Carte postale d’Inde

L'Inde, c'est le pays où vit Roberte depuis déjà quatre mois. Voici sa première carte postale, qui présente un peu cette contrée !

Carte postale d’Inde

L’Inde, c’est particulier, m’voyez. C’est pas comme New York ou comme Paris. Tu peux pas dire que t’aimes ses croissants ou ses bagels, ça n’aurait pas de sens. Et si tu crois que je ne te vois pas venir avec tes gros souliers et ton refrain sur le curry, tu te le mets dedans, hein. Non parce que je t’arrête tout de suite: ici le curry n’a rien à voir avec celui du petit resto parigot bien comme il faut avec ses lampiotes et ses posters de Krishna du coin de la rue. Mais on y reviendra. Généralement quand on me demandait, j’adoptais la stratégie du « faut le vivre pour le comprendre », c’était simple, personne ne mouftait, je pouvais retourner tranquille à ma feuille de bananier. Et puis un jour, ça fait 4 mois que t’es à Chennai (anciennement Madras) et ça y est, tu sais un peu mieux où tu es et qu’en penser. Tu cesses d’hésiter entre trop chouette ou trop sale, et tu places la conclusion ailleurs : l’Inde, c’est tout simplement trop.

L’Inde, c’est trop cool

C’est vrai, l’Inde c’est cool. C’est cool pour un million de raisons.

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Mais la première de ces raisons, c’est qu’on y mange avec les doigts. La première fois, ça fait bizarre. Ça réveille un peu la précieuse qui sommeille en toi et tu rechignes à flinguer ta manucure avec les différentes « gravies » auxquelles tu peux mélanger ton riz. Tu sais pas trop comment on fait. Faut pas utiliser la main gauche, mais faut quand même mettre sa parootha en pièces pour aller la tremper dans la sauce. Imagine-toi émietter une crêpe pour aller la tremper dans le Nutella, sans en foutre partout et tout ça avec seulement 5 des 10 doigts dont tu disposes d’habitude. Tu vois, c’est compliqué. Tu essaies, tu rates, et puis t’as pas l’habitude alors ça te dégoûte un peu et de guerre lasse, tu finis, la mort dans l’âme, par aller mendier une fourchette en plastique. Tes collègues indiens te regardent l’air amusé, te montrent, t’expliquent, finissent par faire autorité. Et c’est vrai que quand t’y penses, si tu peux pas toucher ta bouffe avec les doigts, pourquoi tu la toucherais avec la bouche ?

Il y a du chaï aussi, en Inde. C’est super bon, le chaï. À lui tout seul, le chaï justifie un voyage. Il y a les cookies fourrés au Nutella (true story), le poisson grillé, les chips de banane, la friture d’oignon, le sweet lime juice et les glaces. On n’en parle jamais des glaces, pourtant elles sont délicieuses (j’ai envie de vous dire « meilleures qu’en Italie » mais je sens je jet de tomates arriver, alors je vais m’abstenir). Tout ça pour dire que ce que mes doigts touchent, en général c’est plutôt bon. Donc c’est plutôt cool.

L’Inde, c’est trop hot

L’Inde f’est bon mais f’est f’aud. Imagine-toi une vie sans hiver, une vie entre 30 et 45 degrés. Dit comme ça, ça a l’air cool… ben dis-toi bien que c’est tout le contraire. C’est pas le Club Med, c’est le sauna : t’as plutôt intérêt à être copine avec ta sueur. Et avec celle des autres. D’ailleurs, en parlant de ça, je tiens à rétablir la vérité sur l’odeur de l’Inde. Avant mon départ, j’ai eu droit à une armée de regards navrés qui m’auguraient un choc olfactif dont mes narines auraient du mal à se remettre. Alors oyez, oyez braves gens, JE L’ATTENDS TOUJOURS ! Oui, on transpire. Oui, il fait chaud. Mais non, les gens ne puent pas. Je n’ai jamais senti si souvent le jasmin me chatouiller les narines. Et pour tout vous dire, quelqu’un qui transpire après avoir gobé du curry puera toujours moins qu’un Parisien qui transpire après avoir bouffé de l’oignon. Les épices qu’il y a dans tous les plats, elles sentent bon. Les fleurs que les femmes vendent à tous les coins de rue, elles sentent bon aussi. L’encens et les huiles parfumées qui entourent tous les temples, ça sent bon pareil. Naturellement, l’absence manifeste d’égouts et la mode du pipi sur le trottoir sont parfois porteuses d’effluves qui piquent les naseaux. Mais on se dit que sans puanteur, rien ne sentirait bon et on vit avec.

