On vous voit ne respecter les féministes qu’après leur mort, hein


Selon certaines personnes, les féministes d'aujourd'hui n'arrivent pas à la cheville des féministes des générations précédentes qui, elles, au moins, n'étaient pas des hystériques extrémistes. Hum, vraiment ?

On vous voit ne respecter les féministes qu’après leur mort, hein

Vous avez remarqué comme certaines personnes semblent prendre un malin plaisir à opposer les « bonnes féministes » d’hier aux « mauvaises féministes » d’aujourd’hui ?

Il n’y a qu’à voir le décalage entre les louanges que reçoivent certaines militantes féministes après leur décès et les tombereaux d’injures que se mangent des figures médiatiques actuelles, comme Alice Coffin, pour ne citer qu’elle.

Bonnes féministes d’hier VS mauvaises féministes d’aujourd’hui

Les militantes actives sur les réseaux sociaux le savent bien. Soit on leur reproche de se « tromper de combat » – donc d’avoir tort sur le fond de leurs revendications – soit elles risquent de « desservir leur cause »,  autrement dit la manière dont elles mènent la lutte n’est pas la bonne.

Le tout à chaque fois, en invoquant des icônes du féminisme qui, elles, seraient respectables, comme Simone de Beauvoir, Gisèle Halimi ou Simone Veil.

Ce brevet de respectabilité gagné avec le temps, Claudine Monteil, historienne qui a milité au sein du MLF dans les années 1970, s’en amuse :

« Ça me fait sourire parce que les gens qui me trouvent respectable aujourd’hui, leurs parents me trouvaient hystérique ! Toutes les générations de féministes ont été insultées, moquées, ridiculisées pour tenter de rabaisser leurs discours et leurs revendications. »

Même l’avocate Gisèle Halimi, qui semble faire la quasi-unanimité de toutes et tous, depuis son décès en juillet 2020, a dû elle aussi faire face de son vivant à une vive opposition, comme me l’explique l’historienne Christine Bard, professeure à l’Université d’Angers.

« Il y a toujours beaucoup d’émotion au moment des décès de personnalités ayant joué un rôle historique. Gisèle Halimi a eu un rôle clé dans trois procès majeurs dans l’histoire du féminisme, et elle jouit à juste titre d’un fort capital de sympathie, dont beaucoup voudraient profiter. En réalité, elle n’était pas aussi consensuelle qu’on pourrait le penser aujourd’hui. « 

Le même processus se répète à chaque vague féministe

L’historienne qui vient de publier Féminismes. 150 ans d’idées reçues (Le Cavalier bleu) et Mon genre d’histoire (PUF) poursuit en expliquant qu’il n’y a finalement pas autant de différences qu’on pourrait le penser entre les vagues féministes successives.

« Au début du XXe siècle, les suffragettes ont aussi des méthodes d’action directe avec l’usage d’une certaine violence symbolique ou sur des biens matériels. Elles incendient par exemple des bâtiments, après s’être assurées qu’ils étaient vides de toute vie humaine ou animale.

Il faut faire attention à ne pas caricaturer les vagues : dans chacune, il y a des modérées, des radicales, des révolutionnaires, des féministes qui veulent avancer par petits pas, d’autres qui veulent tout faire sauter…

À chaque époque, les radicales sont très attaquées par une large partie de la société et parfois même au sein du mouvement féministe, puis au bout de quelques décennies elles sont redécouvertes et louées. »

Le temps lisse les images des militantes féministes

Eh oui, pour faire avancer leurs revendications, les féministes sont obligées de bousculer les institutions patriarcales. Et ça, forcément, ça ne plaît pas trop à ceux qui en bénéficient. Une fois les luttes féministes remportées, ces oppositions s’estompent, comme le souligne Josiane Jouet, chercheuse au Centre d’Analyse et de Recherche Interdisciplinaire sur les Médias (CARISM), à l’Université Paris 2.

« Au fil du temps, certaines féministes sont devenues des figures historiques, des icônes, dont on a une connaissance finalement assez superficielle. Leurs images s’édulcorent au fil du temps. On ne retient que les acquis qu’elles ont obtenus et l’on oublie les affrontements et la façon dont elles faisaient scandale. »

Louise Michel en est l’exemple le plus probant. La militante féministe révolutionnaire et anarchiste fait désormais partie de notre matrimoine, sans qu’on mesure bien toute la radicalité de ses engagements.

