Je suis assistante de français à Medellín, en Colombie — Carte postale

Cela fait deux mois que Marine est assistante de français en Colombie, à Medellín. La ville est connue pour avoir été le plus grand cartel du monde, et elle en porte encore les stigmates.

Je suis assistante de français à Medellín, en Colombie — Carte postale

Début janvier 2014, quatre jours avant la fermeture des candidatures, j’ai postulé pour travailler comme assistante de français en Colombie. En tant que personne très peu organisée (je travaille sur mon cas pourtant), je m’y suis prise à la dernière minute (on avait trois mois pour postuler).

Voici donc le point de vue d’une Française récemment installée dans la ville du printemps éternel et des meufs canons, plus connue sous l’étiquette Pablo Escobar et ses cartels !

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Le départ

La réponse s’est fait attendre : elle est arrivée cinq mois plus tard, alors que j’étais encore dans mon année d’échange Erasmus et que je communiquais sur Facebook avec ma mère.

— Maman !!! Maman !!! J’ai enfin reçu la confirmation, fin juillet je m’envole pour Medellín !
« Maman is typing… »

Carrément hilare, j’ai attendu la réponse de ma mère.

— Ma chérie, tu es consciente que c’est le plus grand cartel de drogue au monde ?
— Maman, la Colombie a changé dans ce qu’on nous montre à la télé. Y a à boire et à manger, tu sais.

J’ai ensuite passé un coup de fil euphorique à mon pote colombien, que j’ai rencontré pendant mon Erasmus en Espagne. C’est lui qui m’a vendu son pays :

— JIJIJIJIWIIIII Camilo ! C’est concret, c’est officiel : dans deux mois, je m’envole pour la ville du printemps éternel et des gens cool !

La réponse du bonhomme du cru, ou en tout cas du pays, ne s’est pas fait attendre :

— Marine, Medellín est une ville grandiose. Tout le monde veut y aller. Je t’envie. Tu vas découvrir mon pays. Prépare-toi, mona. Leur dialecte, leur gastronomie, leur joie de vivre… Ça va te fasciner.

Et là, la première chose qui m’est venue à l’esprit, c’est de me documenter sur la ville qui allait m’accueillir deux mois plus tard, et ce pendant 10 mois.

Documentaires, articles de journaux, témoignages, photos, blogs, sites de voyages… Je me suis surprise à imaginer ma vie là-bas en tongs, short et débardeur, à manger des arepas (crêpes à base de maïs) et danser le vallenato. La sensation était magique.

Je ne vais pas vous mentir, je suis passée par toutes les couleurs : l’enthousiasme, la tête dans les nuages, l’euphorie, l’appréhension, le doute, le stress… Parce que l’on est jamais à l’abri des conseils décourageants de l’entourage — los roba-sueños (les voleurs de rêves) comme on dit ici.

J’avais aussi peur de ne pas y arriver : et si mes élèves n’étaient pas intéressés pas ce que je leur raconte ? Et s’ils s’endormaient en cours comme je le faisais moi ? Et si, et si, et… J’ai fini par dire stop aux questions. Comme toute nouvelle expérience, qu’on le veuille ou non, notre routine est chamboulée et c’est ça qui rend le truc intéressant.

Le 29 juillet, avec moult autres assistants, j’ai débarqué à l’aéroport de Bogotá.

Que l’aventure commence.

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Un excellent accueil

Nous avons été reçus comme des rois, dans un hôtel avec beaucoup d’étoiles, des portiers, des buffets et des serveurs. Le culte de l’accueil parfait ! Toi étranger, tu devras repartir satisfait et content, c’est un des adages en Colombie. Et messieurs-dames, en échange, vous transmettrez l’image que l’on vous a véhiculée à votre pays d’origine. C’est donnant-donnant.

L’ambassade de France nous attendait de pied ferme, dans une ambiance détendue et accueillante avec croissants, petits pains au chocolat, thé ou café — culture française oblige. Les représentants de notre belle patrie nous ont briefés sur notre rôle ainsi que sur les risques que tout un chacun prenait en étant en Colombie, mais sans dramatiser, bien au contraire.