J’ai décidé de ne pas vous montrer de temple.

L’Inde, c’est trop épicé

Nous y voilà. Le curry. Le fameux curry. Disons-le tout de suite, si t’es pas tombé dedans quand tu étais petit-e, tu as peu de chance de t’y faire comme ça, en deux bouchées. La formule magique, c’est « no hot curry ». Ça t’ouvre les portes de toute la gastronomie indienne et crois-moi, c’est du miam à tous les repas.

L’Inde, c’est trop coloré

Bonjour, je suis la fille en noir. Avant l’Inde, c’était le dresscode de ma garde-robe. La couleur c’était par touches et c’était souvent sur les ongles, quand ce n’était pas dans les cheveux (je suis blonde). Depuis que je suis ici, c’est Rio tous les jours. Forcément, si tu as deux grammes de sensibilité artistique, tu t’assortis au décor. Je me souviens comme si c’était hier de mon arrivée à Chennai. Je sortais de 15h de vol, j’avais un pull gris, un legging noir, et le regard rivé aux parures toutes plus belles les unes que les autres qu’arboraient les femmes indiennes. De la couleur, des broderies qui brillent, du rouge entre les sourcils. L’unique place du noir était dans les cheveux. Et souvent, il était éclairé par un collier de jasmin coincé dans la tresse. Depuis, j’ai inversé mes repères : du noir au bout des doigts et je dégaine les couleurs partout ailleurs. Bozo, c’est du pipi de félin à côté de moi.

L’Inde, c’est trop habité

Et par là, ce n’est pas la densité de population que je pointe du majeur doigt. Non. Je vous parle de tout ce qui n’est pas humain mais qui vit avec notre espèce. Les cafards qui colonisent vos claviers d’ordinateur (ceci n’est pas une légende urbaine), les moustiques qui laissent leurs stigmates partout où ils peuvent sur votre corps, jusqu’alors doux comme une pêche garantie sans colorants ni sans conservateurs (et va essayer de cicatriser après t’être grattée comme une galeuse pendant une semaine avec l’humidité ambiante, tiens).

L’Inde, c’est trop pudibond

Fallait qu’on y arrive. Au côté qui fâche. L’Inde est grande, l’Inde est belle, elle sent bon le curry la cannelle, mais l’Inde a deux-trois problèmes. Notamment avec les femmes.

En Inde, les femmes, on les cache. On les cache certes d’une jolie façon (c’est joli, les saris), mais on les cache quand même. On les cache tant et si bien que j’ai désappris à montrer mes jambes, mes bras et mon décolleté. Ceci pour deux raisons : pour ne pas trop détoner dans le paysage emmailloté, mais aussi et surtout parce que, tabou du corps oblige, les étrangères qui s’aventurent à dévoiler de la peau s’exposent aux attouchements dans le meilleur des cas, aux agressions dans le pire. Les attouchements prennent souvent la forme d’un chauffeur de rickshaw qui t’effleure la poitrine du coude en prenant un virage, d’un vendeur qui se serre et se colle à toi lors d’un essayage en cabine, d’une main qui s’égare entre tes cuisses dans le bus, et qui y reste malgré tes coups de coude dans le tas d’hommes qui t’entoure. C’est aussi quand une femme se déplace en scooter ou en moto. Des hommes qui se mettent à rouler à sa hauteur et attrapent ce qu’ils peuvent attraper. Les seins, un bout de ventre, une cuisse, tout est bon à prendre quand la culture du sacré ne vous donne droit à rien. Certaines Indiennes se révoltent. On les voit dans les magazines ou à la télévision. Mais dans la vraie vie, celle de tous les jours, elles se taisent. Elles se taisent parce qu’au sein de la culture indienne actuelle, la femme ne pèse pas lourd. Ici, je ne pèse pas lourd et je le ressens : mon statut d’expatriée a plus de valeur que mon statut de femme.

