Les Allemands ne savent pas flirter – Le Petit Reportage

Les prévisions démographiques pour l'Allemagne sont catastrophiques : dans 20 ans, il est prévu que le pays passe de 80 à 60 millions d'habitants. La raison ? Nos voisins d'outre-Rhin auraient du mal à « passer à l'acte ». Reportage sur place.

Les Allemands ne savent pas flirter – Le Petit Reportage

Expatriée à Berlin l’an dernier, j’ai pu noter, à maintes reprises, que « Voulez-vous coucher avec moi ce soir ? » est l’association de mots français que les Allemands connaissent le mieux. Constat amusant quand on sait que les Allemands et le flirt, ça fait deux.

À commencer par la langue (sans mauvais jeu de mot) : en allemand, pour dire « sexe » on dit « Geschlechtsverkehr » : 18 lettres pour signifier l’acte sexuel, on se demanderait presque si le terme ne recouvre pas un concept philosophico-politique sorti de derrière les fagots plutôt qu’un truc agréable que tout le monde aime faire. Au delà de cette remarque lexicologique qui fait sourire, l’explication la plus souvent avancée à l’attitude anti-flirt des Allemands relève de l’analyse comportementale : les femmes, profondément féministes, seraient trop attachées à l’idée de « ne pas se laisser convoiter trop facilement » ; les hommes, eux… auraient peur.

Die Legende von Paul und Paula, un film culte de l’ex-RDA, le portrait d’une femme libre et légère… aux antipodes des Allemandes d’aujourd’hui, libres mais très cérébrales.

Selon l’hebdomadaire Spiegel, le nombre de célibataires n’a de cesse d’augmenter en Allemagne : 16 millions de coeurs restent à prendre, soit pas moins de 20% de la population. À l’automne 2010, le titre faisait d’ailleurs sa une sur « LA question qui hante la société germanique : Pourquoi les hommes attendent-ils toujours trop des femmes ? »

Les éléments de réponses sont nombreux. Alex, étudiant en histoire à Berlin, explique :

« C’est drôle comme l’Europe entière voit Berlin comme le centre névralgique de la fête, la culture, la frénésie alors que finalement, notre statut d’eldorado artistique ne nous empêche absolument pas d’être tous frigides. C’est historique. L’histoire nous l’a inculqué. »

L’histoire ? Pour le sociologue Frank Biess (université de San Diego, Californie), c’est la Seconde Guerre mondiale qui a engendré des générations d’hommes impuissants et démotivés, jusqu’à faire muter la société allemande en profondeur : « L’excédent démographique de femmes dans la population, par l’effet cumulatif de la mort des hommes au front et l’absence des prisonniers, a féminisé la société allemande, tant sociologiquement que culturellement. L’Allemagne vaincue et humiliée était une nation émasculée. »

Alain-Xavier Wurst en sait quelque chose. Le journaliste français, qui a vécu à Berlin, explique dans son ouvrage Zur Sache, Chérie les difficultés qu’il a eu à conquérir le coeur des Allemandes :

« L’Allemande ne veut pas être considérée comme une femme mais comme un individu. Je ne me suis jamais senti aussi bête qu’en essayant de courtiser des filles dans ce pays. Le flirt ici est un énorme malentendu. »

C’est que les Allemandes, en refusant très promptement d’être réduites à leur féminité, en viendraient à ne pas facilement se laisser approcher :

« En réponse à mon humour grivois, les demoiselles allemandes roulent des yeux, mes compliments les laissent indifférentes. J’essaie de les embrasser sur la joue et elles me regardent comme si j’étais un vicieux. Je veux payer l’addition au restaurant et elles se comportent comme si je voulais acheter une prestation sexuelle. Je veux les accompagner à la maison et elles me prennent pour un psychopathe potentiel. »

Selon Prune Antoine (Rue89), la défiance des femmes envers les jeux de séduction s’explique ainsi :

« Loin du discours très KKK [« Kinder-Kirche-Küche », enfants, église, cuisine] du Troisième Reich, le néoféminisme « made in Deutschland » fait des ravages, incarné notamment par Charlotte Roche (la Virginie Despentes allemande). »

Par ailleurs, le régime communiste expliquerait lui aussi « la perte de repères des hommes » : avec l’égalité absolue et les nombreux droits en terme de contraception et d’IVG, les femmes se sont construites en tant qu’individualités qui n’auraient jamais à souffrir de la soumission aux hommes. Ce qui explique peut-être leur aversion pour la séduction trop grossière. « En Allemagne, on ne drague pas les meufs, on séduit les femmes ! » s’exclame Victor, étudiant français expatrié à Berlin.

