Sans soutien-gorge chez ma docteure, j’ai été victime de slut-shaming

Cette jeune femme a été jugée par sa médecin traitante car elle ne portait pas de soutien-gorge. Face à des remarques empreintes de slut-shaming, elle a décidé de prendre la parole.

Sans soutien-gorge chez ma docteure, j’ai été victime de slut-shaming

Le cadre est simple : cabinet de ma médecin traitante et moi. Il se trouve que je ne porte pas de soutien-gorge.

La consultation se passe. Qu’est-ce qui vous amène aujourd’hui, qu’est-ce que vous faites dans la vie déjà, respirez en inspirant fort, la tension est bonne, votre carte vitale s’il vous plaît, merci.

« Vous ne portez pas de soutien-gorge ? Faites attention… »

— Et sinon vous ne portez jamais de soutien-gorge ?
— Euh, non.
— C’est pour quoi ? Pour l’élasticité ? Pour le confort ?

Je suis pas forcément à l’aise, je réponds que oui, on peut dire ça.

— Faites attention, vous pourriez avoir des problèmes…

Dans ma tête, je complète : « …de dos », elle va dire « de dos ».

— Ça peut attirer les regards quoi, ou gêner.
— Ah, je suis désolée si ça vous a gênée.

Mon féminisme a mal, mais j’ai pas envie de discuter. Et puis je suis un peu choquée. Et aussi le bon vieux réflexe de s’excuser…

— Ah moi ça va, je suis une femme… Mais on sait jamais, un vieil homme frustré dans le bus… On les voit beaucoup quand même, ça vous gêne pas ?
— …je sais pas, je pars du principe que les gens n’ont pas à me regarder, et je fais pareil avec les gens.
— D’accord, non mais on voit peut-être que vous faites ça… de manière « saine », mais on pourrait se poser des questions quand même. Je dis pas qu’il faut aller jusqu’à porter un voile, mais y a un minimum… les hommes s’habillent pas comme ça.
— Euh, en été, même à Paris, y a des hommes torse nu quand même.
— Oui, mais bon. C’est un minimum de respect. Et puis c’est comme les filles en mini-jupe qui écartent les jambes et on voit leurs sous-vêtements, elles le savent quand même… Après s’il arrive quelque chose…
— Dans tous les cas, c’est pas pour ça que les filles en mini-jupe doivent subir des regards ou des violences.

Je n’ai pas plus d’argument sur le moment. Je suis à sec à cause du choc et j’ai pas envie de me faire moraliser.

— Je sais pas, je suis peut-être… réac…

La sidération face au sexisme ordinaire

J’ai pas pu parler plus que ça, je suis restée sur ma chaise, cœur qui bat fort tempes douloureuses bras croisés bouche sèche parce que j’avais envie de partir de là et de disparaître sous mon t-shirt.

Ça enlève la capacité à faire de la pédagogie ou à se défendre, ces remarques qui font remonter les quantités de leçons culpabilisantes reçues depuis l’enfance, sous couvert d’éducation dont la bienveillance égale le paternalisme sexiste…

J’ai pas pu parler plus que ça, en culpabilisant de ne pas pouvoir le faire et en même temps en sentant bien que le faire me coûterait trop d’efforts.

Je suis sortie du cabinet, avec le sale goût amer des répliques qui viennent après la stupéfaction.

Cette micro-agression sexiste est un exemple parmi d’autres des violences médicales sexistes, racistes, grossophobes, transphobes, comme phénomène global.

J’ai écrit une lettre à la docteure, dans l’espoir qu’au moins cette expérience puisse servir à d’autres patientes.

Lettre à la docteure qui m’a jugée parce que je ne portais pas de soutien-gorge

Docteur,

À la suite du rendez-vous médical de ce jour, je vous écris pour vous dire que j’ai été extrêmement choquée et blessée par vos propos à mon égard.

J’ai conscience que vous ne pensiez peut-être pas à mal mais il est important que vous sachiez ce que ces propos peuvent produire, autant sur moi que sur d’autres patientes dont vous ne connaissez pas le parcours de vie et qui, connaissant les statistiques de violences sexuelles en France, ont potentiellement subi des violences.

Mon choix de ne pas porter de soutien-gorge est personnel et n’appelle à ce type de remarque de la part de personne, encore moins de la part d’un médecin qui est censé d’abord ne pas nuire, autant par ses pratiques que par ses mots.

Vos propos m’ont fait me sentir mal.

D’autant que leur valeur éducative (puisqu’il a été question d’un manque du respect dû à autrui, cet autrui ayant pris figure d’un « vieil homme frustré » qui serait mis à mal par les jeunes femmes en mini-jupes ou sans soutien-gorge) n’est « éducative » que parce qu’elle reflète le sexisme dans lequel les filles sont éduquées.

Cachez votre corps, sinon ne vous étonnez pas d’être violées.

Ce que j’ai essayé de vous dire maladroitement, parce que sous le choc, et alors que je n’aurais même pas dû me justifier, c’est que je ne porte pas de soutien-gorge parce que j’estime que je suis plus à l’aise sans.