Mes premières impressions ? Je me suis sentie rassurée, et choyée.

Le transfert aux villes d’affectation s’est fait le 31 juillet, après nos deux jours (nécessaires) d’acclimatation. À l’aéroport, mon tuteur Carlos m’attendait avec une jolie pancarte portant mon nom et mon prénom. J’étais exaltée, tellement contente !

Mon bagage hawaïen s’est fait désirer, mais il est arrivé à bon port ; j’ai pu faire connaissance avec mon tuteur dans le taxi qui nous mena à l’auberge où j’allais rester quatre jours avant de trouver une chambre. L’auberge se trouvait dans le quartier touristique/résidentiel de Medellín, le quartier riche, aisé, aux antipodes du stéréotype colombien diffusé chez nous. C’était le point de rencontre des étrangers, mais aussi l’un des spots de rumba des habitants de Medellín.

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Mon tuteur m’a fait faire le tour du quartier, et je lui ai payé une bière pour le remercier. Il a vraiment assuré : il m’a briefée sur les jours qui allaient suivre, et surtout sur le bordel administratif contre lequel j’allais batailler. J’allais devoir obtenir une carte SIM colombienne, un compte en banque, la cédula extranjeria (la carte de résident étranger), la carte de bus, trouver une chambre, connaître les collègues, connaître le fonctionnement des transports… Mais j’aime bien, ça me galvanise, c’est une autre page du livre, un autre épisode du film qu’est notre vie. Tu t’intègres comme un vrai citoyen colombien : t’as plus qu’à choper le jargon, les us et coutumes, t’habituer à ta nouvelle monnaie, y ya.

La ville de Medellín

Quand on nous dit Colombie et Medellín, on pense à la drogue, la violence et la pauvreté. Comme l’explique notre ami Wikipedia,

Le cartel de Medellín était le plus grand réseau de narcotrafiquants du monde, soupçonné d’avoir commandité et exécuté des milliers d’assassinats de juges, politiciens, journalistes et autres. On a évalué que ce cartel fournissait de 70 à 80 % de la production mondiale de cocaïne pendant les années 1980.

Ces derniers jours, j’ai dû traverser la ville en taxi ou en métro. Pendant ces trajets, j’ai suffoqué. J’avais encore jamais vu ça. Les favelas, les bords du fleuve… j’ai eu un aperçu effrayant de la pauvreté d’ici. Ça fait peur, et les inégalités sautent aux yeux. Tu en prends d’autant plus conscience quand la veille tu te prélassais dans la piscine du coin le plus riche de la ville… C’est ça, Medellín, en fait : d’un quartier à un autre tu dégringoles l’échelle sociale.

Combien de fois j’ai entendu des choses du genre :

Tu sais Marine, la fille d’une amie est allée en Colombie, on lui a mis le couteau sous la gorge pour qu’elle donne tout ce qu’elle avait.

C’est une des réalités. Je vais pas vous mentir, la semaine dernière, le coloc d’un couple d’amis s’est fait agresser dans son quartier, pourtant résidentiel. Tellement résidentiel qu’il n’y a personne dans les rues, ce qui a fait de lui une proie facile… Donc oui, il y a un danger, mais comme partout, y compris en France. Moi, je me sens en sécurité ici.

Le maître-mot pour éviter ce genre d’embrouille, c’est « NO DAR PAPAYA » : ne montre aucun signe ostentatoire de richesse, et en théorie, tout ira bien.

Mais finalement, ce conseil est valable dans toute les villes, surtout dans les quartiers un peu isolés, pauvres, à certains moment de la journée. Je les ai visités avec un ami colombien qui veut me faire voir le vrai Medellín, pas la facette touristique. Et c’est là qu’il m’a briefée.

Dans ces quartiers comme le centre par exemple, où tu erres plus où moins prudemment, tu gardes le sac bien sous l’épaule, tu ne parles pas français parce que ça attire l’attention. Tu ne prends pas de photo mais tu joues avec ton téléphone. Il s’agit d’éviter de s’auto-tatouer « TOURISTE » sur le front. J’ai trouvé ça un peu exagéré, mais j’ai obtempéré. Et le mieux selon les conseils des Colombien•ne•s, c’est de se promener accompagné d’un « local ».

