas eu le temps de se recharger en oxygène, elle l’a empalé avec son épée fait maison. Elle avait limée le bout d’un tisonnier en pointe aussi acérée que possible. C’était un peu lourd, mais ça faisait son petit effet.

Le jeune quant à lui restait prostré, sans bouger. Jo l’a désarmé et a proposé de juste lui casser la gueule et de partir. Zélie et Zoé étaient d’accord. Zorro n’entendait rien, encore en train d’observer son œuvre qui crachait du sang au sol. Violetta ne disait rien. Le jeune Allemand ne comprenait visiblement pas ce qui se disait, mais il commençait vaguement à retrouver sa respiration.

Alors que Jo et les doubles Z discutaient de ce qu’elles allaient faire, Violetta a saisi la hache de Jo et l’a abattu sur la tête du jeune soldat. Trois coups plus tard, la tête se détachait des épaules. Les filles l’ont regardé avec torpeur sans comprendre. Violetta expliqua que c’était ceux-là les pires, les gentils. Ceux dont on n’a rien à craindre. Ceux dont on croise le regard en suppliant qu’il nous aide, et qui ne-font-rien. Ceux qui restent au fond de la pièce pendant que la guerre fait son œuvre à grands coups de reins. Et même si ce soldat en question n’avait pas encore participé à ce genre de choses, il l’aurait fait à un moment ou un autre, elle lui épargnait la peine de devenir l’un de ceux qui ne font rien, et au moins il serait mort à peu près « propre ».

Violetta était la plus enragée des cinq.

Il a été décidé ce soir là, que la Vengeance serait aveugle et sans état d’âme. N’importe quel soldat Allemand qui traîne y passerait. Gentil, méchant, jeune, vieux, beau, laid, peu importe. Après tout c’était la guerre.

La première mission « Œil pour Œil » ne s’était pas déroulée dans la dentelle. Mine de rien Zorro avait la mâchoire cassée et les 4 autres étaient aspergées de sang. Des cheveux étaient collés sur la hache, et elles s’y étaient mises à deux pour ressortir le tisonnier de la bouillie du vieux.

Le choc du premier meurtre avait été bien vite encaissé, et si l’une d’elles se mettait à douter, il suffisait qu’elle voie un uniforme, qu’elle en touche le tissu, qu’elle en sente l’odeur pour que les mauvais souvenirs remontent comme une gerbe mentale, et tuent toute incertitude. Des hommes s’entretuaient au front, comme un commun accord, ils savaient qu’ils allaient mourir. Mais dire bonjour aux entrailles des soldats alors qu’ils ne s’y attendaient pas, pendant un moment de repos ou de détente, c’était magique – et de juste guerre.

Elles gardaient tous les pistolets pris sur les corps, mais les utilisaient le moins possible, juste en cas d’urgence. Les armes à feu étaient trop impersonnelles, et la mort qu’elles donnaient, trop propre. Elles, n’avaient pas eu droit à une simple mort propre et définitive, c’était une petite mort vicieuse et lente qui allait les ronger jusqu’au bout, elles le savaient. Alors tant qu’à rendre la pareille, autant que ça se fasse au corps à corps. L’arme blanche leur paraissait le meilleur choix. Sans compter qu’il n’est pas nécessaire de la recharger en poudre.

Au fur et à mesure des missions, leur technique s’affina. Les proies étaient repérées, traquées, et appâtées. Puis c’était le carnage, chacune développant un style personnel. Violetta décida de laisser une marque sur chaque soldat tué de ses mains. Elle chopait un bras, un mollet ou une gorge (selon l’état du cadavre) et croquait à pleine dents laissant une jolie marque de 32 pointes sanglantes.

Zorro l’imita en laissant un « Z », à l’aide de son tisonnier, en général sur les torses. Autant dire que ça ressemblait plus à une plaie béante qu’à un joli Z calligraphié. Mais elle pensait s’améliorer avec le temps. Jo et les doubles Z étaient plus distantes avec les corps. Une fois sans vie, ceux-ci ne les intéressaient plus. Jo leur tournait le dos et se réfugiait quelques secondes on ne sait trop où à l’intérieur de sa tête. Comme si elle enregistrait, savourait et digérait l’acte. Z&Z quant à elles, avaient pris l’habitude de faire une légère entaille dans le dos de l’autre, à chaque attaque. Elles ne comptaient pas en corps, mais en missions. A tour de rôle, l’une levait les cheveux de l’autre et passait un coup sec de lame au niveau de la naissance du cou. Leur objectif était d’atteindre le bas du dos avant l’hiver.

La seconde, la troisième, puis la quatrième mission et ainsi de suite, leur donnait un sentiment de revanche épanouissant. Ce n’était pas juste, c’était brut, violent et sanguinaire. On n’en était plus à savoir qui à fait quoi. Seule comptait le Grande Vengeance et tant pis si elles y perdaient leur âme au passage.

Violetta devenue par la force des choses la leader de la petite troupe, pensait déjà à l’avenir, et à comment passer la vitesse supérieure. Comment dépasser le stade des simples guets-apens de pouilleux aux fins fonds des villages belges ? Elle voulait frapper un grand coup.

Violetta était la plus enragée des cinq.

Ce qu’elles ne savaient pas encore, c’est que dans moins d’un mois les Allemands débarqueraient par surprise, pour ce qui sera appelé plus tard la Bataille des Ardennes.
Là ça serait l’occasion de se confronter à du lourd. Des centaines de soldats fraîchement débarqués. Du sang neuf qui avait eu l’occasion de tuer, piller, violer un peu partout en Europe. Il serait temps pour les 5 filles de passer la vitesse supérieure et de préparer LE gros coup de leur carrière.

(Ça vous a plu ? Géraldine nous a expliqué que la suite de cette histoire est en cours d’écriture, et qu’elle nous l’enverrait pour publication dès qu’elle sera terminée.)

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Justine DSB
    Justine DSB, Le 19 octobre 2014 à 21h22

    Je me joins aux autres. Cette rubrique est une très bonne idée. Un peu de fiction le dimanche, c'est chouette!
    J'espère qu'il y aura beaucoup de bons textes à publier et que les thèmes seront divers.
    Concernant ce premier texte, je n'accroche pas. C'est le vocabulaire cru et violent qui ne me plait pas. Le thème justifie évidemment ce vocabulaire mais ce n'est juste pas mon truc je crois.

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