Susy, vendeuse dans une boutique de vêtements de Mitte et britannique d’origine, raconte :

« Avec les Allemands, c’est soit t’es en couple avec la personne de ta vie, soit t’enchaînes les plans culs. Il n’y a pas d’entre-deux, pas de relations momentanées, genre « on est bien ensemble pour le moment, alors essayons, sans prise de tête ». Soit tu es sérieux en amour et tu as trouvé l’âme soeur, soit tu vagabondes, désespérément, et ne flirtes que super bourré. Les Allemands ont… peur de l’amour, ouais. »

C’est que, décomplexées et indépendantes, les Allemandes ne se laisseraient pas approcher aussi facilement que leurs consoeurs européennes. Battements de cils et rires légers ne font pas partie de leur modus operandi. Les jeunes femmes seraient une majorité à interpréter les regards lourds et compliments comme des atteintes à leur vie privée :

« Le seul endroit où je tolère être draguée, c’est en club quand je suis mentalement préparée et venue pour ça. Je ne saurais pas expliquer pourquoi, mais être approchée au travail ou ailleurs, ça me crispe. Ça me donne l’impression qu’on me manque de respect. Je ne suis pas la seule à réagir comme ça, mes copines sont pareilles. Pas étonnant alors que dans les bars, tout le monde reste calme en début de soirée, les rapprochements ne se font qu’une fois les 2 grammes d’alcool dans le sang atteints ! »

Un peu de Jäger, pour briser la glace ?

Les Allemandes auraient donc pour horreur de « subir » la séduction lorsqu’elles n’ont pas l’impression d’être maîtresses du jeu. Comme une peur lancinante d’être des « poules » ?

En attendant, cet état d’esprit féminin n’est pas sans avoir son lot de répercussions sur la gent masculine. Ainsi, Chris, « séducteur dans l’âme » selon ses propres mots et photographe, s’esclaffe :

« Depuis que je vis en Allemagne, j’ai vraiment eu à revoir ma façon d’approcher les femmes. Aujourd’hui, quand une fille me plaît vraiment, je connais les règles du jeu : si je la séduis de façon trop premier degré, elle va s’enfuir. Quand quelqu’un te plaît, ici, tu prends ton temps. Quitte à faire 3 cinés, 10 resto, 20 soirées, sans jamais tenter une seule approche. »

Alors si les hommes draguent moins et que les filles ne répondent pas, que se passe t-il à l’arrivée ? « En Allemagne, cet homme sérieux, assis là-bas, pourrait être fou amoureux de toi, mais tu ne le sauras jamais » désespère Anna Patton ; « Ici, quand un homme invite une femme à venir regarder un film chez lui… ils regardent vraiment le film », note Chris.

Cette frilosité de la drague expliquerait pourquoi la démographie est bel et bien le grand talon d’Achille de l’Allemagne. En octobre de cette année, l’institut allemand de statistiques rendait public un constat alarmant : la population vieillit à vitesse grand V. « Nous sommes les plus vieux en Europe », a affirmé Roderich Egeler, président de l’institut. Avec seulement 13,5% de la population âgée de moins de 15 ans contre, à l’inverse, déjà 20,4% de plus de 65 ans, l’Allemagne se trouve victime de son faible taux de fécondité. Depuis les années 70, ce dernier est d’ailleurs de 1,4 par femme en âge de procréer alors qu’il faut normalement un taux de 2,1 pour assurer le renouvellement des générations.

— Rapproche toi si tu peux…

Dans ce contexte, pas étonnant de voir le marketing essayer de s’emparer du phénomène de société : des « flirt schulen » (écoles de drague) ont été créées et elles rencontrent un énorme succès. Training de décodage, séminaires de « warmrede » (parler chaleureusement) menés par des « flirtexperts » : les Allemands y apprennent à se détendre un peu et à être moins rigoristes. Alors ? Le salut démographique de nos voisins d’outre-Rhin résiderait-il dans une révolution culturelle ?

Pour conclure en relativisant, notons tout de même que notre regard franco-français biaise et exagère forcément la situation allemande, puisque notre pays, à l’inverse, est connu pour être celui du flirt et du libertinage. « On dira ce qu’on voudra des Allemands, quand je vais à Paris pour les vacances, je suis toujours tétanisée par l’ambiance qu’il règne dans les bars : on dirait un vrai supermarché du sexe, un peu comme si le but absolu était de repartir avec un coup d’un soir ! », lance Tatiana, berlinoise qui a grandi à Munich. « Finalement, je me demande si c’est nous qui sommes trop coincés ou vous, trop libérés… »

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Rosaly--
    Rosaly--, Le 10 décembre 2012 à 18h49

    daffy duck;3783059
    En fait j'ai l'impression que le problème n'est pas que les hommes n'osent pas faire le premier pas, c'est que aucun des deux n'osent le faire.

    Il me semble par exemple qu'au Canada (je suis pas sûr) c'est aux filles de faire le premier pas, donc ils ont pas le même problème.
    C'est ce que je voulais souligner aussi.
    Que les femmes n'aiment pas se faire draguer pour telle ou telle raison, je partage pas forcement tous les avis mais je les comprends. Mais dans ce cas pourquoi les hommes ne se font pas courtiser ? D'apres l'article, les hommes ont peur que leur approche soit mal interprétée, et visiblement ils auraient raison. Mais si personne ne va vers personne, c'est pas normal non plus, et meme carrément bizarre en fait.

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