Mais si on fait attention, tout se passe bien : moi, je n’ai eu aucun problème. Il y a quelques semaines, je suis allée dans le CENTRE, celui où on te conseille de ne pas t’aventurer après la tombée de la nuit. Et j’ai adoré. C’était un chaos, un brouhaha, un bordel, un tumulte : à la sauvette, on y vend de tout, des avocats, des chaussettes, des fruits, du popcorn, des calbutes, du jus, des clopes, de la bière… Et tout ça, dans la rue.

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C’est au milieu de ce barouf, au coeur des quartiers « déconseillés », que j’ai fait mes plus belles découvertes culinaires made in Medellín. J’ai notamment mangé une gigantesque œuvre culinaire avec une pastèque, des boules de glaces, de la chantilly et des biscuits pour la modeste somme de 2,5€ — j’étais Alice au pays des merveilles, en fait. En moins glamour mais tout aussi exquis, j’ai goûté la chunchurria. Bon, je vais pas vous faire de dessin : ce nom de Pokémon est un boyau. De porc, de veau, d’agneau. Bref. Bon appétit !

J’ai voulu faire l’aventurière et j’ai dit « Vas-y, y’a pas des trucs un peu chelou à manger là, les empanadas et tout ça, ça c’est vu et revu ! T’as pas des genre de scorpions ou des fourmis ? » — ô désillusion, il n’y avait pas de tout ça. Mais il y avait des intestins.

Et en fait, c’était une pure chimba (littéralement ça veut dire vagin, mais ici ils l’utilisent pour parler d’un concept exagérément chouette). Les intestins, c’est la vie. L’équivalent du pain ou le vin du Christ.

Les Colombien•ne•s

Ca fait maintenant deux mois que je partage la routine du peuple paisa. Les paisas sont les habitants du département d’Antioquia, et ils ont une sacrée identité, ils sont plus paisas que colombiens — un peu comme les Bretons de chez nous !

Les étudiants à qui j’enseigne participent en vain, les pieds sur la table ou sur celle du voisin, répondent au téléphone en plein cours ou arrivent une demi-heure en retard. Certains viennent 15 minutes et repartent parce qu’ils bossent. D’autres sont au rendez-vous, appliqués, avec six heures de taf dans les pattes. Ils sont crevés, cernés, exténués, mais ils sont là, à chaque fois.

Mais s’ils viennent, c’est qu’ils veulent être là : personne ne les y oblige. Ce n’est pas noté, il n’y a pas un seul crédit en jeu. Ils viennent par soif d’apprentissage, m’interrogent sur telle ou telle facettes de la culture du fameux peuple qui ne se lave pas et qui porte des bérets. Ils ont envie d’aller se coucher en en connaissant un peu plus sur notre jargon, notre culture culinaire, musicale, cinématographique, notre histoire.

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Les paisas en général sont très accueillants. Si tu es perdue, ils se démènent pour t’aider. Quand tu es paumée et que tu demandes ton chemin à un passant, s’il sait où c’est, il s’assurera au moins que tu aies bien compris les indications ; sinon, il te prendra (presque) par la main et t’emmènera jusqu’à ta destination. S’il ne sait pas où c’est, il interrompra la conversation du voisin pour qu’il puisse t’aider. Et le même voisin, se sentant super concerné fera pareil ; l’ami avec qui il parlait mettra son grain de sel… Une vraie réunion de quartier pour que je puisse me rendre au supermarché du coin !

Et ils finissent par me demander :

Tù no eres de acà ?

