Je veux comprendre : l’affaire du Carlton de Lille

Il y a tout juste un mois, l'arrestation de Dominique Alderweireld lançait le coup d'envoi de l'affaire du Carlton de Lille. L'occasion de faire le point sur ce dossier qui trempe des notables lillois dans une obscure et tentaculaire histoire de prostitution.

Je veux comprendre : l’affaire du Carlton de Lille

Incroyable mais vrai : à Lille, il n’y a pas que des gentils ch’tis biloutes et le siège du magazine féminin le plus fantastique que la Terre ait jamais porté (madmoiZelle quoi). Car Lille a aussi son lot de magouilles. Du moins, c’est ce que l’affaire du Carlton lillois nous laisse penser

Tentons ensemble d’y voir plus clair dans une affaire qui est presque quotidiennement bouleversée par un nouveau rebondissement.

Les protagonistes

Avant toute chose, permets-moi de te présenter les protagonistes de ce vaudeville histoire de procéder méthodiquement. Dans l’ordre d’apparition dans les médias :

  • Dominique Alderweireld, dit Dodo la Saumure : proxénète français officiant en Belgique
  • Francis Henrion : directeur du Carlton de Lille
  • René Kojfer : chargé des relations publiques du Carlton de Lille
  • Hervé Franchois : propriétaire du Carlton de Lille
  • Emmanuel Riglaire : avocat
  • David Roquet : directeur d’une filiale du groupe Eiffage
  • Fabien Paszkowski : homme d’affaire nordiste
  • Virginie Dufour : ancienne compagne de Fabien Paszkowski
  • Jean-Christophe Lagarde : chef de la sûreté départementale du Nord. Entre 1990 et 1995, il a été l’adjoint de Michel Neyret, l’ancien numéro 2 de la Police Judiciaire de Lyon qui a été arrêté le 3 octobre dernier pour « corruption » et « trafic d’influence » (entre autres)
  • Dominique Strauss-Kahn : ancien directeur du FMI, ancien favori pour les présidentielles 2012 qui a vécu un été pourri.

Acte I : tout commence dans le secteur hôtelier

Tout commence le 2 octobre 2011 avec l’arrestation de Dominique Alderweireld, dit Dodo la Saumure. L’homme dont le surnom évoque la marinade très salée qui sert à la conservation des maquereaux (sic) est l’heureux propriétaire de 11 maisons closes en Belgique. Il vivait jusqu’à début octobre une existence paisible et s’amusait à narguer la police, comme lorsqu’il ouvrit une maison close juste en face de l’hôtel de police de Tournai (une anecdote relatée par Le Monde). Quel fripon, ce Dodo.

Mais depuis début octobre, Dodo a probablement fini de rigoler : lui et sa compagne, Béatrice, sont arrêtés car ils sont soupçonnés d’avoir fait travailler des mineures sans papier dans leurs maisons closes. (Note pour les provocatrices en puissance : si vous tenez vraiment à narguer la police, mettez un point d’honneur à être irréprochable si vous ne voulez pas l’avoir dans l’os).

Quelques jours plus tard, le 7 octobre, le directeur de l’hôtel Carlton de Lille (Francis Henrion) et le chargé des relations publiques de l’établissement (René Kojfer) sont arrêtés et mis en examen, tout deux soupçonnés de « proxénétisme aggravé en bande organisée ». Hervé Franchois, le propriétaire de l’hôtel, est également mis en examen et écroué le 13 octobre sous le même motif et tous trois sont soupçonnés d’avoir proposé des parties de jambe en l’air tarifées aux clients de leur hôtel.

Mais quel est le lien entre le Carlton de Lille, un établissement de luxe, et un proxénète qui se fait appeler Dodo la Saumure ?

Le journal Le Monde nous l’apprenait le 17 octobre : l’enquête, menée par deux juges (Stéphanie Ausbart et Mathieu Vignau) avait commencé 8 mois plus tôt. Selon le quotidien, les évènements se sont déroulés de la manière suivante :

  • En mars dernier, « une information judiciaire est ouverte contre X pour association de malfaiteurs et blanchiment« .
  • La cellule des moeurs de la PJ de Lille est sur le coup.
  • Se basant sur des informations venues de Belgique, ses enquêteurs mettent quelques personnes sur écoute, dont René Kojfer, ce qui leur permet d’apprendre qu’il est « en lien régulier » avec Dodo. Lorsque ce dernier est arrêté, la question se pose donc de savoir si René Kojfer lui commandait des prostituées. Et apparemment, selon Libération, le chargé des relations publiques du Carlton de Lille parle beaucoup au téléphone. Pratique.