Non seulement on ignore les farouches oppositions auxquelles les féministes ont dû faire face par le passé, mais en plus certains livres d’histoire oublient carrément une partie de leurs combats, comme le rappelle Christine Bard.

« Les femmes qui ont travaillé pour la cause féministe sont minimisées de leur vivant et invisibilisées après leur mort. Elles tombent dans l’oubli, ou alors leur rôle est déformé, on les présente d’une manière malveillante ou inexacte, voire on leur colle des légendes noires. Un des buts de l’histoire, pour moi, c’est de s’opposer à ce processus sexiste. »

La lutte contre la précarité menstruelle suivra-t-elle le même chemin que le droit de vote ?

Parfois, j’aimerais avoir une boule de cristal pour savoir si les moqueries d’aujourd’hui sur la précarité menstruelle, le harcèlement de rue ou l’écriture inclusive laisseront la place à un large consensus comme cela a été le cas pour l’obtention du droit de vote ou l’accès à la contraception.

Ce qui est certain, c’est qu’opposer les féministes du passé aux militantes actuelles est une déclinaison d’une stratégie bien connue du système patriarcal : mettre les femmes en compétition les unes avec les autres, comme l’analyse Christine Bard.

« Diviser pour mieux régner, c’est un très vieux procédé dans l’histoire de l’antiféminisme. Il y a 150 ans, cette distinction entre le bon féminisme et le mauvais féminisme était déjà en place. La question, c’est : comment les féministes réagissent-elles à ça ? Est-ce qu’elles restent solidaires ?

Les médias soulignent sans cesse les divisions des féministes et ont souvent une présentation très biaisée des militantes, de ce qu’elles disent et de leurs actions. De quoi entretenir malheureusement le climat antiféministe qui se fonde sur la stigmatisation des militantes, l’extraction de citations hors contexte et la déformation de leurs propos. »

Humour féministe et réseaux sociaux

Alors, finalement, est-ce qu’il existe de vraies différences entre les militantes féministes du XXIe siècle et celles des générations précédentes ? Les chercheuses interrogées pour cet article m’ont cité deux spécificités propres aux luttes actuelles.

D’abord, on peut noter le recours à l’humour, plus rare au sein des vagues féministes précédentes, selon Christine Bard.

« C’est une arme politique des hommes que les femmes ont eu du mal à s’approprier. Peut-être parce que les militantes du XIXe siècle voulaient faire la preuve qu’elles étaient sérieuses, qu’elles « méritaient » en quelque sorte le droit de vote. »

L’autre spécificité, c’est bien sûr l’existence des réseaux sociaux qui transforme la manière de mener les luttes féministes, comme le note la sociologue du CARISM Josiane Jouet.

« Aujourd’hui, on a une forme de massification du féminisme, grâce à Internet et aux réseaux sociaux. Auparavant, les combats féministes étaient plus circonscrits au sein des groupes militants. Ce qui change fondamentalement aujourd’hui, à mon avis, c’est qu’il y a beaucoup plus de femmes qui prennent la parole. »

Cette diffusion du féminisme grâce aux réseaux sociaux permet aussi aux militantes de s’organiser à distance et de se sentir moins seules dans la lutte, comme le remarque la septuagénaire Claudine Monteil, présente sur Instagram, qui a des conseils à donner à la relève des militantes.

« Nous, nous étions seules avec le MLF dans les années 1970, nous n’avions pas de réseaux sociaux. Dans les médias, nous n’étions présentées que comme une bande d’hystériques. C’est très important d’être unies et de profiter de la force qu’Internet peut vous apporter !

Et si l’on vous dit que vous êtes de mauvaises féministes, c’est bon signe. Plus on vous dira que vous êtes ridicules, plus vous êtes dans le vrai, car ça veut dire que vous dérangez !

N’oubliez pas que l’obtention de nos droits s’est toujours faite contre les personnes qui ne voulaient pas qu’on dérange leur tranquillité. »

Ça tombe bien, les mauvaises féministes que nous sommes ont bien prévu de continuer à déranger… au moins autant que ne le faisaient les bonnes féministes du passé de leur vivant. N’en déplaise aux réacs qui, même morts, resteront du mauvais côté de l’histoire.

Une liste d'ouvrages pour aller plus loin :


Crédits photos pour l’image de Une : 

Clémence Boyer

Clémence Boyer


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