Dans le métro, le bus, le taxi, accoudée au bar, j’ai entendu cette phrase maintes et maintes fois. Tu es blond-e, la peau blanche, les yeux clairs ; mon enfant, tu es fiché-e gringo ! Le gringo, c’est l’Américain. Tout le monde est gringo. Mais gringo ou pas, tu te sens observé-e, car les Colombiens sont curieux : ils veulent savoir d’où tu viens, pourquoi tu es là, si tu aimes leur pays, si tu te sens bien. Et surtout que tu dises, une fois repartie « là-bas », que la Colombie c’est classe, et qu’il faut s’y rendre. J’acquiesce, jurant que la promesse sera tenue.

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Changement d’adresse

Mon expérience colombienne vient de prendre un nouveau tournant, maintenant que j’ai dû changer de logement, et surtout de voisinage.

J’habitais dans un quartier résidentiel, protégé par des flics à chaque coin de rue. Tu pouvais rentrer bourré-e, le téléphone à la main, il ne t’arriverait rien, argumentait Luis, le propriétaire, lors de la visite. Ça m’a convaincue, surtout qu’à première vue, l’appartement était vraiment cool. Seulement, je me suis rendue compte que lors des visites, Luis s’affairait à astiquer l’appartement comme jamais.

On vivait à 13 dans une maison divisée en trois appartements.

J’ai été dépassée par ce laisser-aller du premier proprio. Âgé de 28 ans, il était marié, avec un enfant, et il vivait avec eux dans l’appart du dessus. Le premier mois, sous prétexte que c’était la Feria de las flores, il arrivait très alcoolisé tous les jours, et il descendait souvent à l’appart faire des blagues, discuter ou taxer des clopes. Sauf que ça ne s’est pas arrêté après la feria… Et qu’un jour, on a même dû héberger son fils et sa femme car il s’était endormi et ne répondait plus. La maman et le bébé, à la rue !

Petit à petit, on le vit moins fréquemment. Bizarre : juste au moment où on n’avait plus Internet… Et plus de lumière non plus. Ah, et puis plus d’eau chaude. Et la dame qui faisait le ménage, elle ne venait plus. Puis le 15 du mois, Luis venait demander une avance du loyer. Pour rétablir Internet. Et la lumière. Et l’eau chaude.

L’eau chaude était par contre une exception : à Medellín le climat est tropical, donc la journée les températures vacillent entre 25 et 35 degrés. Disons que l’eau froide est plus supportable ainsi, et qu’il est normal que les foyers ici n’aient pas de ballon d’eau chaude (et puis c’est plus économique, évidemment.)

Trois locataires sont partis en deux mois à cause du laisser-aller ; des disputes éclataient avec le propriétaire. J’ai fini par en avoir marre aussi. À l’heure où j’écris, je suis dans mon nouvel appart, avec sept Colombien•ne•s.

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Il n’y a pas de policiers pour me prendre par la main et me ramener à la maison, et l’échelle sociale du quartier a baissé d’un cran, tout comme le prix.

Mais il y a de la vie : quand je sors de chez moi, c’est un pur bordel. Un mix de salsa, de raggaeton, de bourdonnements de moteurs de moto, de bus, de voitures, des racontage de vie. L’eau est froide, mais j’ai mon hamac et un matelas sur le sol. La propriétaire, qui vit avec nous, m’apporte une soupe et un jus de fruit parce qu’elle sait que j’aime bien ça. L’un de mes colocs vient frapper à ma porte pour m’offrir des confiseries venues de son bled, parce qu’il aime partager.

Je me douche à l’eau froide, mais la chaleur humaine n’a pas de prix, elle.

Par contre on m’a prévenue, c’est moins sûr, mais plus réel. C’est plus chaotique, mais le conseil reste toujours le même : évite d’exhiber ta montre Guess ou tes Louboutin au monde entier et tout ira bien.

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Affaire à suivre !

Vous pouvez voir plus de photos du séjour colombien de Marine sur son Flickr !

Pour aller plus loin…

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Cmillan3
    Cmillan3, Le 7 octobre 2016 à 15h07

    Merci beaucoup de ta réponse et de tes conseils! Ca me motive! Je vais tout faire pour alors, je pense que mes expériences collent avec les profils recherchés alors allons-y... Bonne continuation à toi et encore merci pour ce partage d'expérience qui fait rêver ! :)

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