Et il se trouve que le minimum de respect que j’attends d’autrui est de ne pas considérer mon corps comme « à regarder ».

Le minimum que j’attends – du « vieil homme frustré », de n’importe qui, d’une médecin peut-être bien intentionnée mais qui produit un sentiment de honte et de culpabilité sur une femme qui ne porte pas de soutien-gorge… je ne l’ai pas reçu.

Vous avez l’air de dire que la manière de se présenter est quelque chose qui s’éduque, moi je pense d’abord que c’est le regard qu’on porte sur les corps qu’il faut éduquer.

On n’éduque pas des habits mais des humains et les rapports, mêmes visuels, qu’ils et elles ont entretiennent.

Le regard qu’on porte est quelque chose qui s’éduque. Mon corps :

  1. Est le mien
  2. Me sert à agir, à bouger, etc.

Je n’ai pas décidé que la société entière, dès lors que je serai pubère, se sentirait autorisée à le regarder, à l’évaluer, ni qu’il serait légitime de sexualiser des parties de ce corps qui n’ont pas nécessairement fonction à l’être.

Et encore je parle juste de moi !

Quand d’autres, par confort ou fierté (ce qui est dur à atteindre vu le contexte dans lequel les femmes grandissent) se trouvent jolies dans leur corps et le montrent, elles n’en méritent pas pour autant des violences sexuelles ni des regards déplacés.

Je n’étais pas venue pour recevoir une énième leçon de sexisme, j’étais venue à un rendez-vous médical et le discours implicite que vous m’avez délivré a eu pour effet, sinon pour fonction, de me faire me sentir mal. De me donner envie de me cacher.

Alors que ce n’est pas moi qui ai décidé que tout le monde allait sexualiser mon corps.

Tout comme les femmes qui allaitent en public n’ont pas décidé de ne pas pouvoir nourrir leurs enfants tranquillement, sans les faire manger dans des toilettes qui sentent l’urine et la honte du corps féminin.

Quoi qu’il en soit, reporter la responsabilité de la violence sexuelle et sexiste sur les femmes qui les subissent parce qu’elle les auraient provoquées oblitère la responsabilité des personnes qui commettent ces actes et se servent du sexisme pour les justifier.

Ce que je vous dis peut vous paraître anecdotique, mais d’un point de vue de santé publique, les femmes ont trop souvent peur d’aller chez leur médecin, leur gynécologue, etc. Peur d’être jugées, de recevoir de mauvais soins.

Lors de la visite, vous avez déploré les violences sexuelles au sein de l’Église ; je vous invite à consulter les informations qui existent sur les violences médicales, dont les violences sexuelles et sexistes.

Le Haut Conseil à l’Égalité a produit un rapport il y a quelques mois, il est disponible sur Internet.

Un documentaire au sujet des violences médicales.

Vos intentions étaient peut-être bonnes, mais il est important pour moi que vous sachiez ce que vos propos ont produit.

Je vous fais donc part de ma décision de ne plus être suivie par vous désormais comme médecin traitant. Ma sœur me rejoint dans sa volonté de ne plus être suivie par vous non plus.

Il est important pour nous de savoir que nous serons reçues dans un environnement bienveillant, surtout lors de rendez-vous médicaux, donc en position de vulnérabilité, et qui ne fera pas peser sur nous le sexisme dans lequel nous évoluons déjà.

Merci pour votre compréhension.

À lire aussi : Gynéco & consentement : mon corps, mon choix !

Une madmoiZelle

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Commentaires

Sophie L

@Weena88 Je ne sais pas comment seront évalués ces critères, c'est aux professionnels de les réévaluer, et peut-être éventuellement aux patients à donner leur avis sur la question. L'idée me plaît beaucoup, en tout cas.
Les médecins connaissent de lourds changements dans leur profession, c'est un fait : faire plus d'heures sans être payés en conséquences, faire face à des effectifs réduits dans le secteur public, et toute la souffrance au travail qui va avec... Sans parler de la violence de certains patients en milieu hospitalier, fréquente.

Ceci dit, les violences gynécologiques et obstétricales existent et sont trop répandues, de même que les discriminations racistes et grossophobes envers les patients. Il faut impérativement faire quelque chose contre ça. Changer les critères de sélection des futurs en fait partie.
Honnêtement, quand j'étais en première année de médecine j'ai vu tellement de bizutage des "primants" (torches volantes, vols de cours...), entendu tellement de chansons paillardes et injures misogynes ("morue !" "suce !"), de journées "défis" avec des jeux dégradants pour les étudiantes... Sans parler de mon prof d'Embryologie qui diffusait ses petits messages sexistes pendant ses cours ("le double chromosome X chez la femme est un excès de génome féminin", "les femmes doivent s'arrêter de travailler pour faire des enfants jeunes, parce qu'au-delà de 38 ans les risques de trisomie blablabla...").
Quand tu étudies dans cette ambiance, tu te dis "c'est ça les futurs médecins qui vont nous soigner ?" .
Je ne sais pas si ça a changé depuis, et je suppose que les étudiants en médecine gagnent en sérieux au fil des années ... Mais je trouve les bases malsaines.
 

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