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« Le problème va au-delà de Pierre Ménès » : les journalistes sportives veulent changer la donne

Le documentaire Je ne suis pas une salope, je suis une journaliste, signé Marie Portolano et Guillaume Priou, lève le voile sur la place des femmes dans le milieu du journalisme sportif, un univers gangréné par le sexisme et l’entre-soi masculin.

Nathalie Iannetta, Estelle Denis, Clémentine Sarlat, Cécile Grès, Vanessa Le Moigne… Pas moins de seize figures emblématiques du journalisme sportif témoignent tour à tour dans un documentaire diffusé le 21 mars sur Canal+.

Leur passion pour le sport n’est malheureusement pas la seule chose qui les réunit : ces femmes ont toutes subi du harcèlement et du sexisme au sein de leurs rédactions sportives. Des comportements et des pratiques qu’elles dénoncent dans Je ne suis pas une salope, je suis une journaliste — un documentaire percutant, auquel on peut néanmoins reprocher son absence totale de femmes racisées, que regrette notamment Syanie Dalmat (L’Équipe).

Marie Portolano présente son documentaire

« Inacceptable », « Horrible », « Honte », « Soutien », « Courage »… après la diffusion, les téléspectateurs et téléspectatrices ont fait part de leur indignation sur les réseaux sociaux face aux expériences douloureuses qu’ont dû traverser ces femmes. Mais ce n’est pas la seule chose qui a choqué le grand public.

La direction de Canal+ aurait décidé de censurer des passages du documentaire pour « protéger » un des ses chroniqueurs : Pierre Ménès. Une démarche qui provoque un tollé.

Pierre Ménès, agresseur protégé par Canal+

C’est ce qu’a révélé le média Les Jours dans la foulée de la diffusion : deux séquences accablantes mettant en cause le chroniqueur phare du Canal Football Club ont été coupées au montage.

L’une concernait directement la co-réalisatrice du documentaire, Marie Portolano : le 28 août 2016 sur le plateau du Canal Football Club, hors antenne, mais le public toujours présent, Pierre Ménès soulève la jupe de la journaliste et lui empoigne les fesses.

Une autre scène d’agression sexuelle, coupée au montage, a également lieu lors d’une émission du Canal Football Club (décidément) : en 2011, pour la centième de l’émission, Pierre Ménès s’approche de la journaliste Isabelle Moreau, un bouquet de fleurs à la main, lui tend et l’embrasse de force.

Le tout sous les applaudissements et les rires du public.

Les Jours révèle que la journaliste Marie Portolano (qui a depuis quitté la chaîne cryptée pour rejoindre M6) a bel et bien confronté Pierre Ménès à ses agissements… mais les réponses du chroniqueur ont été évincées de la version finale du documentaire. Leurs échanges ont depuis été diffusés dans l’émission Touche Pas à mon Poste !, lundi 22 mars.

« Je t’ai peut-être soulevé la jupe, j’avoue que je ne m’en souviens absolument pas », lui répond son ancien collègue — une mémoire défaillante qu’il attribue à sa maladie, laquelle allait l’éloigner des plateaux.

Devant la séquence d’Isabelle Moreau en pleurs en revoyant les images de 2011, où il l’embrassait de force, il s’emporte en évoquant une réaction « à l’aune de #MeToo ». « Si on ne peut plus faire ça aujourd’hui, où va-t-on ? », rétorque-t-il notamment.

Outre les passages dévoilant les agressions sexuelles de Pierre Ménès, Canal+ a également choisi de ne pas diffuser les témoignages d’intervenants masculins : dans la version non censurée, plusieurs hommes (parmi lesquels Hervé Mathoux, présentateur de l’émission Canal Football Club, et Thomas Villechaize, journaliste à BeIn Sports) apportaient leur soutien à leurs consoeurs. Pourquoi les avoir censurés ? Pour minimiser, peut-être, la parole des femmes et l’écho qu’elle provoque ?

Une chose est sûre : la tentative de Canal+ de redorer son image est totalement avortée. Tiffany Henne, présente dans le documentaire, déplore :

« Je n’ai pas très bien compris la stratégie de Canal+. Accepter de diffuser un documentaire aussi fort, y compris en faisant parler des journalistes maison c’est une bonne démarche… Mais à partir du moment où l’on censure les séquences où l’un des problèmes est exposé, c’est un peu comme si on faisait marche arrière. »

La journaliste de RMC Sport est bien placée pour savoir à quel point il est important de laisser la parole libre : après de longues hésitations, elle a révélé sur Twitter en avril 2020 les humiliations, violences morales et l’homophobie subies dans le passé dans une autre rédaction.