Cette situation, une fois qu’on l’a acceptée (ou pas, mais ça mériterait un autre article), est d’ailleurs très intéressante à analyser: on constate vite qu’elle participe à la cristallisation d’une foule de comportements machistes chez bon nombre d’hommes non-indiens vivants en Inde. Des réflexions qui n’auraient leur place nulle part en France, fusent sans que personne ne s’en offusque – du slut-shaming, notamment. Tes collègues français eux-mêmes te reprochent une épaule ou une bretelle de soutien-gorge apparente. C’est assez perturbant au quotidien. Pour une aficionada des travaux d’Elisabeth Badinter, je vais être franche : c’est même assez difficile à vivre. L’Inde, à ce niveau-là, force n’importe quelle femme au féminisme (même celles qui ne se disent pas féministes)… Et à apprendre le Kravmaga. Parce que c’est mieux, pour botter l’arrière-train du mec qui t’attend la nuit pour te prendre de force ce qu’on le lui a jamais appris à demander.

L’Inde, c’est trop gras, salé, sucré

Démonstration par l’exemple, faisons le tour de toutes les hydrates de carbones que je peux engloutir en un week-end.

Samedi dernier, ça a commencé par un jus de kiwi avec moult sucres ajoutés (l’Inde est une grande sucrée), et ça a continué avec un gratin de mac’n’cheese full cheddar (l’un des seuls fromages corrects qu’on trouve en Inde sans problème), des glaces sur le canapé, puis apéro : chips, saucisson (on a eu un arrivage) et fromage suivi des plus gros home-made burgers de l’histoire du burger, avec en after-burger des pommes au four. Le tout entre 14h et minuit.

Le lendemain, brunch à base de pancakes, pain grillé, beurre, confiture, Nutella, fromage (à 100€ les 100g), bacon, omelette, saucisson encore, le tout à volonté. Le soir venu, changement de menu mais pas de teneur calorique: Pringles, pop-corn et Domino’s pizza avec extra cheese option (une pâte épaisse enduite de Vache qui Rit fondue en quantité industrielle, surmontée de tomate et recouverte de cheddar), suivies d’une farandole de pâtisseries miniatures ramenées du resto par l’un de mes collocs. Et toujours pas de sport. Aucun. Je mourrai obèse, salut, adieu.

L’Inde, c’est trop long

En Inde, tout prend du temps. Le cappuccino à emporter que tu commandes chez Coffee Day, par exemple, qui te laisse le temps de tricoter 5 écharpes qui ne te serviront jamais à rien. Ah ça, tu apprends à ne plus compter ton temps pour recevoir le précieux jus de caféine tellement nécessaire au bon démarrage de ta journée. Il y a aussi le taxi, que tu peux attendre jusqu’à 2h30 après l’avoir commandé, quand tu as la chance qu’il arrive. Si tu n’avais pas de patience avant d’arriver, je peux te garantir que tu l’apprendras sur place.

L’Inde, c’est trop peace

Et puis au milieu de tous ces « trop », des extrêmes qui passent leur temps à se rouler des pelles (enfin au figuré hein, parce qu’il sont prudes les Indiens, je vous rappelle), du bruit, du monde, du curry et des odeurs, il y a la méditation. Et moi, c’est encore la meilleure façon que j’ai trouvée pour concilier tout ça, et vivre de paix, d’amour et d’eau fraîche filtrée.

Oui voilà : appelle-moi Gandhi, ça m’ira très bien.

Bisous et à bientôt pour une nouvelle carte postale d’Inde !

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Voici le dernier commentaire en date :

  • ThinkAboutIt
    ThinkAboutIt, Le 2 juin 2013 à 15h14

    Avant je rêvais d'aller en Inde et plus maintenant la place des femmes est tellement détestable qu'il m'est impossible d'y aller, pourquoi ? Parce que moi le premier qui me touche je lui refais le portrait direct, je suis pas une marchandise ou un objet qu'on peut toucher comme bon lui semble, je serais tellement flippée de pas être dans une société moins dangereuse que du coup je serais mille fois plus agressive car j'attendrais pas qu'un policier au coin de la rue le soit pour moi.

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