Agressions sexuelles de femmes journalistes en Egypte : faut-il les rappeler ?

La semaine dernière, Reporters Sans Frontières conseillait aux rédactions de ne plus envoyer de femmes journalistes en Égypte après les agressions sexuelles qu'a subi Caroline Sinz, grand reporter pour France 3. Si l'ONG a très vite modéré ses propos, leur recommandation a eu le temps de susciter le débat.

Agressions sexuelles de femmes journalistes en Egypte : faut-il les rappeler ?

Jeudi 24 novembre, la reporter de France 3 Caroline Sinz couvrant les manifestations en Égypte déclarait pendant le JT avoir été violée sur la place Tahrir. Face caméra, le ton neutre d’une journaliste qui relaterait des faits qui seraient arrivés à une autre personne, elle confiait « j’ai subi une agression sexuelle ».

3 agressions sexuelles commises sur des journalistes en moins de 10 mois

Selon Caroline Sinz, les faits se seraient déroulés de la manière suivante : alors qu’elle tournait un reportage près de la place Tahrir avec son cameraman, une foule aurait commencé à les prendre à partie avant de les traîner sur la célèbre place du Caire. C’est à ce moment que plusieurs dizaines d’hommes les ont séparés avant de les « tabasser » et d’agresser sexuellement la reporter pendant 45 minutes en la pénétrant de leurs doigts.

Ce n’est pas la première fois qu’une journaliste se fait agresser sexuellement au Caire : le 11 février dernier, jour de la démission du président Hosni Moubarak, la journaliste chevronnée de la chaîne américaine CBS Lara Logan était violée sur la place Tahrir pendant une demie-heure avant d’être secourue par des femmes voilées et des soldats. Puis, le jour même de l’agression de Caroline Sinz, la journaliste américano-égyptienne Mona Al-Tahawy était arrêtée par des policiers qui l’auraient maintenue en détention douze heures pendant lesquelles ils lui auraient fait subir violences physiques et attouchements sexuels. C’est du moins ce qu’elle rapporte sur son compte Twitter.

La réaction controversée de Reporters Sans Frontières

Face à ces violences répétées à l’encontre de journalistes de sexe féminin, RSF a publié un communiqué dans lequel on pouvait lire ceci :

« C’est au moins la troisième fois qu’une femme reporter est agressée sexuellement depuis le début de la révolution égyptienne. Les rédactions doivent en tenir compte et cesser momentanément d’envoyer des femmes journalistes en reportage en Égypte. C’est malheureux d’en arriver là, mais face à la violence de ces agressions, il n’existe pas d’autre solution »

Cette recommandation part certes d’un bon sentiment, mais je n’ai pu m’empêcher de m’écrier « Bonté divine comment peuvent-ils dire une chose pareille ? ». A l’heure où l’égalité des sexes est un combat à mener au quotidien, le fait qu’une organisation non gouvernementale qui se bat pour la défense de la liberté de la presse incite les rédactions à ne plus envoyer de femmes couvrir les évènements actuels en Égypte relève à mes yeux du pur délire. Pire, j’y vois comme une régression totale du rapport hommes/femmes dans le milieu du journalisme et une façon de céder aux menaces.

Jean-François Julliard, le secrétaire général de RSF, expliquait le 25 novembre dernier au journal Le Monde que le communiqué en question avait quelques heures après sa publication été retiré parce qu’il avait été « mal interprété » : que l’ONG ne conseillait pas aux rédactions de ramener leurs envoyées spéciales d’Égypte, mais leur demandait de redoubler de vigilance. Si l’ONG prône depuis une version nuancée de son communiqué initial en recommandant avant tout la prudence, le mal est fait.

Conseiller aux rédactions d’adopter des règles différentes pour les deux sexes relève du machisme ; c’est mettre la femme en position d’infériorité par rapport à l’homme. Bien sûr, ce serait faire preuve de mauvaise foi que de dire que les femmes ne risquent rien en Egypte tant le système sociétal du Moyen-Orient est différent du nôtre. Cependant, positionner les journalistes de sexe féminin en tant que victimes potentielles revient à mettre en avant leur soi-disant faiblesse, leur vulnérabilité. Pire, inciter les rédactions à ne pas les envoyer à un endroit précis pour leur sécurité, c’est retirer aux journalistes le droit de choisir si elles ont envie de prendre le risque de partir dans un endroit qui leur est dangereux pour mener à bien leur mission journalistique.

Après l’agression sexuelle d’une journaliste, j’aurais pensé que l’ensemble de la profession s’accorderait pour inciter à la solidarité entre les gens du métier, quelque soit leur genre. Jamais je n’aurais pensé qu’on encouragerait la stigmatisation du sexe féminin.

Pour couronner le tout, il est possible de trouver çà et sur le web des réactions sceptiques d’internautes qui ne croient pas une seule seconde au viol de Caroline Sinz, ou l’accusent de ne pas avoir fait preuve de suffisamment de prudence en ayant travaillé sans voile. Après les accusations de viol proférées par Tristane Banon et Nafissatou Diallo remises en cause par une trop grosse partie de notre société, j’ai décidément l’impression d’un retour en arrière en ce qui concerne l’égalité des sexes. Bienvenue en 1950.

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Rocky ducky
    Rocky ducky, Le 13 décembre 2011 à 14h04

    Je suis mitigée par rapport a cet article ou, plus généralement, aux discussions que j'entends quand ce genre de débat arrive. Je comprends le point de vue " les femmes devraient pouvoir exercer n'importe quel métier n'importe ou, et être considérées comme l’égal de leurs confrères masculins". C'est une idée pour laquelle j'ai très envie de me battre et j’espère vraiment qu'un jour, ça sera le cas. Après, je trouve que ça ne sert a rien de se mettre la tête sous l'aile sous prétexte d'aborder le problème uniquement d'un point de vue féministe. La réalité aujourd'hui c'est que ce que j'ai décris plus haut n'est pas possible pour le moment, pour diverses raisons (culturelles, religieuses, et j'en passe). Je ne trouve pas que cela soit macho de dénoncer un phénomène bien réel et d'essayer de protéger les femmes d'une ou plusieurs professions. Honnêtement, vous auriez préféré un communiqué genre " Allez-y les filles, y'a de de grandes chances pour que, lors de votre mission, vous vous fassiez violer ou pire, mais vous avez voulu l'égalité alors demerdassek!" ? Pour le coup, c'est ce genre de déclaration que j'aurai trouvé macho. Se battre pour des idées ou des idéaux c'est bien, mais le faire en préservant sa santé physique et mentale ce n'est pas mal non plus je trouve... Après, je trouve ça admirable que certaines choisissent de risquer plus que leur vie pour continuer d’exercer n'importe ou. C'est extrêmement courageux et quand on regarde un peu en arrière, dans pas mal de grands combats idéologiques il aura fallut des gens comme ça prêt a "mourir pour leurs idées" (comme disait l'autre). Mais traiter de machos ou d'antiféministes ceux qui préferent sauver leur peau (ou celles de leurs consœurs) et choisir de combattre par d'autres moyens? Non, ça je ne comprends pas ni ne l'accepte.

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