D’autres Pierre Ménès existent : le problème est systémique

Depuis la diffusion des séquences censurées par Canal+, le consultant sportif est devenu la cible de toutes les critiques et le hashtag #PierreMenesOut a été largement commenté sur les réseaux sociaux. Tiffany Henne tient cependant à rappeler qu’une discrimination systémique ne vient jamais que d’un seul homme :

« On voit que Pierre Ménès est pris pour cible sur les réseaux sociaux. Pierre Ménès est un problème, fait partie du problème, mais ce n’est pas LE problème. Si on se concentre uniquement sur lui, on va oublier tout ce qu’il a autour, à commencer par le système que l’on dénonce. »

Un avis que partage l’une de ses consoeurs : Mejdaline Mhiri, rédactrice en chef du magazine Les Sportives.

« On voit que le documentaire secoue, mais il ne faudrait surtout pas que tout se concentre sur Pierre Ménès parce que ça serait un peu trop facile. Le problème va bien au-delà de cet homme. »

Les journalistes sportives mobilisées contre le sexisme

Condamner un seul homme ne suffit pas. Car c’est bien tout un système qu’il faut anéantir. Un système où il est question de harcèlement sexuel, de syndrome de l’imposteur, d’insultes sur les réseaux sociaux, de menaces de viol, de railleries permanentes sur le physique, de rumeurs. Mejdaline Mhiri insiste :

« On veut porter cette parole au-delà de l’effet de buzz qu’il y a autour du documentaire. On veut que ça change. On veut que davantage de femmes occupent des postes de direction. »

Pour aller plus loin que le tollé provoqué par le documentaire, la colère laisse place à des actions concrètes.

Du côté de celles et ceux qui prendront la relève et deviendront les journalistes de demain, Je ne suis pas une salope… a provoqué la rédaction et circulation, dans les écoles de journalisme, d’une pétition (signée par deux cents personnes à l’heure où nous publions) appelant au boycott des bourses Canal+ et exigeant que les établissements scolaires arrêtent de travailler avec la chaîne « tant que cette dernière ne prend pas les mesures qui s’imposent. »

« L’impunité doit cesser, et les rédactions dans lesquelles nous allons travailler doivent à tout prix évoluer. »

Du côté des personnes déjà en poste, six consœurs ont publié Femmes journalistes de sport, nous occupons le terrain ! dans Le Monde ce dimanche 21 mars, parallèlement à la diffusion du documentaire. Co-signée par plus de 150 journalistes et étudiantes en journalisme, cette tribune dénonce « l’infériorisation des femmes dans les rédactions sportives », et Mejdaline Mhiri (l’une des professionnelles à l’origine du texte) précise :

« Ça n’a pas été difficile de convaincre les collègues de signer. Cela prouve bien que ce malaise était ressenti par beaucoup. »

La tribune a été initiée par un nouveau collectif, baptisé Femmes journalistes de sport, co-fondé notamment par les journalistes Chrystelle Bonnet (L’Équipe Mag) et Laurie Delhostal (Canal+). Mejdaline Mhiri, qui en est l’une des membres fondatrices, explique :

« L’association s’inscrit dans un temps long pour que les femmes journalistes de sport s’unissent, qu’on puisse dire haut et fort à quel point cette ambiance de travail nous dérange, à quel point on ne peut plus travailler comme ça, à quel point on aime notre métier. On a envie de travailler dans de bonnes conditions. »

« On veut se sentir légitimes sans avoir à le dire », affirme Tiffany Henne. Car en matière de sport comme pour tout le reste, la compétence n’a pas de genre.

À lire aussi : Lettre au journaliste sportif pour son sexisme envers Serena Williams

Les Commentaires
3

Avatar de MaryPoppinz
27 mars 2021 à 10h30
MaryPoppinz
Fiouh...

...

Typiquement le genre de comportement que j'abhorre...
Ouin ouin cépamafôt j'étais malade.
Argh. Vraiment, c'est à devenir dingue.

Maiiiis... à mes yeux cela n'excuse absolument pas les menaces qu'il a pu recevoir.
Condamner les agissements de quelqu'un, oui. S'en servir pour harceler à son tour, bof.
1
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