Acte II : Une intrigue judico-policière

Dans la foulée, Emmanuel Riglaire, avocat à Lille, est également mis en examen pour « proxénétisme aggravé » le 13 octobre. Une de ses anciennes clientes affirmait qu’il l’aurait incité à se prostituer pour lui en guise d’honoraires après l’avoir défendue lors de sa procédure de divorce. D’après le témoignage de cette femme, Me Emmanuel Riglaire lui aurait par la suite présenté R. Kojfer et des clients potentiels. Il a depuis été remis en liberté.

Le 20 octobre c’est au tour du chef de la sûreté départementale du Nord, le commissaire Jean-Christophe Lagarde, d’être mis en examen pour « proxénétisme aggravé » et « recel d’abus de biens sociaux ». Il est remis en liberté même s’il est depuis placé sous contrôle judiciaire. L’enquête démontre en effet qu’il se serait rendu à plusieurs reprises à Washington, accompagné de quelques unes des prostituées de Dodo la Saumure et d’un certain Dominique Strauss-Kahn, qui semble bien décidé à nous en mettre plein les mirettes depuis quelques mois.

Là, vous me direz, Jean-Christophe Lagarde ne peut être puni par la loi pour avoir eu des relations tarifées avec des prostituées. Cependant, le fait d’amener des prostituées pour une autre personne est considéré comme du proxénétisme, un terme qui plaît beaucoup moins au Code Pénal.

La semaine dernière Jean-Claude Ménault, le chef de la police du Nord, était entendu par l’IGPN (l’inspection générale de la police nationale) à propos d’un de ces voyages à Washington auquel il aurait participé pour y rencontrer DSK, mais il n’est pas concerné « dans l’affaire de proxénétisme » selon une source au Monde. Il a été muté à Paris le 28 octobre, mais pourrait décider à 62 ans de prendre sa retraite.

Acte III : Des entrepreneurs lillois concernés

Au centre de l’affaire, on trouve également deux entrepreneurs du 59. Le premier, David Roquet, est le directeur d’une filiale du groupe de BTP (bâtiments et travaux publics) Eiffage. Il a été mis en examen le 14 octobre pour « proxénétisme aggravé en bande organisée ». Il aurait co-organisé des « parties fines » (une expression qui désigne l’équivalent des soirées bunga-bunga de Berlusconi, mais en plus « raffiné ») aidé, d’après René Kojfer, de Jean-Christophe Lagarde. Mis à pied fin octobre par sa hiérarchie qui s’est en outre constituée partie civile et a porté plainte pour « abus de biens sociaux » le 24 octobre, David Roquet sort l’artillerie lourde et accuse son entreprise d’avoir été au courant de ses actes, et surtout, d’avoir organisé des soirées chaudes dans la capitale à l’occasion du Congrès des Maires de France d’après l’Express.

David Roquet s’est également rendu à Washington en février et du 11 au 13 mai 2011 en compagnie de Jean-Christophe Lagarde pour y rencontrer DSK. Selon Libération, à la question « qui a payé les billets d’avion ? », le chef d’entreprise aurait répondu « C’est moi, avec l’aval de mon patron ». En outre, les policiers auraient retrouvé la mention « DSK » dans ses notes de frais. Si les enquêteurs prouvent que c’est l’entreprise de David Roquet qui a financé les voyages et/ou les parties fines, alors il devrait être condamné pour abus de biens sociaux.

Fabrice Paszkowski est l’autre entrepreneur nordiste concerné. Il aurait participé à des soirées libertines avec Dominique Strauss-Kahn et David Roquet. Il a été mis en examen pour « proxénétisme aggravé en bande organisée et association de malfaiteurs », mais aussi pour escroquerie. Son ex-compagne, Virginie Dufour, l’a été pour « proxénétisme aggravé et abus de biens sociaux » car son ancienne entreprise d’évènementielle aurait financé quelques voyages outre-atlantique pour satisfaire ces messieurs sus-cités, mais a depuis été remise en liberté.

En conclusion

Cette affaire semble loin d’être résolue. Les enquêteurs et les juges doivent désormais trouver des réponses à moultes interrogations et statuer pour savoir qui a organisé ces fameuses soirées de crac-crac, mais aussi qui les finançait. D’un côté, il y a les accusations de proxénétisme aggravé à tirer au clair. De l’autre, celles qui concernent d’éventuels abus et recels d’abus de biens sociaux.

Ainsi, si je puis me permettre un raccourci, si les billets d’avion, les parties fines et les prostituées étaient payés par une entreprise privée, alors il y aurait abus de biens sociaux pour l’entrepreneur en question et recel d’abus de biens sociaux pour les « receveurs ».

Autant dire que nous n’avons pas fini d’entendre parler de cette affaire rocambolesque.

Source image : rue89

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Voici le dernier commentaire en date :

  • MSD.
    MSD., Le 15 novembre 2011 à 22h11

    Ah bah je comprends mieux maintenant. Merci.
    & moi qui habite Lille, je vous donne une petite anecdote au passage, j'ai vu des touristes chinois prendre en photo le Carlton comme si c'était l'attraction la plus géniale du monde ^^

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